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Défilé Louis Vuitton printemps-été 2018.
© (Louis Vuitton)

Style

A la Fashion week de Paris, la liberté mise à nu

Pendant la semaine de la mode, les créateurs semblaient tous interroger cette notion qui structure autant qu'elle échappe à la société. Moments de surprise et de grâce

Le langage mode regorge de lieux communs. L’insoumission, l’audace, la rébellion ou la révolution sont quelques-uns des termes qui hantent chaque saison slogans publicitaires, communiqués de presse et autres publications Instagram. Au point de devenir des coquilles vides, des simulacres d’idéaux de société noyés sous un flot de sacs, de chaussures et d’habits. Il existe toutefois des moments de grâce, quelques jours pendant lesquels les actes comptent plus que les paroles, aussi savantes soient-elles. Ce sont les fashion weeks. Lorsque les créateurs font défiler leur collection, ils se mettent complètement à nu. Un volume, une longueur, un pli, un mouvement de tissu en disent bien plus sur leur vision du monde que la plus sophistiquée des novlangues. Les mots peuvent tricher, mais l’émotion que provoque (ou pas) un vêtement traduit toujours une vérité.

Pendant la fashion week de Paris, qui s’est terminée mardi passé, on a assisté à une conversation – menée inconsciemment peut-être – autour de la liberté. A leur façon, les designers semblaient tous interroger cette notion qui structure autant qu’elle échappe à la société contemporaine. Alors, pour le printemps-été 2018, c’est quoi, être libre?

Choc des styles

Pour Glenn Martens, directeur artistique du label Y/Project, la liberté s’apparente à l’absence de règles. Fasciné par l’histoire autant que la culture techno des années 1990, ce trentenaire originaire de Bruges imagine une mode déconstruite et absurde, mélange de classe française, de trash londonien, de minimalisme new-yorkais et de sexy à l’italienne. Tous ces clichés, Martens les mixe pour mieux les dépasser.

Les manteaux d’hommes sont portés par des femmes, de simples polos deviennent des pièces baroques, un training au volume décadent devient robe de soirée. Le cardigan de grand-mère se porte à l’envers, les chaussures pornos sont ornées de fleurs façon belle époque. Il y a des zips, des boutons et des nœuds partout, histoire de pouvoir adapter le vêtement à son chaos personnel. C’est brutal et romantique, ironique et sexy à la fois. C’est une décharge électrique. «Chez Y/Project, nous célébrons l’idée qu’un individu a une personnalité plurielle. Chacun doit pouvoir trouver une façon de s’exprimer et de s’amuser à travers nos vêtements», dixit le Belge en coulisses de son défilé, chemise Hermès en soie portée avec un jean délabré et des baskets de marathonien.

Chez Louis Vuitton, Nicolas Ghesquière s’amuse aussi à voyager dans le temps et dans les styles, en mariant l’esprit aristocratique français du XVIIIe siècle à celui, ultramoderne, des millénials, ces ados n’ayant jamais connu un monde sans réseaux sociaux. L’idée est brillante et magistralement exécutée.

Dans les entrailles du musée du Louvre, on a vu des brocards métallisés associés à des pantalons en vinyle, des robes en broderies fines portées avec de grosses baskets, de celles que l’on arbore dans les rave party au fin fond de la Roumanie. Tellement anachronique que ça en devenait futuriste.

Séduction strictosensuelle

Changement d’ambiance chez Lemaire, où la liberté n’a rien d’un spectacle baroque. Pour le duo créatif Christophe Lemaire/Sarah-Linh Tran, le vêtement n’est pas un déguisement, encore moins un masque social. S’habiller, lire ou manger, c’est pareil: un choix culturel qui participe à la qualité de vie au quotidien. La femme Lemaire s’habille pour elle-même, en dehors des projections d’autrui. Elle est émancipée, intelloprogressiste et indépendante. Pour le printemps-été 2018, elle porte des jupes-tablier en denim, des robes en satin laqué, des silhouettes tubes ou au contraire des volumes très exagérés de boules ou des pantalons cargos extralarges. Erotisme des matières, poésie des détails, comme ces petits boutons ouvrant la jambe d’un pantalon.

Et n’espérez pas trouver de décolleté plongeant ou des minijupes. Ici, on dissimule pour mieux suggérer, on cache pour mieux éveiller le désir. Certains trouvent l’approche conservatrice. C’est tout le contraire. A l’ère du tout transparent, de YouPorn à la fiscalité des politiciens, la retenue a valeur de transgression. Et qu’attend-on de la mode sinon qu’elle bouscule la doxa? De beaux imprimés psyché peut-être. Ceux de Lemaire sont des jeux d’aquarelle inspirés d’un film de Seijun Suzuki, un cinéaste japonais de série B. Quand la beauté nous instruit…

Avant de se consacrer uniquement à sa marque, Christophe Lemaire a officié pendant plusieurs années chez Hermès. Ce n’est donc pas un hasard si l’on retrouve chez la maison française ce même minimalisme strictosensuelle. Pour la saison prochaine, la directrice artistique Nadège Vanhee-Cybulski signe un vestiaire aux couleurs sourdes, bleu noir, bleu trempé, ficelle, violet profond ou rose granit.

L’imprimé tartan est la star de la collection. Il se décline en capes-couverture, en robes-chemise, en jupes crayon ou encore en combinaisons à manches longues. On retiendra aussi les chemises et les robes en twill de soie, luxueuses déclinaisons du fameux carré Hermès. Cavalier et délicieusement bourgeois.

Où sont les femmes?

Comment décliner la liberté au féminin? Depuis son arrivée chez Dior en 2016, la question semble obséder Maria Grazia Chiuri. Pour le printemps-été 2018, l’Italienne se demande ainsi «pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes femmes artistes?» une réflexion empruntée à l’historienne de l’art Linda Nochlin. Et la créatrice de rendre hommage à Niki de Saint Phalle, grande amie de Marc Bohan, l’un des anciens directeurs artistiques de la maison. Colorés et délirants, les vêtements reflètent l’œuvre de l’artiste française. Les coeurs, les dragons et d’autres créatures fantasques sont brodées sur des robes en tulle et des tops à sequins. Les mosaïques miroir investissent aussi bien les murs du musée Rodin, lieu du défilé, que la collection, où la dentelle dialogue avec la soie, le cuir ou le plastique. C’est une liberté joyeuse et engagée.

Qu’aurait répondu Coco Chanel à Madame Chiuri? Emanciper les femmes a toujours été au cœur de son travail. Karl Lagerfeld dit d’ailleurs que Coco a tout créé du vestiaire contemporain: les robes en jersey, le tailleur trois pièces en tweed, les ballerines bicolores, la marinière, ou la petite robe noire. Tout, sauf le jean. Et avait-elle seulement pensé aux vêtements en PVC? La matière plastique a infusé tout le défilé Chanel, organisé comme à l’accoutumée au Grand Palais. Pour l’occasion, Karl Lagerfeld avait commandité un décor de roche et d’eau évoquant les Gorges du Verdon, canyon situé dans le Sud de la France. Imposant.

Les mannequins déambulaient dans des tenues aux tons vert d’eau, bleu, blanc ou encore rose délicat. Du tweed lurex et de la soie défroissée les aidaient à se fondre dans le décor dans un jeu de lumière et d’eau. Leur silhouette semblait presque se liquéfier. Le défilé était léger et aérien, comme une brise de printemps. Dans le public, on trouvait aussi bien Monica Bellucci que les chanteuses Ibeyi, de grandes bourgeoises parisiennes comme de jeunes Chinoises aux cheveux rouges. C’est l’une des forces de Lagerfeld: parvenir à réinventer les codes Chanel sans les dénaturer, de sorte à fédérer autour de la marque une impressionnante diversité de genres et de cultures. La liberté avec deux grands C.

Héritage transfiguré

Se confronter à l’héritage d’une grande maison, trouver sa liberté au sein d’une tradition, voilà un défi qui incombe aussi aux jeunes créateurs. Chez Nina Ricci, Guillaume Henry a imaginé une légion de charme, qui se baladait avec force et poésie sous un chapiteau érigé à côté de l’hôpital des Invalides. Les filles portaient des vestes d’officier et des képis aux accents couture. Des manteaux et des robes à plumes se déclinaient dans des couleurs sorbet, fraise, abricot, citron vert. 7e symphonie de Beethoven en bande-son. C’était tellement beau que des larmes coulaient sur les joues. En guise de final, les mannequins se sont réunis pour un portrait de famille devant l’hôpital, avant de courir plumes au vent. Un sentiment de liberté prenait aux tripes. «Nina Ricci est un vestiaire d’apparat, il y a une notion de spectaculaire qui doit, je l’espère, déclencher une émotion», dixit le designer en coulisses du défilé.

Pour sa première collection chez Chloé, Natacha Ramsay-Lévi a elle aussi pris son envol. Ses vêtements aux lignes architecturées ont amené de la surprise et de la force à l’ADN de la maison, plutôt habituée à une féminité tendre et éthérée. La nouvelle femme Chloé est plus urbaine, plus assurée. Elle porte des pantalons et des boots en python, des robes aériennes, oui, mais ornées de miniboucles en métal. Elle est libre, et il ne faut pas la lui faire.

Pour s’inscrire dans l’histoire de la marque, Mademoiselle Ramsay-Lévi a eu l’intelligence de rendre hommage à ses prédécesseurs à coup de clins d’œil bien sentis. L’imprimé cheval de Stella McCartney, la couleur beige d’Hannah McGibbon ou encore les robes peintes à la main de Karl Lagerfeld. Sur la note de défilé, on pouvait lire: «La mode a la capacité de transformer la réalité et de donner confiance à celles qui l’embrassent. Je veux donner aux femmes l’occasion de montrer leur force intérieure, pas leur pouvoir.» Quand les mots rencontrent les vêtements.


Serge Ruffieux, un Romand à la tête de la maison Carven

Baptême du feu pour le Romand Serge Ruffieux, qui a présenté pendant la Fashion Week de Paris sa première collection pour la maison Carven. Le défilé a eu lieu sur le campus universitaire de Jussieu, une institution démocratique où «tous les types de gens se mélangent, des étudiants venant de partout dans le monde», a expliqué ce diplômé de la HEAD – Genève dans les colonnes de la revue spécialisée Women’s Wear Daily. Un choix qui reflète l’ouverture d’esprit et l’éclectisme de cet ancien de chez Sonia Rykiel et ex-codirecteur artistique de la mode femme chez Christian Dior.

Pour le printemps-été 2018 de Carven, Ruffieux, 43 ans, a joué les contrastes, n’hésitant pas à multiplier les références. Le vestiaire bourgeois se frotte à un esprit ludique avec de fausses vestes de chasse et des polos raccourcis, des robes en satin plissé cohabitant avec des lunettes de soleil rétrofuturistes ou encore des pantalons à imprimés carreaux portés avec des chaussures aux couleurs de l’Afrique (on veut déjà ces chaussures). Les silhouettes jouent les superpositions pour une allure fraîche et inventive. C’est contemporain et couture à la fois, plein de cette désuétude propre à cette maison française fondée en 1945 et relancée en 2010. Président du jury du Défilé HEAD 2017, qui aura lieu le 20 octobre, Serge Ruffieux viendra parler de son parcours et de son expérience lors d’une conférence Talking Heads, organisée le 19 octobre à la HEAD – Genève.

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