Mode

A la Fashion Week de Paris, #MeToo et elles aussi

Comment les designers de mode se représentent-ils les femmes à l’ère post-Weinstein? Début de réponse lors des défilés automne-hiver 2018-2019

Du noir, du noir et encore du noir. Lors des Golden Globes 2018, organisés en janvier dernier à Los Angeles, les stars du cinéma ont toutes adopté un look all black en signe de protestation contre les violences sexuelles perpétrées à Hollywood. Un geste éminemment politique, courageux et libérateur pour les uns, contre-productif et hypocrite pour les autres.

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Que l’on choisisse l’un ou l’autre camp, une chose est certaine: à l’ère post-Weinstein, ce que les femmes portent, comment et quand traduit plus que jamais un degré de liberté sociale, une opinion, voire une position idéologique. Mais qu’en est-il des faiseurs de mode? Comment les fashion designers se représentent-ils les femmes à l’ère de #MeToo? Comment entendent-ils créer une garde-robe qui offre à ces dernières une confiance en soi, une sécurité que la société leur refuse encore trop souvent? Se soucient-ils même de cette question?

Militantisme du chiffon

Lors de la dernière Fashion Week de Paris, qui s’est achevée mardi, difficile de ne pas envisager les collections automne-hiver 2018-2019 sous ce prisme. Chez Dior, Maria Grazia Chiuri cherche saison après saison à créer un vestiaire qui défie le statu quo. Pour ce faire, l’Italienne n’hésite pas à co-opter des théoriciennes du féminisme, écrivains et artistes confondues. Au sein du Musée Rodin, terrain de jeu favori de la maison Dior en période de défilés, la créatrice avait fait recouvrir les murs de coupures de magazines période 1968. En quelques battements de cils, on voyait défiler les appels au pacifisme, à la toute-puissance de la minijupe, à l’anti-impérialisme et à l’anti-consumérisme. Sur le podium, il y avait donc des vestes et des jupes à patchworks ultra-colorés, de magnifiques broderies de laine sur des robes en organza, des kilts déclinés en différentes longueurs et matériaux inattendus, des casquettes en daim à la Starsky & Hutch. Très présente, la maille épousait le corps, le poncho est porté très librement et les pulls arboraient des slogans «non, non, non»! Un vestiaire pétillant en forme d’appel à l’égalité des droits et des devoirs.

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Chez A.P.C., l’approche de Jean Touitou est moins littérale. Pas besoin. Son passé de militant trotskiste offre à ce Français une aura de rebelle du chiffon. Et cela n’a rien d’une posture médiatique. La presse hexagonale l’a peut-être oublié, mais il y a dix ans déjà, Monsieur A.P.C. rappelait que les femmes ne pouvaient pas se balader seules en minijupe à 22h dans Paris intra-muros. Trop dangereux. Sa solution? Une garde-robe à l’élégance frugale, façon étudiante oxfordienne: des jupes en velours côtelé à volume généreux, des gilets en laine à motifs zigzags, de sages mocassins en cuir, et quelques beaux flous avec d’amples robes à fleurs. Les coupes sont impeccables, les matières nobles et l’ensemble «hystériquement normal», comme Touitou aime à le dire. Une cure d’austérité pour remédier au terrifiant triptyque taille de guêpe-gros popotin-talon aiguille à la Kim Kardashian.

Opération camouflage

Pour protéger les femmes de leur environnement, faudrait-il les transformer en caméléons capables de se fondre dans le décor? La question était posée avec brio chez Chanel. Comme à l’accoutumée, Karl Lagerfeld recevait au Grand Palais, où avait été reconstituée une forêt grandeur nature. Les couleurs nostalgiques, la texture du sol, les odeurs de terre mouillée: l’illusion était bluffante. Tout comme la collection. Avec leurs robes manteaux ruisselant de fils de Lurex scintillants, leurs bottes aux tons dorés, leurs doudounes, capelines et autres capuches, les filles se confondaient avec leur environnement. Elles disparaissaient dans de sublimes robes à imprimés feuilles d’automne ou encore dans ces larges blazers portés comme des robes. Disparaître pour mieux survivre?

Chez Hermès, il était aussi question de camouflage, mais dans un tout autre genre. Chez Nadège Vanhee-Cybulski, les filles avaient le feu sacré. On aurait dit qu’elles bravaient les flammes avec leurs bottes en semelles de gomme, leurs cuissardes vert andalousite, ultramarine, orange, comme trempées dans les couleurs. Imposante mais toujours féminine, la femme Hermès se dévergonde. Elle porte des robes à même le corps à la taille soulignée. Elle se balade en gang, dress code bleu noir. Des clous poussent sur ses épaules, ses pantalons cigarettes ont une tenue militaire, ses manteaux en cuir flottent dans la lumière. Légende d’automne.

Chez Paco Rabanne, impossible de se camoufler. Essayez de passer inaperçu avec des robes en pastille miroir et des franges en plastique. Avec ce langage très rétrofuturiste, Julien Dossena livre pourtant l’une des meilleures collections de la saison. La force du jeune Français, c’est de mélanger passé et présent pour coller à l’époque. Aux Parisiennes pressées, il propose un vestiaire à la fois poétique et fonctionnel, une sorte de puissance par la sérénité: des robes en plexi ou en cotte de mailles portées avec des flip-flops de piscine, une marinière, un col roulé ou une veste en jean, ces attributs de la modernité. Hystérie autour d’un jean large à l’allure follement grunge et de ces bottes de cow-boy à faire pâlir d’envie Clint Eastwood. Une envie immédiate d’être soi-même.

Puissance douce

Les femmes d’Olivier Theyskens sont également de vraies femmes. Comprenez qu’elles existent, vous pourriez les croiser dans la rue, partager leurs joies et peines. Elles, c’est vous, et vous, c’est elles. Prodige de la mode belge, Theyskens est le maître d’un romantisme ténébreux. Pour l’hiver prochain, la femme Theyskens est, comme toujours, une créature nocturne. Elle déambule dans des pantalons et des trenchs en cuir, un tailoring rigoureux qui se heurte à de sublimes robes drapées couleur menthe, ivoire, céladon. Aux pieds, d’imposantes bottes néogrunges à semelles utlracompensées. Une femme complexe, duale. Bouleversante.

Changement radical d’humeur chez Simon Porte Jacquemus. Chouchou de la mode française, ce jeune Français séduit toutes les générations de femmes grâce à sa mode solaire et profondément optimiste. Exposées de façon très littérale sur son compte Instagram, les inspirations de ses collections donnent toujours lieu à une mode sensuelle qui capte le Zeitgeist. Nouvel exemple avec son défilé automne-hiver 2018-2019, alimenté par l’un de ses récents voyages à Marrakech. Résultat, des robes en laine qui ressemblaient à des secondes peaux, des caftans aériens, des robes drapées couleur Orient, brique, ocre, jaune, beige. Certaines tenues étaient un peu courtes pour aborder l’hiver, mais de façon générale, un vestiaire pour amazone triomphante et espiègle. Surtout, tous les mannequins portaient un sourire généreux, une sorte de puissance par la douceur peu fréquente sur les podiums (et les rues) de Paris.

Brigitte Macron et Spock

De douceur, il était aussi question chez Pierpaolo Piccioli, qui signe pour Valentino une collection d’une beauté à couper le souffle. Loin des stéréotypes de genre, le romantisme et la grâce étaient ici présentés comme une force. Les longues robes aux volumes amples soulignaient une présence à la fois pleine de légèreté et d’aplomb. La symphonie de monochromes, vert menthe, robe bubble gum, jaune poussin ou encore noir profond, vous arrachait des larmes. La justesse des coupes aussi, comme une gifle de vérité. Immédiatement, une envie prenait aux tripes: capter la puissance et l’élégance de ces héroïnes préraphaélites.

Chez Louis Vuitton, qui a clôturé la semaine, on aurait aussi pu être catapulté vers le passé. Après tout, les tenues imaginées par Nicolas Ghesquière étaient saturées de références à la grande bourgeoisie française: jupes en tweed mi-longues, gros boutons et grosses chaînes dorés. Mais le designer français est bien trop intelligent pour tomber dans l’écueil de la nostalgie. Il est de la race des visionnaires, de ceux qui se projettent perpétuellement dans l’avenir.

Pour l’hiver prochain, la femme Vuitton est donc une sorte d’alien futuriste, savant mélange de Brigitte Macron et du capitaine Spock. Elle superpose des robes de jolies madames avec des jeans à la coupe chirurgicale, elle porte des blousons d’aviateurs, d’amples robes fluides estampillées d’un logo LV revisité à la sauce conquête de l’espace. Des corsets étreignent sa taille. Autrefois symbole d’oppression, ce dessous se porte aujourd’hui dessus, aux yeux de tous. Comme une volonté de reprendre le pouvoir sur son propre corps. Pour qu’il n’y ait plus jamais d’hiver.

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