Mode

A la Fashion Week de Paris, une nouvelle cartographie du désir

Une année après le début du mouvement #MeToo, les designers de mode sont appelés à repenser le jeu de la séduction, en adéquation avec les nouvelles attentes des femmes

Une année. Voici exactement une année que naissait MeToo, un mouvement mondial de libération de la parole des femmes victimes de viols, de harcèlement ou d’agressions sexuelles. Parce que la mode est un miroir sociétal, il était logique que cette mobilisation sans précédent imprime l’inconscient des créateurs, mais surtout notre façon de lire leurs vêtements. Pendant la Fashion week de Paris, qui s’est achevée la semaine passée, les rangs des défilés semblaient ainsi habités par un inhabituel sentiment de défiance.

Alors que le juge Brett Kavanaugh - un Républicain anti-avortement accusé de tentative de viol - s’apprêtait à être élu à marche forcée à la Cour Suprême américaine, il ne s’agissait (presque) plus de discuter du storytelling des collections printemps-été 2019, de la coupe ou de la couleur d’un pantalon. Une question obsédait les esprits: ces vêtements élèvent-ils les femmes? Ce manteau en poils de chameau, cette jupe crayon, ces baskets à grosse semelle répondent-ils aux besoins des étudiantes, working women ou mères de famille qui les porteront au quotidien? Ce si joli cycliste à fleurs, est-il une ode au respect de la gent féminine ou un énième artefact du patriarcat?

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«Slimanegate»

Hedi Slimane a payé cher le prix de ce nouveau paradigme. Le 28 septembre, l’ancien directeur artistique de Dior Homme (2000-2007) et de Saint Laurent (2012-2016) présentait sa première collection pour Céline lors du défilé le plus attendu de la saison. Le plus polémique aussi. Depuis dix ans, c’est Phoebe Philo qui définissait le style de cette maison fondée en 1945 par Céline Vipiana, propriété du groupe LVMH depuis 1996. Sous le règne de la Britannique démissionnaire, la marque bon chic - bon bourgeois s’était transformée en étendard d’une élégance cérébrale et décalée, totalement en phase avec le mode de vie taxi-boulot-musée-dodo des femmes cultivées et aisées. Ces «Philophiles» ont vécu la nomination d’Hedi Slimane - enfant du rock habité par une allure androgyne et sombre - comme une trahison.

Baptisé «Journal nocturne de la jeunesse parisienne», la collection printemps-été 2019 de Céline est en effet restée fidèle à l’esthétique développée par le designer français chez Saint Laurent. On y retrouvait l’obsession du quinquagénaire pour le Paris nocturne des années 1980 et la scène post punk/cold wave qui a agité l’underground hexagonal à cette époque. Dans un décor de boîte de nuit ultra scintillant, on vu passer des mini-robes tantôt habillées de cuir, de cascades de paillettes et de broderies couture. Et, pour la première fois chez Céline, on a vu des hommes. Ou plutôt des gosses aussi fins que leurs cravates moulés dans des costumes noirs allurés, également disponibles dans des tailles pour femmes. L’ensemble était chico-décadent, débordant de l’énergie pure de la jeunesse… et aux antipodes de la sophistication stricto-sensuelle de Phoebe Philo. Très virulents, les médias anglais et américains ont évoqué une «rafale de masculinité toxique» (Business of Fashion), un défilé «maniéré et infantilisant, sans aucune diversité» (New York Times), The Hollywood reporter allant jusqu’à qualifier Hedi Slimane de «Trump de la mode». Ce que les Anglo-saxons jugent impardonnable, c’est d’avoir énoncé un point de vue sur l’époque sans tenir compte des attentes politiques, sociales et culturelles qu’induisent l’ère Metoo. En bref, d’avoir servi le fantasme d’une jeune femme au glamour décadent plutôt que les femmes elles-mêmes.

Séduction à la carte

Faut-il y voir un retour au puritanisme? Les femmes ne seraient-elles plus libres, comme l’a rétorqué Hedi Slimane auprès du réalisateur Loïc Prigent , «de mettre des minijupes si elles le souhaitent»? C’est tout le contraire. Le combat des féministes modernes ne consiste pas, en matière de mode, à renoncer à la séduction, mais plutôt à soustraire la séduction aux injonctions masculines. Comprenez: «je peux être sexy, mais je décide quand et comment». Une sensualité «à la carte» développée avec brio chez Hermès, dont le défilé se tenait à l’hippodrome de Longchamps.

Le long d’une fabuleuse paroi en miroirs, la directrice artistique Nadège Vanhee-Cybulski a présenté un vestiaire sportswear anobli par le cuir. Mi-cavalières, mi-navigatrices, les femmes Hermès moulent leurs vêtements à la forme de leurs besoins et de leurs envies. Entre leurs mains, une vareuse devient parka, un sublime tablier de palefrenier se fait robe d’été. Elles cintrent leurs robes et leurs vestes avec des cordages, tandis que des mousquetons leur servent de fermoir. Les jambes se dévoilent au détour d’une combinaison short à poches multiples ou viennent fendre la longueur d’un manteau en cachemire double face. Un ventre apparaît entre deux couches de cuir, peau contre peau. Le corps est suggéré mais jamais offert.

Chez Givenchy, Clare Wright Keller esquisse une séduction qui se joue des frontières du genre. A l’image d’Annemarie Schwarzenbach, photographe et aventurière suisse dont le mode de vie anticonformiste et le style androgyne ont inspiré la collection. Conquérantes, sûres d’elle, les héroïnes Givenchy ont des allures d’aviateurs des années 1930. Elles se baladent en vestes tailleurs strictes et robustes et en pantalons cargos inspirés des vêtements militaires masculins. Elles ne craignent pas pour autant les robes du soir, d’interminables flous, de sublimes plissés aux contours anguleux. Les manches sont longues, les jambes couvertes de collants opaques. Cacher pour mieux intriguer.


Pour obtenir de bonnes réponses, il faut poser de bonnes questions. Stella McCartney l’a parfaitement compris en délivrant une collection pragmatique offrant de vraies options vestimentaires pour les femmes - et les hommes - modernes. Des tailleurs fluides aux tons pâles, des pantalons pyjamas en maille, des mini-robes aux courbes sinueuses et des combinaisons cyclistes (oui, des cyclistes) fleuries. Une garde-robe sans feu d’artifice mais efficace et respectueuse de l’environnement grâce à l’usage de cotons organiques, de nylon recyclé ou de viscose durable. La conscience écologique, c’est sexy.

L’échappée belle

A la quête d’un nouveau réel, certains designers ont préféré l’évasion, l’un des autres thèmes prédominants de cette fashion week. Chanel est allé jusqu’à transformer le Grand Palais en une plage de sable fin que chatouillait le ressac de vagues artificielles. Le chic parisien s’y faisait désinvolte. Pieds dans le sable, chaussures à la main et larges chapeaux de paille frangée vissés sur la tête, les filles déambulaient dans des tenues amples et fluides aux couleurs acidulées. Vestes de tailleurs à manche évasées, tuniques oversized, robes-débardeur en tweed, combi-pantalons utlra-larges ou encore leggings portés avec une banane ou un sacs en éponge: les créations de Karl Lagerfeld ne respiraient pas seulement l’insouciance et la joie de vivre. Ils racontaient aussi la liberté de mouvement qui caractérise l’esprit Chanel, ce corps décomplexé et jouisseur qui est un terrain de jeu, jamais un trophée.

Autre maison, autre soleil. Chez Loewe, le directeur artistique Jonathan Anderson nous emmenait aux Baléares le temps d’une collection intello-bohème à la sensualité décalée. De longues robes foulards et des pyjamas en soie bleu électrique coulaient sur la peau tandis que des costumes en lin aux tons sablés structuraient l’allure. Les textures laineuses se mélangeaient aux pantalons en daim à empiècement de voile transparent. Il y avait aussi des boucles d’oreilles en plumes multicolores, des besaces en crochet, d’imposants tours de cou en cuir, des lunettes mouches ou encore des sandales rose bonbon. Au sol, des céramiques de l’artiste japonais Ryoji Koie déposées sur des tourne-disques vintage, des paniers tressés à la main. Grâce aux matières luxuriantes et aux coupes réalistes, ce délicieux foutoir néo-hippie offrait une allure sophistiquée à s’approprier selon ses propres termes.

Chez Valentino, les femmes de Pierpaolo Piccioli semblent aussi débarquer d’une communauté bohème qui se serait prise de passion pour la haute couture. Le temps d’un défilé époustouflant de beauté, une avalanche de matières précieuses et de détails couture s’est abattue sur des robes, des vestes et des pantalons aux volumes épurés: sequins, plumes, soie, velours, coton. Des silhouettes à la sobriété rococo, ponctuées de sandales plates à plumes et de grands cabas en cuir. Une vision tendre et flatteuse de la féminité.

Le passé réinventé

Dans les grandes maisons, les créateurs sont tenus d’écrire le monde moderne en se connectant aux traditions du passé. Depuis ses débuts chez Dior en 2016, la directrice artistique des collections femme Maria Grazia Chiuri revisite les archives de la maison à la lumière de ses revendications féministes, entre slogans militants et revival de Mai 68. Pour l’été prochain, elle convoque les grandes dames de la danse contemporaine, Loïe Fuller, Martha Graham, Pina Bausch, pour livrer une collection-manifeste sur la libération du corps.

Dans la pénombre de l’hippodrome de Longchamp, les mannequins se déploient autour d’une troupe de fabuleux danseurs dirigés par l’Israélienne Sharon Eyal. Leurs corps sont souples, élastiques, aériens. Les vêtements aussi. Finis les corsets qui étranglent la taille et les vestes ultra-rigides. Place aux bodys et maillots de corps couleur chair, aux pantalons cargos en jean tie and dye, aux tops en résille et aux robes de vestales grecques, très Madame Grès. Le mythique tailleur Bar s’adoucit grâce à des poches bombées. Tout est rigoureusement simplifié. Aux confins de l’austérité, le corps semble stylisé. Désentravé.

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Chez Louis Vuitton, Nicolas Ghesquière explore moins l’histoire du malletier français que ses propres obsessions pour un futur hautement expérimental. Le long d’un interminable labyrinthe en plexi planté dans la cour carrée du Louvre, un manteau en caoutchouc high-tech ou des robes à manches soufflées, très science-fiction, le disputaient aux imprimés de style Memphis et aux proportions maximalistes des années 1980. Empruntés à la grammaire masculine, les vestes de tailleur à larges épaules et les pantalons zippés étaient particulièrement remarquables. Ces anachronismes typiquement «ghesquièriens» dessinaient la garde-robe d’une femme forte au pouvoir de séduction ambigu. Ni vamp ni puritaine.

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