parfums

La féminité aux bois

Les fragrances du printemps invitent à l’échappée belle, entre senteurs de poires, de bois et de mousses. Conte parfumé

Une jeune fille, ce printemps, se promène dans les jardins de la parfumerie. Elle rencontre Monsieur Li, un personnage rassurant tout droit sorti de l’imagination de Jean-Claude Ellena, qui signe là un nouveau parfum-jardin pour la maison Hermès, jardin où se mêlent kumquat, jasmin, sève et une incroyable sérénité.

La jeune fille arpente d’autres jardins. Elle cueille des bourgeons de cassis légèrement poudrés, se gorge de notes de pêches mûres et de poire puisées chez Miller Harris qui célèbre ce printemps les 15 ans de sa maison de parfum en proposant trois fragrances autour du jardin: Cassis en Feuille, Cœur de Jardin et Poirier d’un Soir.

L’huile de bouleau et les notes terreuses de Poirier d’un soir élèvent autant les esprits qu’elles ramènent à la terre. Entre les fleurs et les fruits se dresse l’esprit des arbres, pères de la nature, guides de bien des parfumeurs.

De l’autre côté du jardin, il y a la forêt, le mystère, l’interdit et des parfums attirants de mousse, de fleurs, de champignons. Entre des notes de bouleau blanc et de cyprès piquant, la jeune fille s’enfonce dans la mousse de chêne de Century d’Odin. Elle hésite, cependant, à aller plus loin. Les bois sentent comme les hommes. Elle devrait peut-être attendre, rester à l’ombre des parfums d’enfance. Mais déjà le portail du jardin s’est refermé. Le cashmeran, ingrédient synthétique aux facettes boisées, musquées, vanillées, et les douces fleurs qui composent Dans tes Bras, de Maurice Roucel pour Frédéric Malle, évoquent la peau chaude et aimante de sa mère ­contre laquelle elle se lovait, enfant, quand elle avait peur du noir. Le bois se fait charnel, maternel, rassurant.

Quelques notes fleuries viennent à sa rencontre, l’attirent dans le Bois de Violette de Serge Lutens. Un santal crémeux s’y est égaré à côté d’un cèdre sec. A leurs pieds, des violettes réunies en un bouquet dense s’offrent à la caresse de ses narines. Amusée, la jeune fille se laisse conter l’histoire d’un parfumeur qui vénère autant les femmes que les bois et oublie qu’elle est sans chaperon.

L’attrait des bois

Elle pénètre dans un sous-bois qui porte le nom de Chypre Mousse, d’Oriza Legrand. Le sol est recouvert de notes «pousses vertes», de sauge et de fenouil. En notes de cœur, elle découvre un trèfle sauvage qui pousse entre des aiguilles de pin et des notes de champignons frais et de châtaigne grillée. Plus elle foule certains accords terreux, plus elle sent surgir de sa personne une force dont l’ombre dépasse celle de sa frêle silhouette.

La nuit va tomber. Les ombres et leurs sillages se heurtent et s’entremêlent. En suivant le labyrinthe de quelques racines centenaires, la jeune fille entend l’esprit d’un arbre qui remonte des entrailles de la Terre. Tellus n’est autre que le nom de cet esprit imaginé par Philippe Di Méo pour Liquides Imaginaires. Un très bel accord réchauffé de patchouli évoque l’humus, la terre nourricière et lance la série des trois eaux arborantes de la marque. Après Tellus, s’éveille Saltus, l’esprit de la sève, qui puise son énergie bouillonnante dans des notes de feuilles de cèdre et d’essence d’eucalyptus réchauffées par de l’essence de patchouli, de la fève tonka et du castoréum. Enfin, jaillit Succus, le suc fruité de l’arbre qui mène jusqu’à sa cime où terre, agrumes, fleurs et lumière complètent l’harmonie parfaite de cette nouvelle collection en hommage à l’arbre.

Un rugissement monte du ventre de la forêt. Les bois resserrent leur étreinte. Le souffle court, la jeune fille s’appuie contre le tronc d’un Chêne, revu par Serge Lutens. Une note sève s’écoule le long des cristaux de Cèdre qui recouvrent le cœur de l’arbre. L’obscurité gagne les bois. La forêt se met en scène. Sa part d’homme se cogne au néroli en tête d’un Songe d’un Bois d’Eté de Guerlain. Le hurlement d’un loup surprend comme un accord fauve. La jeune fille grimpe à un arbre, des notes prononcées de résine s’accrochent à sa jupe. Une fois à la cime, des bouffées de pin et la fraîcheur vivifiante de la menthe la submergent dans une sublime interprétation d’une Nuit Etoilée par Isabelle Doyen et ­Camille Goutal.

Parfum d’homme

Le grognement se rapproche. C’est celui d’un homme qui porte Méchant Loup de L’Artisan Parfumeur. Il sent le miel et la noisette. Elle resserre ses rêves autour d’elle et entreprend de descendre de son arbre, mue par la curiosité. Un homme qui sent si bon peut-il être mauvais?

A pas lents, elle part à sa recherche, foule les notes suaves, crémeuses du santal revisité par ­Kilian Hennessy dans Sacred Wood, pénètre un Bois d’Argent de Dior dans lequel toutes les facettes de l’iris sont exploitées. Une ombre masculine se dessine sur un tronc et disparaît à son approche. Elle sent l’empreinte qu’il a laissée sur l’écorce des arbres environnants. A son tour, elle se frotte à leurs troncs, s’imprègne de ce parfum mélangé d’homme et de bois, comme une Déclaration épicée, revue par Cartier, entre deux notes de bouleau et de genévrier.

La part mystique

Alors qu’il n’y a plus de chemins qui mènent à travers bois, les notes animales cèdent la place à des notes spirituelles. Le bois d’agar de Wood Mystique donne le «la». L’encens et la myrrhe du résineux Wazamba résonnent contre les cyprès et les santals, ouvrant une route olfactive vers les dieux là où le parfum n’est plus ni homme ni femme, mais sacré. Les arbres s’espacent. Leurs branches disparaissent dans un nuage frais d’encens de cédrat, la nouvelle Cologne Intense de Jo Malone. La jeune fille décide de s’y enfoncer jusqu’à une chapelle blanche qui se dresse dans une clairière. En tête s’élève une mandarine soufrée cultivée sur les pentes du Vésuve puis de l’encens se répand sur du bois de cade. C’est Bois d’Ascèse, de Naomi Goodsir, un hommage au père de la créatrice. La jeune fille fait une halte, respire ses racines. Elle est sur la terre des boisés fumés, de Chaman’s Party d’Honoré des Prés, là où les druides accomplissaient leurs rituels des siècles plus tôt. Un frisson la parcourt. Une détermination nouvelle l’envahit.

Elle court enfin à la rencontre d’un bois qui depuis longtemps l’attend, celui de la féminité. En tête, ses notes épicées se hérissent. La fleur d’oranger, la prune, les fruits gourmands, presque ­confits, la rassurent tandis que monte la sève du bois de cèdre réchauffée par du benjoin et de la vanille. Féminité du Bois de Serge Lutens se répand, sensuelle et féminine. Son corps nié se dénoue.

Ce n’est qu’après bien des détours boisés que la jeune fille devine enfin la route qu’elle doit prendre pour rentrer. Le chemin qui ramène la femme à elle-même, et qui passe par les bois.

Publicité