Joaillerie 

Les femmes libèrent le bijou

Une nouvelle génération de créatrices redéfinit les codes de la bijouterie, dans l’esprit des pionnières du XXe siècle. Sans revendication féministe, ces artistes dévoilent une nouvelle féminité

Dans le miroir, elle voit son double les yeux légèrement dédaigneux braqués sur l’objet du désir, ce collier qui lui fait défaut. Le mannequin Mariacarla Boscono, égérie de Cartier, promeut la nouvelle collection de la maison Cactus en rivalisant avec elle-même et son orgueil. Le bijou est une affaire de soi à soi qui ne se joue pas dans le regard de l’autre. «A vous de fixer les règles du jeu», lance Chanel dans le vidéoclip des dernières créations de sa ligne de joaillerie Coco Crush. L’orgueil encore, celui de ne rien s’interdire. Ne plus recevoir, mais fabriquer sa propre panoplie.

Un plaisir personnel

Tour à tour objet de contrainte, instrument de domination, marqueur social, le bijou est désormais le support d’une expression de soi libérée, un artefact élastique dans ses fonctions et ses codes mais aussi ses non-dits. Le fruit d’une longue et lente déconstruction des conventions, des assignations, des usages. De plus en plus de femmes s’offrent désormais leurs parures, un plaisir personnel plus qu’un investissement financier. La valeur sentimentale prédomine, le bijou devient le reflet de la personnalité de celles qui le portent.

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Pour répondre à cette évolution, de nombreuses créatrices de joaillerie et de haute joaillerie renouvellent les formes et les codes de manière décalée et originale. Elles s’appellent Claire Dévé-Rakoff, Victoire de Castellane, Harumi Klossowska de Rola, Marie-Hélène de Taillac, Gaia Repossi ou encore Charlotte Chesnais. Au sein de grandes maisons ou en indépendantes, elles suivent le chemin tracé par les nombreuses pionnières qui ont ouvert la voie: Gabrielle Chanel, Anni Albers, Suzanne Belperron, Jeanne Toussaint, Elsa Peretti, Victoire de Castellane entre autres.

Du trophée à l’ornement

Autrefois attribut de pouvoir masculin associé à la royauté et à l’aristocratie, le bijou s’est progressivement démasculinisé à partir de la fin du XVIIIe siècle, pour devenir l’apanage du genre féminin. Un mouvement parallèle s’enclenche dans l’histoire du vêtement après la Révolution française. Avec «la grande renonciation masculine» (terme forgé par le psychanalyste John Carl Flügel), les hommes abandonnent un raffinement désormais réservé aux femmes et adoptent peu à peu l’uniforme bien plus austère du costume-pantalon, signifiant ainsi leur égalité, leur statut de citoyen. Les bijoux passent du statut de trophée de pouvoir masculin à celui d’ornement destiné à mettre en valeur la beauté, la sensualité des femmes.

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Le bijou féminin assigne dès lors le corps à un rôle déterminé par un système de séduction. «Il lie et parfois soumet la porteuse du bijou à son donneur et devient une marque de possession, voire de domination. Il se transforme alors en cadeau empoisonné ou faire-valoir», indique Anne Dressen, commissaire d’exposition au Musée d’art moderne de la ville de Paris. Il fut même un outil de coercition.

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Au XVIIIe siècle, le lexicographe anglais Samuel Johnson propose une définition de l’anneau de mariage: «Un instrument circulaire appliqué aux naseaux des cochons et aux doigts des femmes pour les freiner et les assujettir.» Une définition qui rappelle pour l’historienne Patrizia Ciambelli, auteure de l’ouvrage Bijoux à secrets (Maison des sciences de l’homme, 2002) le mythe originel de la première bague: «L’anneau en fer de la chaîne qui retenait, sur le rocher du Caucase, le corps de Prométhée condamné par les dieux pour avoir volé le secret du feu et pour l’avoir révélé aux hommes.»

La délivrance

Le XXe siècle fait vivre au bijou sa plus grande évolution: le temps de la réinvention. «Il y a une libération générale du bijou: sa définition s’élargit, c’est maintenant un objet libre de préjugés: multiforme, multi-substantiel, d’emplois infinis, il n’est plus asservi à la loi du haut prix ni à celle d’un usage singulier, festif, presque sacré: le bijou s’est démocratisé», écrit Roland Barthes dans Le Jardin des arts en 1961. Les règles de bienséance qui régentaient le port du bijou explosent. «Le porteur s’approprie le bijou. En le détachant de ses codes mais aussi de sa dimension événementielle, il le «dé-normativise», poursuit Anne Dressen. Des actrices font preuve d’audace à cet égard, à l’instar de Sarah Bernhardt bien sûr, mais aussi plus tard de Maria Félix, qui commande elle-même ses bijoux à Cartier.»

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Pionnières subversives

Dans cette désobéissance à un système de valeurs considéré comme réactionnaire, l’imitation du précieux par le bijou de mode est un geste fondateur et libérateur. Gabrielle Chanel est ainsi pionnière en imaginant des bijoux fantaisie mélangeant le vrai et le faux. Pour la créatrice qui s’est toujours plu à brouiller les pistes, «le bijou n’est pas fait pour provoquer l’envie, tout au plus l’étonnement. Il doit rester un ornement et un amusement.»

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Les premiers bijoux fantaisie de Chanel naissent dans les années 1920. A partir de 1954, elle entame une collaboration avec l’orfèvre Robert Goossens (la Maison Goossens fait aujourd’hui partie des Métiers d’art de Chanel), la patte de verre et le cristal de roche imitent les pierres précieuses.

Des femmes artistes ont également participé à cette libération des conventions. «Anni Albers, artiste allemande du Bauhaus, a laissé une empreinte très forte dans l’histoire du bijou. Elle a imaginé des pièces d’une très grande modernité, à partir d’objets du quotidien et d’articles de quincaillerie, comme des trombones, des épingles à cheveux, des écrous. Elle a ainsi participé au décloisonnement entre l’artisanat, les beaux-arts, les arts appliqués et la création industrielle», reprend Anne Dressen, également commissaire de l’exposition Medusa – Bijoux et tabous (Musée d’art moderne de la ville de Paris, 2017).

L’irrévérence a aussi gagné les joaillières. Suzanne Belperron, Jeanne Toussaint, qui a travaillé pour Cartier (auteure entre autres du bijou Panthère devenu l’emblème de la maison), ou encore Elsa Peretti, qui a rejoint Tiffany & Co. en 1974, se sont imposées dans un univers très masculin. Victoire de Castellane a insufflé une nouvelle esthétique et a apporté beaucoup d’audace à la haute bijouterie. En 1998, la créatrice qui travaillait chez Chanel aux côtés de Karl Lagerfeld est nommée directrice artistique de Dior joaillerie. Elle explore dans ses créations des thèmes jusqu’ici considérés comme interdits – la drogue, l’érotisme – et utilise des pierres qui n’avaient pas leur place jusqu’alors en haute joaillerie, comme les morganites, les tourmalines Paraiba ou les opales. Son extravagance scandalise, son empreinte est indélébile.

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Aujourd’hui, le paysage de la création féminine est aussi large que varié. Il compte des joaillières qui officient pour de grandes maisons: Claire Dévé-Rakoff dirige le studio de création de Chaumet, Claire Choisne est directrice des créations de Boucheron. Mais aussi des créatrices qui ont lancé leur propre marque avec succès comme Marie-Hélène de Taillac ou Lydia Courteille.

Il y a enfin celles que l’on surnomme les héritières modernistes: Gaia Repossi à la tête de la maison italienne, Harumi Klossowska de Rola, fille du peintre Balthus et de l’artiste japonaise la comtesse Setsuko, ou encore Delfina Delettrez, arrière-petite-fille de la fondatrice de Fendi. «Je pars du principe qu’il faut faire table rase de ce qui a été fait auparavant, mais garder un regard sur le passé et le respecter est essentiel. La technique est primordiale dans mon travail et se traduit par le respect du savoir-faire et des techniques. Il n’y a rien de pire que l’ignorance», résume Gaia Repossi.

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Une féminité repensée

Designer à succès de bijoux graphiques et épurés, la trentenaire Charlotte Chesnais a une approche décomplexée de son métier: «Je suis arrivée dans ce milieu de manière très spontanée sans en connaître les codes, que j’ignore probablement encore. Cela m’a sans doute donné une certaine fraîcheur.»

Hommage aux aînées

Cette génération n’hésite pas à rendre hommage aux créations de leurs aînées: Charlotte Chesnais dit toute son admiration pour Elsa Peretti, la créatrice suisse Ligia Dias célèbre le travail d’Anni Albers. A la tête de son label, Ligia Dias a notamment collaboré avec Balenciaga, Comme des garçons et Loewe. Elle travaille depuis 2017 aux côtés de Natacha Ramsay-Levi, directrice artistique de Chloé.

Des femmes qui créent des bijoux pour les femmes, sans revendication féministe. «Etre une femme ne dicte pas mes choix artistiques. Etre une femme me privilégie simplement dans le fait que je puisse porter des bijoux. Rien n’est plus intéressant à mes yeux que d’utiliser des codes masculins pour une féminité repensée. Mon genre n’a pas d’importance, c’est ma recherche qui en a. Je cherche avant tout à créer un objet ancré dans le réel et dans le contexte actuel. Je suis un artisan rattaché à un art appliqué très haut de gamme, un créateur avant tout», lance Gaia Repossi.

Quant à Charlotte Chesnais, elle constate: «De manière générale, les femmes occupent de plus en plus de postes jusque-là réservés aux hommes. Et il y a aussi l’effet de mode. Dans les années 1990, le job en vogue était décoratrice d’intérieur; maintenant il faut être créatrice de bijoux ou céramiste…»

Signe des temps, le marché de la joaillerie masculine se développe de plus en plus. En avril dernier, Kim Jones, directeur artistique de Dior Homme, a choisi à la tête de la création des bijoux pour hommes Yoon Ahn, la créatrice du label japonais Ambush.

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