Dossier

Les femmes se mettent aux parfums

Longtemps réservé aux hommes, le métier de parfumeur devient un terrain de création foisonnant pour les nez féminins. Des grandes maisons aux marques de niche, elles tracent un sillage élégant, efficace et poétique

Jean-Paul Guerlain. Francis Kurkdjian. François Demachy. Jacques Polge. Ou Jean-Claude Ellena. Cinq parmi les dizaines de noms célèbres qui ont fait de la parfumerie une affaire d’hommes. Depuis les compositions odorantes du XVIIIe siècle censées camoufler les mauvaises odeurs et parfumer les vêtements, gants ou éventails, aux premières eaux de Cologne prisées par Napoléon, suivies des succès mondiaux de la parfumerie moderne, les fragrances ont relevé presque exclusivement de nez masculins.

Parité grandissante

«Lorsque j’ai écrit le livre 22 Parfumeurs en création, il y a quinze ans, j’ai été effarée. L’industrie du parfum est traditionnellement régie par des nez qui sont des hommes, originaires de Grasse, plus âgés. Ils n’étaient clairement pas les chantres du féminisme», analyse Clara Molloy, à la tête des marques Memo Paris, Floraïku et Hermetica. Selon elle, il y avait très peu de diversité. Pire encore: lorsqu’une femme nez était en compétition, son jus était moins valorisé. Une femme était moins embauchée, et même une fois engagée elle était moins mise en avant, avait moins accès aux compétitions importantes. «J’ai privilégié les femmes au démarrage de Memo en 2007 parce que leurs voix étaient moins entendues et c’était justement un point de vue qui m’intéressait.»

Mais elles ont depuis imposé leurs sillages. La parité est grandissante: une cinquantaine de femmes nez travailleraient en France. Les étudiantes sont majoritaires dans la plupart des grandes écoles de parfumerie. Certaines occupent le titre prestigieux de parfumeurs maison, comme Christine Nagel chez Hermès ou Mathilde Laurent chez Cartier. Selon les actrices de cette nouvelle ère, l’entrée des femmes dans le secteur s’est faite au fur et à mesure de la médiatisation du métier de nez auparavant méconnu. Le développement de nouvelles écoles de créations d’arômes et de parfums, telles que l’Isipca à Paris (Institut supérieur international du parfum, de la cosmétique et de l’aromatique alimentaire), et l’intérêt croissant des femmes pour les voies scientifiques, notamment les études de chimie nécessaires au cursus de parfumeur dans ces structures, ont également joué un rôle.

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Métier mystérieux

Avant elles, quelques pionnières avaient ouvert la voie, comme Germaine Cellier, décédée en 1976 à Paris, auteure entre autres de Bandit et Fracas. Ou encore Françoise Caron, originaire de Grasse, sœur du parfumeur Olivier Cresp, qui fait partie des rares femmes à être entrées par la grande porte dans ce cercle de privilégiés. Comme elle aime encore le dire, elle n’a pas vraiment eu le choix. Son grand-père et son père étaient négociants de matières premières. Elle a toujours vécu au milieu des fleurs. «Mon père rêvait que ses enfants soient parfumeurs. A l’époque, il ne fallait pas avoir fait d’études particulières, c’était du copinage. Les gens qui n’étaient pas dans le sérail ne pouvaient imaginer faire ce métier alors mystérieux. Pour moi, il n’en était pas un. J’ai grandi dans la ville parfumée par les usines qui distillent la rose, la lavande, le jasmin ou la sauge.» Après ses études à l’Ecole de parfumerie Roure au début des années 1970, elle s’installe à Paris pour la société du même nom qui par la suite deviendra Givaudan, «un univers misogyne au possible, surtout de la part des collègues plutôt que des supérieurs hiérarchiques». En 1994, elle rejoint Quest, puis Tagasako aux côtés de Francis Kurkdjian en 2007 où elle a terminé sa carrière.

On doit à Françoise Caron l’Eau de Cologne Hermès, son premier succès en 1978, rebaptisée plus tard l’Eau d’Orange Verte. Un parfum intemporel d’une grande fraîcheur. «Le brief était une évidence. J’ai très vite développé ce splash d’hespéridés. C’est comme ça que j’ai toujours fonctionné: je ne peaufine pas, je n’entre pas dans les détails. Je suis instinctive, efficace et directe, ça marche ou ça ne marche pas. Mes formules sont rapides et courtes.»

Cercle vertueux

A un niveau plus international, Sophia Grojsman, qui a créé Paris pour Yves Saint Laurent, Trésor de Lancôme ou encore Eternity de Calvin Klein, est sans doute celle par qui la révolution féminine est vraiment arrivée. Cette immigrée russe habitant New York, féministe au fort caractère et talent invraisemblable, avait à cœur de former les femmes. Parmi elles, Aliénor Massenet, auteur d’Antidote de Viktor & Rolf, d’Only The Brave de Diesel et du récent Run Wild Davidoff. «Portée par l’âme des parfums plus que par la politique des marques, Sophia a joué un grand rôle pour notre émancipation dans ce métier. Je pesais ses formules dans son laboratoire de New York et lui montrais mes créations. Elle me poussait à trouver mon propre ADN, une patte créative qui signe tous mes parfums.»

Ce fil conducteur, Aliénor Massenet le tisse avec le labdanum et la myrrhe, deux ingrédients qui dotent ses fragrances d’une dimension mystique en phase avec la spiritualité qu’elle cultive. «Le parfum est à la fois extrêmement vivant et extrêmement abstrait, comme la musique. On le porte pour sentir bon mais aussi pour se protéger de l’énergie des autres ou pour élever l’âme. Sans parfum, je me sens nue et vulnérable.»

Sa parfumerie fait écho à l’art et la gastronomie. Elle a par exemple créé un accord autour du rhum et du whisky qui caractérise Replica Jazz Club de Maison Margiela et a utilisé la feuille d’huître pour Run Wild for her de Davidoff par le biais de Symrise où elle travaille désormais. Les voyages l’inspirent aussi. Elle a ramené un accord ambré d’Egypte puis un accord de bois de santal du Rajasthan qu’elle a glissé dans Fabulous me de Paco Rabanne sorti cette année. Un esprit nomade qui colle à la marque Memo Paris, pour laquelle elle a développé une vingtaine de créations, notamment une collection basée sur les cuirs du monde.

Parfums de caractère

Auteur de Parisienne d’Yves Saint Laurent, Beauty de Calvin Klein, Pure White Linen d’Estée Lauder, Jasmin noir de Bulgari et du récent Tiffany&Love for Him, Sophie Labbé fait aussi partie de celles qui ont côtoyé Sophia Grojsman à l’IFF (International Flavors and Fragrances).

«La puissance de l’empreinte olfactive des choses et des personnes a toujours été importante pour moi. Comme une présence dans l’absence, comme une lecture qui nous fait voyager.»

Sophia Grojsman

Elevée entre la Charente-Maritime et la région parisienne, elle s’est forgé un réservoir d’odeurs – le terroir de son père viticulteur, les embruns marins, les immortelles sur les dunes et les odeurs de la capitale. «La puissance de l’empreinte olfactive des choses et des personnes a toujours été importante pour moi. Comme une présence dans l’absence, comme une lecture qui nous fait voyager.» Diplômée de chimie et de biologie, elle découvre l’existence de l’Isipca en lisant par hasard un article dans le magazine féminin Jacinthe. Pour en savoir plus sur ce métier dont elle ignorait tout, elle décroche un rendez-vous avec le nez de Jean Patou, Jean Kerléo, qui se trouve par chance être membre du jury de l’Isipca. Sa formation achevée, elle fait carrière à l’IFF, qu’elle vient de quitter pour Firmenich. «Quand j’ai commencé en 1987, je me souviens que j’étais souvent interviewée parce que ce n’était pas commun d’être une femme nez. On me posait déjà la question récurrente du genre dans la création de parfum. Je suis toujours convaincue qu’il n’y a pas de patte masculine ou féminine. C’est la personnalité qui forge notre signature.»

Les femmes nez se distinguent aussi dans la parfumerie de niche. A l’instar d’Isabelle Doyen qui travaille pour Annick Goutal depuis leur rencontre en 1985. Diplômée de l’Isipca, elle venait de s’installer en tant que parfumeur indépendant en collaboration avec Monique Schlienger, son ancienne professeur, dont elle reprendra ensuite le poste, formant une foule d’étudiantes, parmi lesquelles Mathilde Laurent, nez actuel de Cartier. A l’époque, Annick Goutal lui proposait de créer avec elle une rose qui sente la poire. Sans savoir que ce défi touchait à une question essentielle que se posait la jeune parfumeuse depuis son enfance. «J’ai grandi en Anjou, le verger de la France, dans le jardin de ma grand-mère, il y avait des poiriers et des rosiers. Pour le goûter, elle nous préparait des tartines beurrées et des quartiers de poires. J’essayais de comprendre pourquoi la poire avait un goût de rose et les roses sentaient la poire. Etre capable de sentir leurs composants moléculaires identiques était je crois plutôt inhabituel pour une enfant.»

Effet proustien

Cette rose idéalisée à l’origine de la symbiose Goutal et Doyen s’est concrétisée dans le parfum Ce soir ou Jamais quinze ans plus tard, juste avant que Camille Goutal prennent le relais de sa maman. Les deux complices travaillent toujours en binôme, perpétuant l’esprit pointu de la marque. Par le biais de son laboratoire Aromatique Majeur, Isabelle Ledoyen explore en parallèle le champ d’une parfumerie d’auteur, loin des contraintes inhérentes aux grands groupes. «Mon indépendance me permet d’oser des notes étonnantes. Je pense à la Nuit de Bakélite de Naomi Goodsir axée sur la tubéreuse. Un souffle racinaire, captivant qui a reçu le Prix de meilleure fragrance d’une marque de niche indépendante aux FIFI Awards France l’an dernier. Mais aussi à L’Antimatière pour Lesnez, un parfum censé réunir toutes les notes de l’univers, mais qui au final ne sent pas grand-chose, à l’image du blanc – rassemblement de toutes les couleurs mais en même temps une non-couleur.»

Dans la lignée des nez féminins n’ayant pas grandi à Grasse, ni fait l’Isipca, Daniela Andrier fait partie des rares pour qui l’olfaction était d’emblée une évidence. «Les odeurs ont été importantes très tôt dans ma vie. Comme je les mémorisais au quotidien, j’en ai des souvenirs très anciens, comme la crème de change à base de myrte que me mettait ma mère. Ou ses gâteaux d’anniversaire toujours à base de café. Pour ressentir le bonheur de ces moments festifs toute l’année, je glissais souvent un grain dans mes narines. J’étais une enfant très proustienne. Les odeurs étaient des repères affectifs ayant une puissance poétique quasi permanente.» Mais Daniela Andrier qui est arrivée en France à 15 ans après une enfance en Allemagne n’avait pas conscience du métier de parfumeur.

Quête de sens

Des années plus tard, alors étudiante en lettres, elle rencontre une journaliste lors d’un dîner qui disait qu’elle aurait adoré être parfumeur mais qu’elle souffrait de sinusite chronique. «En apprenant l’existence de ce métier, j’ai su qu’il était fait pour moi. Le comble, c’est que moi aussi je souffrais de sinusite chronique. Je me suis juré que je trouverai un traitement efficace. Le lendemain, j’ai pris l’annuaire et j’ai appelé le siège d’Yves Saint Laurent pour leur demander comment devenir parfumeur. Je suis miraculeusement tombée sur une personne aimable qui m’a parlé de l’Isipca. Mes études de lettres ne me permettant pas d’y entrer, j’ai fait un stage grâce à une amie commune dans le laboratoire de Jacques Polge, créateur des parfums Chanel, ce qui m’a permis de rejoindre l’Ecole de parfumerie Roure.»

Nez fidèle de Givaudan, elle a créé notamment Emporio She de Giorgio Armani, tous les parfums Prada, Miu Miu et Tiffany. Pour ne pas avoir à subir les désagréments d’être la femme du président (elle est mariée au CEO Gilles Andrier, avec qui elle a quatre enfants), elle travaille dans un bureau parisien indépendant relié à un laboratoire.

Face à la tendance chaotique du marché de surabondance, avide de générer des bénéfices et obtenir des parts de marché, elle tente à son échelle de perpétuer une pensée plus humaine et profonde qui préside à la création des choses plutôt qu’au succès des parfums. «Un beau parfum peut avoir le pouvoir magique de rendre heureux. Je suis persuadée que s’il a été composé dans un élan d’amour et une quête de sens, il apportera quelque chose de plus que si l’intention était de gagner cette affaire.»


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