L'expérience

Femmes au volant

Rouler pendant cinq jours dans une voiture de rêve, découvrir la France par les chemins de traverse et des haltes spectaculaires, c’est ce que propose le Rallye des princesses Richard Mille chaque printemps depuis vingt ans

Dimanche 2 juin 2019, 8h30, Paris, place Vendôme: la Porsche 356 noire s’élance sous l’arche de départ. Sortie de Paris et début du périple. La campagne fait place à la ville, le château de Versailles apparaît. D’autres voitures numérotées filent devant nous ou sont à l’arrêt au bord de la route, désorientées. Bienvenue à la vingtième édition du Rallye des princesses, une course qui s’inscrit désormais au palmarès des grands rallyes de France, au même titre que le Rallye de Monte-Carlo, le Tour de Corse, le Tour Auto, mais qui a pour particularité d’être réservée exclusivement aux femmes.

A la vue de ces équipages élégants, dont certains couples pilote-copilote sont habillés à l’identique, on se remémore la soirée d’ouverture de la veille et du discours de la fondatrice et directrice de l’événement, Viviane Zaniroli: «Je voulais montrer que les femmes aimaient la conduite, vous l’avez prouvé.»

La première voiture à avoir franchi la ligne de départ est conduite par Aurora Straus, seule coureuse automobile professionnelle d’Amérique du Nord. La jeune femme est une surdouée de 20 ans, également musicienne et étudiante à Harvard. Elle est ambassadrice de la marque Richard Mille, la marque horlogère qui sponsorise la course. Cette première expérience de rallye et de sport féminin la stimule, mais la déstabilise aussi: «J’ai tellement l’habitude d’être la seule femme dans un milieu masculin et ultra-compétitif que, ici, je dois prendre mes repères. Je ressens le pouvoir des femmes quand elles sont ensemble. Et j’ai l’impression que cette compétition a un effet catalyseur sur elles.»

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Eloge de la lenteur

Le Rallye des princesses, créé en 1999, joint en cinq jours Paris au sud de la France. Mille six cents km environ sur des routes aussi magnifiques que méconnues au volant de voitures de rêve avec des étapes à la hauteur du décor et de l’événement. Ambiance sportive et élégante. Cette année, le voyage fait escale au parc de Beauval, à Vichy, traverse d’est en ouest la région Auvergne-Rhône-Alpes pour aboutir à Aix-les-Bains. Dernier tronçon: la vallée du Rhône via la fameuse route Napoléon pour terminer le parcours à Saint-Tropez. En plus de faire la part belle aux «femmes émancipées», l’événement se démarque par son penchant pour la lenteur.

Chaque journée doit être réalisée dans un certain temps, le plus souvent sur des départementales, en respectant les limites de vitesse. A cela s’ajoute, matin et après-midi, une zone de régularité dont le but est d’effectuer un parcours de quelques kilomètres à vitesse contrôlée (30-40km/h), de préférence sur de minuscules routes de campagne, parfois plus proches du sentier des vaches que d’une véritable voie de communication… On pensait donc être parties pour une balade en décapotable et on se retrouve dans une véritable opération commando, nécessitant une concentration de chaque instant. Les débuts sont difficiles. Le deuxième jour, on se perd dans une zone de régularité et on finit dernières au classement.

Luxe et abstinence

Mardi 4 juin, 9h15, Vichy, parc des Sources. Bien décidées à se remettre en selle, nous nous élançons en direction d’Aix-les-Bains. Bientôt, les petits villages du mont Brouilly invitent à la dégustation… A la pause déjeuner, au Château des Ravatys, on observe la valse des montres qui sautent de poignet en poignet au sein de l’équipe Richard Mille. Principal partenaire du rallye, la maison horlogère a chaque année sa propre écurie de voitures (neuf en tout) au sein du rallye. Son équipe est constituée de clientes, d’influenceuses de journalistes.

Renata Zanchi et Linda Morselli, deux mannequins italiennes chacune en train de lancer sa ligne de vêtements et suivies par des centaines de milliers de personnes sur Instagram, sont attablées, en pleine discussion. Linda Morselli n’est autre que la fiancée du célèbre pilote de formule 1 Fernando Alonso, lui-même ambassadeur de la marque Richard Mille… Entre deux hors-d’œuvre, elle avoue que traîner en queue de peloton n’est pas évident pour quelqu’un d’aussi compétitif qu’elle. On ne peut que la comprendre.

Les autres participantes du rallye sont des femmes éprises d’aventures, fortunées ou moins fortunées, des collectionneuses de voitures ou des as de la conduite. Une Américaine d’une cinquantaine d’années est venue avec son amie des Etats-Unis, louant une voiture sur territoire français pour tenter cette expérience dont elle raffole. Des tandems mère-fille aux sorties entre amies ou de couple, les participantes doivent investir environ 11 000 euros par équipage: 7000 euros pour l’inscription et la prise en charge de la pilote et de la copilote, 2000 euros pour la voiture et 2000 eurospour le camion d’assistance qui les suit. Certaines trouvent des sponsors ou se regroupent pour partager les frais de l’assistance.

On aimerait traîner encore peu à l’ombre des arbres du parc du Château des Ravatys, mais le chrono n’attend pas. Les voitures repartent à l’assaut des cols, dont celui du Grand Colombier, qui dévoile à son sommet une vue à couper le souffle sur le lac du Bourget et Aix-les-Bains.

L’art de la régularité

Mercredi 5 juin, 11h, Hautes-Alpes, Châteauneuf-d’Oze. Nouvelle zone de régularité et nouveau défi: l’assaut du col des Roziers à vitesse contrôlée. La voiture bondit dans la montée très raide. Un œil sur notre allié le GPS Tripy, l’autre sur son iPhone pour contrôler le temps, le roadbook ouvert sur les genoux: notre nouveau copilote se concentre. Il dicte les vitesses: «43 km/h, 45… 35 km/h pendant 1 km.» La voix est calme, précise. Dans notre champ de vision: l’aiguille du compteur en bas, la route devant. Et sur les côtés: buissons de genêts en fleurs et sapins… Tous nos sens sont en alerte. La route n’a pas été fermée pour l’occasion: voitures, motos et vélos peuvent surgir à n’importe quel moment. Il faut foncer tout en respectant le code de la route et en gardant toute sa vigilance.

On s’en sort pas mal. On perd des secondes, on les rattrape. Quelques tournants pentus en épingle à cheveu nous donnent du fil à retordre. L’impression que la voiture est conduite par une seule personne, à quatre mains. On passe le poste de contrôle de sortie de la zone à la seconde près. Grandiose. L’adrénaline redescend sans qu’on lâche la route du regard. Le rallye se poursuit et on rejoint la route Napoléon. La Durance se dévoile au détour d’un virage. On passe le pont. Le copilote a sorti sa caméra pour immortaliser les plis impressionnants du rocher de la Baume. A Sisteron, halte déjeuner. On sort de la voiture et on a l’impression de tanguer…

Une histoire de confiance

A Saint-Tropez, la cérémonie de clôture du Rallye des princesses a lieu au somptueux domaine Bertaud Belieu en vis-à-vis du château néogothique. La remise des prix consacre Carole Gratzmuller et Elisa-Noémie Laurent et leur Chevrolet Corvette de 1967. Elles devancent de seulement six points le tandem constitué de Marie Perrin et Catherine Labbé, qui roulent à bord d’une VW Golf de 1982. On croise ces dernières, plutôt épanouies, en train de siroter une coupe de champagne.

Marie, la soixantaine, a «attrapé le virus du rallye» dès sa majorité. Elle n’a pas arrêté depuis et fait beaucoup de courses avec son mari, Michel Perrin, multiple vainqueur du Paris-Dakar en copilote. Sa partenaire, Catherine Labbé, une retraitée qui vit sur les hauts de Nyon, s’y est mise quant à elle il y a une petite vingtaine d’années. Bien connues dans le circuit, elles ont réussi à faire sponsoriser leur véhicule afin de couvrir les frais du rallye. Les deux sont catégoriques: «Pendant une semaine, nous formons un couple fusionnel. On est dans notre bulle. On prépare les étapes le soir avant. On a la hantise de croiser un tracteur ou un camion dans les zones de régularité. Cela ne peut marcher que comme ça: croire en soi, croire en son coéquipier, ne pas douter, rester calme.»

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