éCRIN RUPESTRE

La ferme d’alpage qui se rêvait chalet de luxe

A Flumet, village satellite de Megève, un agent immobilier s’est mué en bâtisseur, œuvrant en synergie avec les artisans du lieu, pour infléchir avec panache le destin d’un habitat vernaculaire

Pierre Cellier est un enfant du pays. Petit Savoyard, il dévalait les pentes de l’Espace Diamant, ce domaine skiable qui s’étend du massif du Beaufortain au val d’Arly et dont Flumet est une des étapes de ce réseau de pistes tracées au cœur des forêts d’épicéas. Face au Mont-Blanc, sous le ciel flamboyant d’un automne au soleil tardif, le val d’Arly est baigné d’une douceur pastorale. Quelques vaches paissent de l’herbe encore verte à flanc de lopins abrupts, des cascades d’eau fraîche s’épuisent sous des monceaux de feuilles mortes. Ici et là, disséminées en altitude, se dressent des habitations traditionnelles. L’une d’entre elles, la Ferme du Passieu, présente, vue de l’extérieur, tous les atours de ce modèle de l’architecture vernaculaire du siècle passé: une bâtisse à gros volume de dimension rectangulaire bardée de bois à l’étage supérieur, censé abriter un grenier à foin ainsi que l’habitation familiale, et bâtie en dur au niveau inférieur pour accueillir vaches et cochons.

Si sa structure architecturale n’en laisse rien paraître, élément du patrimoine savoyard semblant avoir traversé le temps, cette ferme datant de 1906 a pourtant subi une colossale transformation. Sous l’impulsion de Pierre Cellier, elle possède aujourd’hui l’âme d’une demeure de prestige offrant à la location à la semaine 650 m2 habitables et tous les accessoires de ce niveau de standing,

«Je cherchais un «petit» endroit en haut de la montagne. Une amie de ma mère m’a dit: «j’ai exactement ce qu’il te faut», raconte-t-il en riant. La Ferme du Passieu était habitée par un guide de haute montagne et quelques copains logés dans plusieurs appartements. J’ai tout de suite été séduit par le volume et la charpente. Il y avait encore l’étable avec les caniveaux, ces urinoirs à vaches. Un jour, je suis allé à la quincaillerie, j’ai acheté deux masses et j’ai commencé les travaux, c’était il y a cinq ans.»

Dès l’entrée, un autre monde s’ouvre. Au-delà du luxe. Malgré le gigantisme de l’espace caparaçonné de bois, l’on se sent subitement protégé de tout. Nous voici au cœur d’un de ces prodiges que devaient accomplir les compagnons charpentiers du Moyen Age. L’on est saisi par le volume monumental de cet habitacle de bois tout de verticalité, qui se déploie en un espace ouvert sur trois niveaux, semblant atteindre le ciel de la même façon qu’une flèche de cathédrale, cette charpente pyramidale qui surplombe certains clochers.

Cet antre de bois unique en son genre, Pierre Cellier l’a extirpé du fond de ses tripes et de sa volonté. Gestionnaire d’immobilier bourgeois à Paris, le quadragénaire, dans un revirement soudain du destin, a donc entrepris il y a cinq ans ce chantier faramineux en parfait autodidacte. Le nouveau propriétaire, que l’on croit volontiers habité d’une vision alchimique pour arriver à façonner cet univers en état de grâce qui parle à notre âme primitive, décide de ne conserver «que les quatre murs et la charpente».

Un ami architecte l’aidant simplement à obtenir le permis de construire et donnant son avis sur les parties les plus fragiles du bâtiment, s’ensuivent des années de supervision et de labeur quotidien avec les intervenants: quelques ouvriers de la région qui l’épaulent lors de la démolition puis un maçon, des ingénieurs, un plombier, un électricien et des menuisiers.

Se sentir chez soi

Une actrice clé de cette reconstruction, son amie d’enfance Béatrice Rosenthal, architecte d’intérieur de renommée internationale, est intervenue une fois le gros œuvre terminé pour imprimer sa vision raffinée quant à l’aménagement de cet espace décloisonné. «Je ne suis qu’un outil pour le client. Je dois arriver à créer un lieu dont il aurait rêvé, mais qu’il est incapable de mettre en œuvre, car il ne ­comprend pas forcément l’importance de l’éclairage, les objets, les formes, les tissus.» Son regard s’aiguise tout d’abord sur la structure de ce cocon de bois, affûtant l’espace, le rendant lyrique: «Cette charpente est exceptionnelle, explique-t-elle. En général, une charpente comporte peu de verticaux de dimension imposante. Ici, il y en a beaucoup, mais ils sont très fins, ce qui donne cet aspect très élancé. Je voulais absolument valoriser cette verticalité. Tout l’espace est traversant, des éléments horizontaux feraient barrière au regard.»

Les directives de construction une fois posées, Béatrice Rosenthal s’attaque à la sphère décorative, habillant appartements privés et espaces de vie d’un luxe discret adoucissant l’intérieur de bois brut: fauteuils, canapés ou poufs tapissés de kilims anciens faits sur mesure, tapis aux tons chauds, mobilier précieux mais hétéroclite donnant l’impression que la maison a été meublée petit à petit. Le bloc technique qui surplombe l’escalier principal, escamotant garde-manger et appareils divers, par exemple. Peint en bordeaux, il est orné d’un tissu ouzbek dont les motifs circulaires colorés rappellent la suspension monumentale de forme tubulaire de l’entrée.

De part et d’autre s’étendent plusieurs salons autour d’une cheminée au tracé simplissime encagée par une structure métallique aérienne en guise de bibliothèque, dessinée par Béatrice Rosenthal: «Pierre aime le design industriel. Ici il est un peu féminisé…» Dans la partie salle à manger, elle choisit des chaises aux dossiers de feutre de toutes les couleurs en écho à ceux de la tapisserie d’Ouzbékistan qui lui fait face.

«Je voulais qu’on ait l’impression d’un endroit qui vit, comme lorsqu’on mélange meubles de famille et pièces choisies, que n’importe qui s’y sente chez soi.» Des meubles vintage acquis à une vente aux enchères chez Artcurial voisinent avec du mobilier dessiné sur mesure. On est loin du design à l’esthétisme paralysant, le luxe s’insinue en soi voluptueusement sans imposer son diktat. On tombe nez à nez avec une jeune femme en train de peindre minutieusement ton sur ton la piqûre sellier d’un miroir gainé de cuir rouge. «Le fil blanc faisait un peu cheap», sourit la décoratrice. Et l’on voit que pas une fausse note, même infime, ne lui échappe…

Un sentiment d’authenticité

Pour faire ressortir l’esprit du lieu, son appartenance à une région, Béatrice Rosenthal a eu recours à des matériaux locaux. Au 1er étage, dans la cuisine ouverte, le sol est recouvert de lauze, une pierre quartzite de Savoie. A l’étage inférieur, l’aménagement des cinq chambres a été l’occasion pour la décoratrice «de raconter une histoire», tapissant chacune d’elles d’un bois différent. L’une est en red cedar à l’odeur prégnante, fraîche et fruitée. Une autre en chêne raboté à la main, ce qui donne du relief au bois lorsque l’ombre est frisante. Une autre plus rustique est recouverte de pin et une dernière, plus masculine, de teck. Chaque chambre possède sa salle de bains au sol veiné de Bleu de Savoie, marbre provenant d’une carrière voisine. Les murs sont tapissés de marbre de Carrare, mais choisi dans un ton moins blanc que celui destiné à l’art statuaire. «Ici on est à la montagne, la nature doit être présente à l’intérieur et la pierre doit se lire comme de la pierre. Quand on aménage un lieu, il faut toujours réfléchir à son emplacement. Une maison doit garder son âme», affirme Béatrice Rosenthal. Ainsi l’espace mezzanine, sorte de repaire pour amoureux, une suite remisée sous le toit avec vue sur les étoiles, dont la porte se distingue avec peine, invisible parmi le bardage de bois, se teinte d’une tonalité sensuelle: commode baroque, rideaux et stores brodés de volutes encadrent un lit trônant au milieu de la pièce, laissant apparaître au fond une baignoire en Corian.

Ce que l’on ne pourra pas admirer, c’est l’illumination du chalet à la nuit tombée. «Le plus difficile a été de concevoir un éclairage chaleureux dans un espace aussi grand, évoque la décoratrice. Le soir, c’est féerique, sous chaque panne de bois horizontale se diffuse une lumière indirecte qui éclaire la totalité de la sous-face de la toiture, on a l’impression que la lumière lèche le bois comme une flamme.»

La Ferme du Passieu, accessible en location à la semaine dès le mois de décembre, comporte six chambres avec salle de bains, une piscine intérieure à débordement, un jacuzzi, un hammam pavé de mosaïque Bisazza, une salle de sport et une salle de cinéma. La location comprend un service de conciergerie (la maison de gardien a été creusée dans le terrain et est invisible depuis le chalet) et une piste d’atterrissage pour hélicoptère. Prix sur demande. Renseignement sur www.edenluxuryhomes.fr sous Destinations Megève.

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