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Ferragamo, chausseur d’étoiles

Salvatore Ferragamo a créé un empire qui, quarante-trois ans après sa mort, porte toujours son nom. La clef de la longévité du groupe, c’est la famille Ferragamo. Elle cultive une manière d’être, un charme discret aux antipodes des groupes de luxe «show-business oriented». Par Isabelle Cerboneschi, Florence

De l’extérieur, avec ses murs de pierres massifs érigés au XIIIe siècle, le Palazzo Ferroni Spini, fief florentin des Ferragamo, ressemble à une forteresse. Au rez-de-chaussée: la partie publique, le magasin. Immense. Dans les étages: les bureaux et surtout le musée. Les archives comptent plus de 10 000 paires de chaussures. Seule une petite partie est exposée, mais elle est suffisamment emblématique pour que l’on saisisse l’apport visionnaire de Salvatore Ferragamo au monde de la chaussure. Dans une vitrine, la réplique des sandales en or, réalisées pour la Maharani de Cooch Behar (1956), les spartiates du film Les Dix Commandements (1923), les talons de liège inventés pendant les années de guerre et leurs restrictions (1942), les ballerines d’Audrey Hepburn (1957), les célèbres sandales invisibles en fils de nylon (1947). Des trésors. A quelques pas de là, les yeux sont attirés par des factures jaunies. Certaines, au nom de Marilyn Monroe, sont datées du 3 novembre 1961, moins d’un an avant sa mort. Ce jour-là, elle avait fait une réserve d’escarpins «Felitia»: des olive, jaunes, or, noires, blanches, trois paires de beiges. Toutes avec 11 cm de talon. D’autres factures datées des années 50, au nom de Joan Collins ou Mary Pickford, mentionnent des adresses périmées depuis longtemps. En lisant tout cela, on éprouve le sentiment à la fois étrange et douloureux de transgresser un interdit.

Depuis la disparition de Salvatore Ferragamo en 1960, la compagnie a fait l’objet de convoitises, mais la famille en garde le contrôle à 100%. Wanda, la mater familias, met un point d’honneur à venir encore au bureau tous les jours à 82 ans. Les six enfants de Salvatore et Wanda ont travaillé dans l’entreprise, ainsi que certains de leurs petits-enfants (ils sont vingt-quatre). Giovanna Gentile Ferragamo, vice-présidente, puis Ferruccio Ferragamo, CEO de l’entreprise, nous reçoivent dans une superbe salle au plafond peint avec des colonnades, qui fut autrefois un atelier. Tous deux ont cette élégance discrète et distinguée qui caractérise les membres de la famille. Giovanna a créé la première collection de prêt-à-porter Ferragamo en 1959. Depuis deux ans, Graeme Black, ex-styliste chez Giorgio Armani, a la responsabilité de faire évoluer la marque, la rajeunir, sans tomber dans l’hystérie qui a gagné le marché du luxe. Les excentricités gratuites ne sont pas le style de la maison. Entretien.

Le Temps: Qui a eu l’idée de lancer une ligne de prêt-à-porter Ferragamo en 1959?

Giovanna Gentile Ferragamo: Mon père. Il rêvait que Ferragamo devienne une «fashion house». Qu’elle ne fasse pas seulement des chaussures, mais aussi des vêtements, des accessoires. Il désirait que ses enfants rejoignent la compagnie: ma sœur aînée, Fiamma (aujourd’hui disparue), a secondé mon père dans les chaussures. Et comme j’étais la deuxième, je fus destinée au prêt-à-porter. J’étais ravie, bien sûr. J’ai suivi une école comme «fashion designer», à Florence. Ce n’était pas fabuleux, mais cela m’a préparée à la vie pratique.

– Vous souvenez-vous comment le public a reçu la première collection?

GGF: (Elle rit). Comment pourrais-je l’oublier? La première fois que j’ai présenté ma toute petite collection, ce fut un hasard. Un acheteur de la maison américaine Lord & Taylor était à Florence. Mon père l’a invité à voir mes vêtements. C’était surtout du sportswear et des maillots de bain: c’était la grande époque de Capri. J’ai cru mourir! Je n’y étais pas du tout préparée. L’acheteur a commandé quelques pièces et c’est ainsi que tout a commencé.

– Comment votre père était-il dans la vie de tous les jours?

GGF: Il était très différent dans le monde et en famille. Si vous aviez pu sentir l’ambiance, l’atmosphère qui régnait dans la compagnie lorsqu’il était là… C’était comme¬ une famille. Et dans la famille, c’était comme s’il dirigeait une compagnie. Il nous a éduqués par l’exemple, plus que les paroles. Il a tenu à ce que nous commencions à travailler très jeunes. A l’image de sa propre vie. Il ne voulait pas que nous soyons abîmés par l’argent, que nous considérions que tout nous était dû. Il était à la fois très créatif, très imaginatif. Mais sur des principes tels que l’honnêteté, l’intégrité, la manière de vivre, l’éducation, le comportement, il était très strict.

Ferruccio Ferragamo: Il était plus sévère avec moi qu’avec mes sœurs. Il adorait la ferme, la campagne, les forêts. On déjeunait en famille et entre deux et trois heures, il allait se promener dans la forêt, et je l’accompagnais. Il avait besoin de se changer les idées, d’échapper à son travail.

– Votre père a imposé une image très avant-gardiste à la société Ferragamo, or ce n’est plus ainsi qu’elle est perçue aujourd’hui.

GGF: Plus je regarde en arrière, et pas seulement dans les dessins de mon père, et plus je suis persuadée que c’était un visionnaire. Il était tellement en avance! Je ne le réalise qu’aujourd’hui… Il avait le don de voir dans un futur très lointain. Pour cela, je l’admire énormément.

– Comment concilie-t-on les envies d’une clientèle plus jeune, sans perdre cet esprit, ce réalisme qui est celui de votre maison?

GGF: C’est très difficile. Il y a une petite ligne fine au-delà de laquelle on ne peut aller. Si on en fait trop, on passe de l’autre côté. Si on n’en fait pas assez, on est trop classique, trop statique. Il y a cinq ou six ans, la mode était plus précise. Aujourd’hui, c’est devenu très chaotique. La compétition s’est renforcée, la créativité est souvent interprétée d’une manière un peu cheap et agressive. Les gens ne se demandent même pas si c’est bien fait: c’est fashion et ça leur suffit.

– Quel est le modèle le plus vendu?

GGF: La ballerine «Audrey». Nous avions réédité cette chaussure en série limitée pour une exposition en l’honneur d’Audrey Hepburn. Elle a eu tellement de succès que nous avons continué ce modèle. Pendant cette exposition d’ailleurs, le fils d’Audrey, Sean Ferrer, était là et il est tombé amoureux. Mais c’est une autre histoire…

– Que sont devenus vos premiers parfums?

GGF: Ils ont eu une courte vie: les parfums, ce n’était pas notre priorité. Nous sommes sérieusement rentrés dans ce marché en 1997, en partenariat avec Bulgari, puis nous avons continué seul. Incanto est notre deuxième parfum. Et plus j’entends ce nom, plus je l’aime.

– La maison Ferragamo s’est beaucoup diversifiée: prêt-à-porter, accessoires, parfums, rachat d’Ungaro, vous allez lancer une montre… Et surtout, vous avez ouvert des hôtels. On ne vous attendait pas sur ce terrain: l’hôtellerie, c’est un autre métier.

F. F: Non, finalement, l’hôtellerie n’est pas si éloignée de notre métier: les clients sont les mêmes. Ceux qui vont dans nos hôtels sont ceux qui viennent acheter nos chaussures. Ainsi, on connaît leur manière de penser, ce qu’ils apprécient en termes de qualité, de service, de nouveauté. Nous avions des propriétés immobilières et nous nous sommes dit: pourquoi ne pas trouver une fonction à ces biens? Nous possédons quatre 4-étoiles et nous avons une participation dans un 5-étoiles: l’hôtel Savoy. Un joint-venture avec Rocco Forte. Et même si l’industrie du tourisme souffre actuellement, si c’était à refaire, nous le referions.

– Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans la vie de votre père?

F. F: La fabrication de chaussures, à son époque, était un travail peu reluisant. Il en a fait quelque chose d’important et il est devenu célèbre rapidement. Mon père avait l’habitude de dire: «Peu importe ce que tu fais dans la vie, mais fais-le mieux que les autres.» Et c’est ce qu’il a fait.

De l’Italie à Hollywood

L’histoire de la maison Ferragamo aurait pu inspirer un conteur en mal d’idées. Comment le onzième des quatorze enfants d’une famille de paysans italiens est devenu chausseur d’étoiles. Le fondateur d’un empire économique qui porte son nom, actif dans la chaussure, la maroquinerie, le prêt-à-porter, la parfumerie, l’hôtellerie, qui a racheté la maison Ungaro et vient de se lancer dans la fabrication de montres. Ce serait une très belle histoire, pleine d’espoir, avec ses pages noires, bien sûr, et ses moments magiques. Le récit commencerait comme il se doit par: «Il était une fois…»

Salvatore Ferragamo est né en 1898 dans le petit village de Bonito. On passe rapidement sur l’enfance, où il apprend à 11 ans le métier de cordonnier, pour le retrouver en 1914, embarqué sur le Stampalia en direction des Etats-Unis. Il a 16 ans et part rejoindre ses frères de l’autre côté de l’Atlantique. Ce sera Boston, Santa Barbara, puis enfin Hollywood, où il rencontre Mary Pickford, Rudolph Valentino, John Barrymore, Gloria Swanson et d’autres stars du muet qui deviennent ses clients. En mars 1923, Cecil B. de Mille lui commande des sandales et des cothurnes pour Les Dix Commandements. L’industrie du cinéma est encore une adolescente et Salvatore Ferragamo va grandir avec elle.

En 1927, le chausseur retourne en Italie pour ouvrir son premier atelier de fabrication, à Florence. Il donne à la chaussure italienne ses lettres de noblesse. En 1933, c’est pourtant la faillite. Salvatore Ferragamo se relève lentement grâce au «sur mesure». En 1940, il se marie enfin, et épouse Wanda Miletti, la fille du médecin de Bonito, le village où il est né. Elle lui donnera six enfants. La Seconde Guerre mondiale et ses restrictions n’ont pas raison de son imagination: faute de cuir, Ferragamo trouve dans le liège, le chanvre, la cellophane et le raphia de parfaits «ersatz» et continue à créer des chaussures qui défient leur temps. Sa créativité avant-gardiste, son inventivité sont sans égales. Ses clients appartiennent au monde des puissants: le duc et la duchesse de Windsor, le roi et la reine de Yougoslavie, la princesse Maria José de Belgique, la Maharani de Cooch Behar, mais aussi Mussolini ou Eva Braun.

Les années 50 sont étoilées. Il invente un nouveau style de talon fuselé, en forme de «F», et une sandale invisible en fils de nylon. Celle-ci devient la chaussure la plus célèbre de son temps. Salvatore Ferragamo aura tenu entre ses mains les pieds des femmes les plus désirables du monde: Sofia Loren, Greta Garbo, Marilyn Monroe, Joan Collins. Il s’est éteint en 1960, mais son esprit et son nom lui survivent.

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