Un bruissement, de l’agitation dans la fosse. L’orchestre qui s’accorde. Dans le brouhaha des machines, la concentration est palpable. Les concertistes entrent en scène. Regards inspirés, doigts de fée. Ce sont des harpistes qui égrènent leurs accords sur fils de soie. Et produisent une musique textile séculaire, tissée sur des métiers antiques. Avec la dextérité de virtuoses.

Ces harpistes du tissage en blouse claire portent un nom réducteur: les «tordeuses», ces ouvrières qui mettent en place les fils qui vont être croisés les uns avec les autres des milliers de fois, sur les métiers à navettes Jacquard, dont certains sont vieux d’un siècle et demi. Les plus chevronnées feront jusqu’à 400 nœuds à l’heure. Ou plus exactement des «tors», durant le «tordage» – le raccordement de l’ancienne chaîne à la nouvelle.

Sous nos yeux, un ruban en cours de fabrication: 550 fils de coton et polyester. 550 fils, soit 550 tors qui ont été effectués à la main pour préparer le métier au tissage. Les «nœuds» sont faits d’une seule main. Et les fils tirés un à un à travers les œillets puis le peigne de guidage. Une journée entière pour la mise en place, avant de lancer la production de ces rubans tissés qui vont devenir des bracelets de montre d’exception, réalisés exclusivement pour Tudor.

Depuis 2010, la marque genevoise d’horlogerie est la première à proposer des bracelets tissus luxueux, dotés d’un supplément d’âme. Le dessin reproduit devant nous? Un motif camouflage tissé dans la masse. Une finesse et une profondeur sans comparaison. Aussi une prouesse unique dans l’histoire de la passementerie, qui relègue à la seconde les imprimés asiatiques produits à la chaîne en quantités industrielles au rang de mauvais souvenir. La haute gastronomie face à la junk food.

Seul indice sonore qui nous éloigne des salles de concert, le bruit de fond: le tchac-tchac millimétré de l’artisanat mécanisé. Nous sommes en France, dans la Loire, à Saint-Just-Saint-Rambert. A la rubanerie Julien Faure, qui depuis un siècle et demi produit des rubans d’exception. «Nous avons créé ce site moderne de production en 1992. Avant, l’entreprise familiale était à quelques kilomètres de là, à Saint-Etienne, la ville des tisseurs et la capitale de la rubanerie en France depuis des siècles.»

L’homme qui nous présente avec fierté l’entreprise Julien Faure s’appelle… Julien Faure. Il porte le même patronyme que son grand-père, qui avait lui-même donné son nom à la société. A l’époque, son aïeul était déjà la troisième génération de Faure passementiers… L’histoire de la fabrique – qui emploie aujourd’hui 40 personnes – remonte à 1864.

Deux cents clients dans le monde, en grande partie les acteurs de la mode, version luxe. Chanel, Dior, Hermès, Vuitton, Louboutin, etc. «Nous avons par exemple un client très fidèle aux Etats-Unis, depuis plus de cent ans, dit Julien Faure. Notre activité est principalement centrée sur la mode et le prêt-à-porter. Mais au fil du temps, nous avons évolué vers des domaines très différents.» Par exemple le bracelet de montre Tudor. Et en s’associant avec le rubanier, l’horloger a réalisé un coup de maître.

Revenons à la musique. Dans les ateliers où se côtoient des métiers à tisser de toutes générations – tous fabriqués sur mesure par et pour l’entreprise elle-même –, d’autres instruments que des harpes: des orgues de Barbarie. Au sommet des métiers, des rouleaux de cartons perforés qui dirigent une symphonie pointilleuse. Dans l’odeur de l’huile qui lubrifie les mécanismes des moteurs qui les animent, les métiers interprètent leurs partitions «Jacquard».

Devant nous, un métier Sahuc, fabriqué dans la région à Sainte-Sigolène il y a plus de cent ans, s’en donne à cœur joie. Une canette, première navette à l’orchestre du tissage se lance dans la chaîne dans les staccatos des fils de soie qui croisent la trame. Cette musique textile, l’entreprise Julien Faure est la seule au monde à la produire. «Nous sommes les seuls à faire du «ruban navette Jacquard» à ce niveau de difficulté, dit avec fierté le directeur. Nos machines anciennes permettent des choses que les machines modernes ne peuvent pas faire.»

Pour preuve, ce sublime ruban tissé spécialement pour la collection de bracelets Tudor: un assemblage de 640 fils de soie noire à l’architecture complexe: différentes épaisseurs pour un relief ton sur ton, avec un résultat incroyablement fin. Autre subtilité sans pareille: aucune perforation après tissage. Les trous pour la fermeture du bracelet sont directement tissés dans le ruban.

Par endroits, le carton perforé des métiers Jacquard traditionnels a laissé place au XXIe siècle. Sur certains métiers séculaires, des ordinateurs ont été greffés pour produire des motifs toujours plus fins. La finesse pour la profondeur. Les tissages paraissent vivants. Les motifs – des oiseaux dans des buissons fleuris – semblent animés grâce à leur relief, comme sur ces rubans qui vont orner des bretelles exclusives ­fabriquées pour la société new-yorkaise, cliente de «Julien Faure» depuis 1980.

Depuis 1864, «Julien Faure» produit de l’exceptionnel, comme en témoignent les archives de la maison, amoureusement conservées. Toutes les créations de la marque constituent un catalogue géant du savoir-faire de l’entreprise. C’est aussi une carotte glaciaire du style, du raffinement et de l’élégance des siècles passés. Pour cela, le rubanier a développé dès le début un artisanat industrialisé: «Nous sommes beaucoup plus proches des artisans que des industriels, même si nous faisons des quantités qu’un artisan pur ne ferait pas, sans l’aide de la mécanisation et de machines, détaille Julien Faure. Mais nous avons des opérateurs sur chaque machine et le travail manuel est partout, à chaque étape.»

Malgré l’aide de ces machines, impossible en tout cas d’anticiper le résultat final des rubans dont la conception est aujourd’hui assistée par ordinateur. «Il y a toujours un gros travail de mise au point sur les métiers au moment du tissage. Le résultat n’est jamais tout à fait ce qui était prévu par le logiciel spécial que nous avons inventé nous-mêmes, tout aussi pointu soit-il. Le fil est constitué d’une multitude de brins. C’est une matière vivante. Notre savoir-faire manuel est capital.»

Il est aussi un gage de survie: la rubanerie telle qu’on la pratique ici est un métier de tradition dans un secteur qui demande une adaptation permanente. Un savoir-faire qui, dans le contexte de la crise industrielle et textile en France, repose sur un équilibre fragile. Tout chez «Julien Faure» est sans cesse à préserver, à réinventer. Le génie artisanal, qui tient à un fil.

Cinq générations de passementiers dans la famille

Le fil est considéré ici comme une matière vivante