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Mode

La fin des genres

La fashion week parisienne a pris fin mercredi. Elle a connu ses moments de grâce et ses polémiques. Mais peut-on réussir à distiller l’esprit d’une semaine où se sont enchaînés 98 défilés? Ce n’est pas dans la forme qu’il faut le chercher, mais dans le subtil effacement des frontières qui séparent les vestiaires masculin et féminin qui s’unissent, jusque dans la trame du tissu

Avec une «semaine» de 9 jours, on est loin des 35 heures. La fashion week parisienne a pris fin mercredi. Le calendrier officiel émis par la Chambre syndicale du prêt-à-porter des couturiers et des créateurs de mode comportait 98 défilés. Sans parler des «Off», ni des présentations dans les palaces. J’en aurai vu 51.

Mais comment les distiller pour en extraire un esprit, une essence, qui serait, peut-être, l’expression de la singularité de la place parisienne dans le monde de la mode? Et celui d’un automne-hiver 2013-2014? Comment tirer un fil, même ténu, entre un défilé Dries van Noten, Chanel, Damir Doma, Hermès, Anne Valérie Hash, Louis Vuitton, Givenchy, Saint Laurent…? Ce n’est ni dans les formes ni dans les styles qu’il faut le chercher, ce fil, mais dans une intention. Celle de renoncer, du moins temporairement, aux genres.

«Masculin versus féminin, vous en êtes encore là?» semblent dire la plupart des créateurs à travers leurs collections. Que des femmes empruntent aux hommes des pièces de leur vestiaire, ce n’est pas nouveau. Pendant le Second Empire, George Sand et Rosa Bonheur portaient le pantalon bien avant que Coco Chanel n’empruntât les chandails et les vestes de tweed de son amant le duc de Westminster dans les années 20. L’androgynie aussi est déjà passée sur les podiums dans les années 90. Ce qui transparaît des collections de prêt-à-porter automne-hiver 2013-2014 est bien plus significatif qu’un simple emprunt dans les placards des hommes. Il s’agit d’une fusion du masculin et du féminin, jusque dans le tissu.

La collection la plus emblématique à cet égard est celle de Dries Van Noten. Comme si l’homme et la femme s’étaient aimés au point qu’ils ont fini par s’unir dans un même vêtement. Une matière semble naître d’une autre, comme cette jupe en prince-de-galles qui se voit pousser des plumes de marabout sur le devant. Ou cette alliance d’une robe à franges de soie et d’un costume pantalon. Anne Valérie Hash, elle aussi, a fusionné les genres. Pour construire sa collection, elle est partie d’une simple combinaison afin de lui conférer le statut de smoking au féminin. «A la base, une combinaison, c’est un vêtement fonctionnel, de travail, que j’ai cherché à féminiser et à rendre intemporel, explique-t-elle. J’ai utilisé des tissus masculins, du super 120 et même du super 150, qui sont des laines tellement fines qu’on dirait de la soie, des grains de poudre, que l’on utilise pour les smokings. Le devant ressemble à un costume, et le dos est en dentelle de Calais brodée. Il y a un côté mec, mais avec un petit voile de dentelle qui part, comme un pan de jupe.»

La disparition des genres n’est pas la seule frontière qui s’efface. Celles qui séparaient le dedans et le dehors, la saison d’été et celle d’hiver, les vêtements de jour et ceux de la nuit se sont lentement délitées au fil des ans. Historiquement, les défilés suivent un scénario qui respecte le déroulé d’une journée: on commence par les vêtements de jour, on passe aux tenues de cocktail, puis on finit sur les robes de soirée. Cet ordre n’est plus de mise. «Le jour, le soir, les saisons, tout se mélange», souligne Véronique Leroy. Les précieuses robes du soir, dont les formes s’inspirent des années 50, se portent avec des derbys plats et masculins chez Lanvin. Comme chez Giambattista Valli. Une manière de dédramatiser le soir. Les robes courtes perlées de Saint Laurent se portent avec des bottes de motardes. Le manteau XL de drap de laine éclaboussé de brillances se jette à la hâte sur un déshabillé de soie et de dentelle, chez Louis Vuitton. Chez Chloé, on joue avec les genres façon sortie d’école et les pulls de garçons arborent en plastron un patchwork de fourrure. «J’aime emprunter au vestiaire masculin, mais en modifiant les proportions: des tailles très hautes, des petits bustes», explique Christophe Lemaire à l’issue du défilé qu’il a conçu pour Hermès. En plus de 80 passages, Karl Lagerfeld donne une leçon magistrale sur l’intégration des codes masculins. Et le tweed devient matière précieuse, pour habiller des filles fragiles, sous la griffe de Chanel. Quant à Riccardo Tisci, il ceint les reins de ses femmes gipsy de perfectos qui deviennent des ceintures.

Ce mélange des genres, aujour­d’hui, dans une société qui s’interroge sur l’octroi du droit au mariage pour les homosexuels, n’est pas anodin. La mode a toujours été la compagne fidèle de toutes les révolutions, de toutes les évolutions de la société. On a vu passer dans les années 80 des épaules de guerrières afin que les femmes puissent se frayer un chemin dans les sphères professionnelles les plus hautes, à coups d’épaulettes, s’il le fallait. Ce mixage, cette fusion, s’annonce comme une réconciliation. Presque un message d’amour…

Mais dans le monde de la mode, le mot «amour» est de nature versatile. Ce que l’on a aimé un jour, on le détestera le lendemain. Et vice versa. Cette fashion week aura connu ses moments de grâce mais aussi ses polémiques, comme toujours. Cette saison elles étaient virulentes. Sans doute parce qu’elles touchent à des maisons qui appartiennent au patrimoine de la haute couture française: Balenciaga et Saint Laurent.

Tout le monde attendait le défilé d’Alexander Wang, nouvellement nommé à la direction artistique de Balenciaga. Je ne l’ai pas vu. La Suisse est un pays suffisamment insignifiant aux yeux des attachés de presse de la marque, propriété du groupe PPR, pour qu’ils feignent d’ignorer qu’il existe. Seuls une centaine de privilégiés sont conviés. Ceux qui obtiennent le précieux sésame disent en général du bien de la collection. Ce serait dommage de le perdre la saison suivante. Ceux qui ne l’obtiennent pas en font aussi l’éloge, espérant sans doute être conviés un jour… Perversion d’un système. Si dans les couloirs on entend des critiques sur la collection, elles ne se retrouvent jamais dans les pages des quotidiens ou des magazines. En regardant les photos de cette collection, on imagine volontiers la plongée effectuée par Alexander Wang dans les archives de Cristobal Balenciaga, afin d’en exhumer certaines courbes, retranscrire à sa façon la pureté de ses lignes. Mais il n’a pas encore atteint le minimalisme qui était la signature du maître… Il a le temps. On relève aussi que cette collection est nettement plus commerciale que celles que Nicolas Ghesquière lançait sur les podiums. Mais cela fait partie du cahier des charges.

Saint Laurent maintenant. La deuxième collection de Hedi Slimane elle aussi était très attendue. Ce fut une bombe. Tout aura été dit, en «on» et en «off». Pour avoir vu son premier défilé il y a six mois, où le créateur s’était livré à un magnifique exercice autour des pièces iconiques de la maison, on sait qu’il connaît le patrimoine. Il l’a prouvé. On s’attendait à ce qu’il fît de même pour l’automne-hiver. En fait, on s’attendait à tout, mais pas à une collection grunge. Or en voyant débarquer sur le podium des filles en robes «baby doll» portées sous des chemises de bûcherons, avec des bottes de motardes aux pieds et des bas résille, des perfectos noirs, des cols claudine fermés de lavallières en cuir, tout le monde est dérouté. «Exit la mère, bonjour la fille!» s’amuse un invité enthousiaste à l’issue du défilé. «Les filles, dont les parents sont riches, n’ont aucune culture de la mode. Elles s’en fichent de savoir ce qu’Yves Saint Laurent à fait dans les années 70. Elles veulent sortir le soir dans des vêtements qui ressemblent à leur vie, tout en ayant la caution d’une grande marque derrière. Et ce que fait Hedi Slimane, c’est exactement ce qu’elles veulent porter», ajoute-t-il. Hedi Slimane, lui, possède une vraie culture de la mode. Mais sa manière de le montrer est subliminale. Il faut considérer chaque passage au regard des archives pour découvrir qu’il a distillé les codes de la maison tout au long de cette collection controversée. Le col claudine et la lavallière de cuir noir? L’évocation d’une robe en gabardine de la collection printemps-été 1963. Les robes courtes perlées? Printemps-été 1969. Les petites robes «baby doll»? La robe trapèze qu’Yves Saint Laurent avait dessinée pour Christian Dior au printemps-été 1958. Toutes les références au passé sont «twistées», méconnaissables. «C’est du Top Shop!» se sont exclamés certains en sortant du défilé. C’est sous-estimer Hedi Slimane. On peut lui reprocher d’avoir oublié ce qu’est l’hiver depuis qu’il s’est installé à Los Angeles, mais il fait ce qu’il lui plaît avec le patrimoine qu’on lui a confié et il réussira à faire entrer les codes historiques de la maison dans le vestiaire des filles, à leur insu. Une autre frontière, qui s’efface…

Comme si l’homme et la femme s’étaient aimés au point qu’ils se sont unis dans un seul et même vêtement

Dans le monde de la mode, le mot «amour» est de nature versatile

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