Art de vivre

La fin justifie les mayens

Au fond du val d’Hérens, six raccards inchangés en façade dissimulent des décors contemporains racés où passer les vacances. L’architecte valaisan Olivier Cheseaux est l’artisan de cette renaissance

La route sinueuse qui s’enfonce dans le val d’Hérens semble se perdre dans la nature sauvage de ce maillon des Alpes valaisannes. Ici, pas de grandes remontées mécaniques cisaillant le paysage. Ni de stations à essence rodées au trafic des touristes du dimanche. De chaque côté, les pentes raides sont à peine tachetées d’alpages. Car cette vallée où les vaches sont reines n’a pas couru après le développement touristique d’altitude.

On traverse des villages bucoliques, comme Evolène, dans lesquels l’activité agricole reste une évidence. La race d’Hérens est là pour en témoigner autour des fermes, fière et imperturbable. Cette montée dans un Valais moins balisé, différent de l’image véhiculée par ses hauts lieux touristiques, désarçonne un peu la première fois. Comme pour mieux se laisser surprendre par l’empreinte rurale traditionnelle de ce plateau perché, tout en atteignant La Forclaz, l’un des derniers hameaux du Val, sous la majestueuse Dent blanche.

Vestiges agricoles

Entre le bas du village et les pâturages maculés d’écuries abandonnées en madriers gris, six objets du patrimoine se tiennent côte à côte. Leur cheminée discrète confirme que c’est bien d’anakolodge qu’il s’agit. Fruits d’une transformation quasi imperceptible de l’extérieur orchestrée par l’architecte Olivier Cheseaux, à la tête du bureau anakoarchitecture situé sur l’autre versant de la vallée du Rhône, à Grimisuat, ces chalets sont à louer, deux nuits au minimum, depuis le début de l’année. Aucune baie vitrée. Aucun balcon rajouté. Mais une porte d’entrée, à peine plus grande que celle d’une étable, semble être la seule percée de ces vestiges agricoles. De loin seulement.

On comprend vite, en se rapprochant, que certains madriers assemblés telle une persienne se déboîtent et que d’anciennes portes de grange s’ouvrent pour laisser apparaître de larges ouvertures, lorsque le chalet est habité. En contraste radical avec ces enveloppes immaculées, l’intérieur des volumes est totalement repensé. Sans artifices, sans faux vieux ou imitation.

Un grand espace de vie minéral, en béton sablé, inspiré par l’image des socles en pierre d’origine, est réchauffé par des boiseries minimalistes en pin et sapin qui courent jusque sur les cuisines contemporaines. Ces rez-de-chaussée sont, pour la plupart, prolongés par une extension souterraine qui démultiplie le volume à disposition, intégrant une salle de bains avec éclairage zénithal diffusé au travers d’un puits de lumière à l’arrière du raccard. Dans une autre typologie, l’ancienne écurie aménagée en salon-cuisine est reliée à la chambre à coucher située dans la partie supérieure sur pilotis par un escalier qui franchit le vide, entouré d’un canal vitré sur tous les côtés.

Au niveau du mobilier, tout ou presque a été chiné par l’architecte et son épouse, Sophie. Tables et chaises en Formica rouge ou bleu, lampes à abat-jour en dentelle, vaisselle dépareillée en porcelaine, couvertures militaires, fauteuils moutarde ou canapés Cassina des années 90… un décor style cabane rustique chic où les touches rétro viennent se poser ici ou là tels des hommages à la montagne du passé. Un poêle à pellets, dont l’ouverture est assez grande pour voir danser les flammes, achève le tableau. Une fois les lumières éteintes, un autre prend forme, celui des forêts noires, des cimes blanches et des étoiles brillantes, au-delà de toute pollution lumineuse.

Sauveur du patrimoine

C’est justement cette nature intacte qui a motivé l’architecte valaisan, adepte de parapente et de randonnée sauvage, à acheter un premier mayen en 2008. Préserver l’enveloppe traditionnelle, tout en créant un intérieur racé, contemporain et minimaliste, était une évidence. Un geste qui a plu d’emblée aux citadins en quête de ce savant mélange d’authenticité et de style, sitôt qu’il a été proposé en location en dehors des séjours familiaux, via AirBnB. Si bien qu’en 2013, lorsqu’un raccard du village datant de 1773 est sur le point d’être démonté, Olivier Cheseaux l’achète dans l’idée d’en faire un second logement de vacances.

Mais l’acceptation de la Lex Weber change la donne: selon la nouvelle ordonnance, cet unique hébergement est considéré comme une fausse résidence secondaire. Il décide alors de développer un plus grand projet en récupérant six objets agricoles disséminés dans le val d’Hérens (deux granges, deux greniers et deux raccards). Désassemblés pièce par pièce, ils sont remontés à l’identique à La Forclaz, puis transformés avec un budget total de 2,5 millions de francs.

«Je suis devenu acteur touristique sans le vouloir. En cherchant à sauver un morceau du patrimoine architectural vernaculaire de montagne, parce que je suis persuadé qu’on a un devoir d’histoire et de respect pour le travail fabuleux de nos ancêtres», explique l’architecte qui donne à chaque mayen le nom de son détenteur originel et s’entoure de partenaires valaisans, tant pour la construction que pour l’entretien, le nettoyage et le service.

«S’il s’est révélé être un parcours du combattant, notre projet a le mérite d’avoir donné un coup de pied à la fourmilière. Cela me peine de voir des toitures de raccards qui prennent l’eau, sachant que poser des tôles pour les protéger ne coûte pas cher. Mais je comprends que les propriétaires qui n’ont pas l’autorisation de les transformer n’y voient pas d’intérêt. Beaucoup d’entre eux m’ont contacté depuis. Le nombre de lots voués à disparaître est conséquent. Anakolodge propose une piste de réaffectation de ces vestiges. J’espère sincèrement que d’autres projets seront initiés ailleurs dans le canton.»

Hommage à la terre

Face à sa carrure, ses longs cheveux lisses, son accent du cru et sa verve d’entrepreneur, on ne peut s’empêcher de voir en Olivier Cheseaux l’alter ego de Stève Berclaz, le constructeur-promoteur valaisan fan de métal campé par l’humoriste Vincent Kucholl. Mais en version grand sage, solaire et humaniste. Car l’architecte, dont le nom du bureau – anako – est tiré d’une tribu amérindienne vivant en harmonie parfaite avec la nature, cultive une sensibilité pour tout ce qui l’entoure, notamment dans son souci de concevoir des habitats contemporains qui respectent, épargnent et conservent le site dans lequel ils s’intègrent.

Il ne s’en cache pas, il lui arrive même d’honorer la terre, de pratiquer quelques rituels. Il a par exemple gardé un peu d’argile remuée par les excavations des raccards, tel un terreau sacré auquel il rendra hommage un jour. En attendant, il prévoit d’inaugurer en grande pompe anakolodge le dernier week-end du mois de juin, date qui coïncide avec l’inalpe, la montée à l’alpage des vaches d’Hérens. Ces journées portes ouvertes seront ponctuées de concerts et d’expositions. Pour une immersion totale dans la culture et les traditions de cette vallée authentique.


A voir:
Journées portes ouvertes  le samedi 25 juin dès 18 h.

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