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mode automne-hiver

La fin des tendances?

Depuis quelques saisons, un étrange sentiment étreint, au sortir des défilés, lorsque l’on n’est plus en mesure de définir les tendances phares qui vont envahir les rues. Une question de mutation?

L’époque où les défilés de haute couture marquaient, à chaque saison, le début d’une course-poursuite pour «être à la mode» n’est pas si lointaine. Il y avait les clientes fortunées, qui pouvaient repartir avec un modèle de Chanel ou de Dior, tandis que les autres, tout aussi désireuses de participer à cette déferlante saisonnière, s’offraient à bas coût une part de ce rêve, grâce à leur couturière de quartier et les patrons Burda. Dans les années 50, le fameux New Look de Dior (lire LT du 9.07.2015) sera l’une des tendances les plus copiées par les petites mains.

Mais depuis déjà plusieurs années, il ne s’agit plus de respecter une certaine longueur de jupe ou une largeur de carrure d’épaules. Pourtant, les boutiques ne cessent de proposer de nouveaux modèles qui, chaque saison, donnent envie aux femmes de renouveler leur garde-robe. Gilles Lipovetsky, philosophe et essayiste, auteur du Bonheur paradoxal et du Luxe éternel, affirme qu’«autrefois, la tendance était impérative… Personne ne pouvait s’en extraire sans perdre la face. D’une certaine façon, aujourd’hui, nous n’avons jamais été aussi libres en matière de mode, à tel point qu’il devient difficile d’être démodé.» La peur d’être démodé n’existerait plus? Pourtant, on ressent toujours l’obsolescence, bien qu’amoindrie, d’une coupe ou d’une couleur.

Quintessence des maisons

Les plaques tectoniques de la planète mode ont bougé. Les maisons de prêt-à-porter produisent de plus en plus leurs tissus, avec des couleurs, des formes qui leur sont propres, souvent puisées dans leurs archives et non soumises aux diktats des bureaux de styles, ces entités qui, avec deux ans d’avance, définissent mystérieusement les tendances des futures collections. Ces marques, au passé riche, replongent dans leurs archives et leur histoire. Certaines se rapprochent de la haute couture tant par leur savoir-faire que par les matériaux utilisés. Elles font appel au même artisanat du luxe qui magnifie le vêtement et le transforme en un objet précieux, produit sur commande, mais pas sur mesure. Ce mimétisme agit comme une spirale ascendante, qui aspire le prêt-à-porter vers le haut, avec certes une différence de prix notable. A ce stade, l’imitation n’est plus à craindre, car les modèles ne sont reproduits qu’en très petites quantités. Les marques mainstream comme Zara ou H&M continuent d’essayer de les copier, mais ne parviennent pas à rivaliser avec la qualité impeccable du prêt-à-porter de luxe. Chacune de ces maisons possède une identité forte: les imprimés de Versace n’ont rien à voir avec ceux d’Etro. Prada avec ses petites robes de collégienne effrontée ne saurait être confondue avec Armani et ses femmes ludiques. Les coupes architecturées de Louis Vuitton ne ressemblent pas aux modèles «rockmantiques» de Hedi Slimane pour Saint Laurent qui, malgré un «turn-over» excessif de designers depuis la disparition du fondateur de la marque, conserve une liberté de création qui fait partie de l’histoire de la marque. Quant à Chanel, la maison orne, brode et fabrique son célèbre tweed, dont la trame change à chaque saison, afin de rester unique et infalsifiable.

Prêt-à-couture

Les grands noms du prêt-à-porter, plus ruches qu’ateliers, surtout quand ils ne possèdent pas de ligne de couture, ne peuvent se mesurer à la haute couture, vitrine de l’excellence. Cependant, depuis quelques saisons, ils utilisent leur savoir-faire historique, très reconnaissable, qui agit comme un logo subtil et invisible. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder cette saison les longues robes énigmatiques aux tissus recherchés de Lanvin, à mille lieues de la somptueuse robe longue de soie rouge d’Ann Demeulemeester, sublime de simplicité. A grand renfort de plumes, de perles, d’incrustations de cuir et de tourbillons de broderies sur des tissus de soie, chatoyants et luxueux, Etro, Dolce & Gabbana, Dries Van Noten ou Giamba envahissent un territoire réservé jusqu’ici aux seules créations de haute couture.

La fabrication est, elle aussi, moins industrielle, rendant encore plus ténue la frontière entre les deux entités. C’est peut-être la raison pour laquelle il y a si peu de différences entre les robes longues haute couture d’Elie Saab et celles de sa collection de prêt-à-porter, somptueuses, quel qu’en soit le prix.

En puisant dans l’empreinte historique de la marque qu’ils servent, les créateurs se réinventent. Cette absence de tendance générale devient alors une tendance en soi. C’est ainsi que l’on peut apprécier l’étrange mais lumineuse sobriété des tissus Versace, dont les couleurs restent reconnaissables entre toutes. Prada, cette année, retrouve sa sagesse mais avec ce brin d’audace si familier. La majesté très colorée des modèles Fausto Puglisi s’impose, tandis que Giamba invite à entrer dans sa ronde de robes aux motifs hypnotiques qui lui ressemblent.

C’est une nouvelle clientèle riche et jeune, pressée et plus habituée à satisfaire ses désirs dans l’instant, qui plébiscite ces propositions de mode alliant créativité, excellence de la façon mais qui préservent une certaine exclusivité pour certains modèles créés sur commande, comme ce manteau d’Etro qui ne sera pas reproduit à plus de quatre ou cinq exemplaires.

Gilles Lipovetsky précise que «le changement est devenu une sorte d’épice, une drogue nécessaire sans laquelle la vie devient extrêmement terne. Pour ce faire, le ­consommateur, en l’occurrence la consommatrice est prête à dépenser des sommes exorbitantes dès lors que l’objet de son désir est satisfait sur-le-champ, dans une logique hédoniste privilégiant un bien-être instantané et surtout identifiable à un nom.» Ces collections, qui s’inscrivent cette saison dans ce courant que l’on pourrait appeler «non-tendance» ou «anti-tendance», sont appelées à se renouveler très vite, chacune dans son style propre, puisqu’il n’y a plus ni prescription collective ni copies intempestives, mais plutôt un retour aux archives fondatrices d’une marque.

Une mutation est en marche. Elle s’installe à grand renfort de campagnes marketing qui sont comme les cartes d’identité de ces marques. De cette identité forte dépendent la reconnaissance du public et la pérennité commerciale de la maison. Dans ce sillon que cultivent les empires de mode, est née une belle plante qui cherche sa place au soleil entre la splendeur de la haute couture et la force du prêt-à-porter: le prêt-à-rêver.

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