Depuis une vingtaine d’années, les propriétaires des châteaux bordelais ont les oreilles qui sifflent en continu. On a d’abord critiqué leur difficulté à produire des vins accessibles dans leur jeune âge, loin de la souplesse des vins du Nouveau Monde. Puis on a fustigé leur propension à transformer leurs vins en produits spéculatifs hors de portée du consommateur lambda. Depuis quelques mois, on leur reproche l’épandage intensif de produits phytosanitaires avec un impact direct sur la santé publique. Comme l’a révélé l’émission de télévision Cash investigation, des résidus de plus de 40 pesticides ont été retrouvés dans les cheveux des enfants d’une école de Gironde située à côté des vignes.

Le documentaire a fait office d’électrochoc. Le 25 avril dernier, Bernard Farges, président du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB), a déclaré que les vins de Bordeaux «ont pour objectif la diminution forte, voire la sortie de l’usage de pesticides». Une déclaration forte qui contraste avec les propos tenus jusque-là, mais surtout avec la réalité du terrain. Le directeur d’un premier cru classé me disait la semaine dernière qu’il n’était «pas réaliste» de passer en bio ou en biodynamie à Bordeaux en raison du climat humide et du risque accru de pourriture. «Vous comprenez, on ne peut pas prendre le risque de perdre la récolte.»

Il serait réducteur, pourtant, de voir le vignoble bordelais comme un monolithe engoncé dans des certitudes d’un autre temps. Dans le sillage du pionnier Château-Pontet-Canet, seul certifié bio et biodynamique parmi les 88 grands crus classés de 1855, quelques châteaux ont décidé de se passer de pesticides. Parmi eux, Latour, Palmer, Climens, Durfort-Vivens et même Château-Margaux, en pleine phase d’essais.

Pour en finir avec le «Bordeaux bashing», il faudrait que tous les grands crus classés aient le courage de se remettre en question pour montrer l’exemple. Comment, en effet, expliquer aux consommateurs que des domaines qui vendent des bouteilles à plus de 100 francs pièce ne peuvent pas faire l’effort de se passer de la chimie, comme le font de nombreux producteurs de référence d’autres régions? Car le climat a bon dos: quand le classement de 1855 a été établi, les viticulteurs bordelais n’avaient pas le choix, ils devaient être à l’écoute de leurs sols et de leurs vignes pour élever les vins d’exception qui ont fait la réputation de la région.