Une carapace mate et fuselée couleur de nuit et, sur le dessus, un verre bombé, à travers lequel miroitent des reflets de couleurs vibrantes. L’opacité mystérieuse de la bouteille en forme d’amphore, à la coque protectrice, évoque un récipient biblique contenant un nectar précieux et qui semble avoir traversé le temps. Elle est le réceptacle de six fragrances inspirées par six pierres aux couleurs vives ou opalescentes: améthyste, citrine, péridot, turquoise, tourmaline et pierre de lune. Des gemmes aux provenances cosmopolites et aux pouvoirs chamaniques qui ornent les parures typiques du bijoutier romain, avec leur taille cabochon et ce mélange baroque de pierres précieuses et semi-précieuses. C’est dans cette odyssée joaillière qu’a puisé l’Atelier Oï pour imaginer la bouteille devant contenir ces fragrances de niche. On en retrouve les références dans cette forme de cabochon renversé donnée au capot du flacon ou dans ces cerclages d’or biseautés ou en forme d’anneau de différents diamètres. «On nous a aussi demandé de faire un travail sur la couleur, énonce Armand Louis, un des membres du trio. Dans l’histoire de la parfumerie chez Bulgari, dans les années 80, on était dans des lignes très sobres, et là nous devions amener un côté plus glamour lié au travail des pierres mais avec des contraintes liées à l’industrialisation. Il y a une complexité dans les matériaux tel ce flash de couleur à l’intérieur du flacon qui donne un rayonnement à la fragrance, on joue sur des effets de lumière.»

A l’intérieur de ces fioles ­contemporaines semblant témoigner des mythologies grecques et romaines dont est tissée l’histoire de Bulgari, les senteurs liées à chaque gemme ont été développées par le maître parfumeur Daniela Andrier. «Nous voulions retrouver la symbolique de chaque pierre, car les femmes ont perdu la ­connexion avec elles et ne savent pas pourquoi elles portent une améthyste, une citrine ou une émeraude, explique Valeria Manini, directrice de la Parfumerie Bulgari. Nous avons essayé de reconstituer la force de chaque pierre, son histoire, sa propriété profonde et de la transférer dans une fragrance en révélant son âme olfactive.» La maison ayant fait appel dans sa recherche à des experts telle une ancienne parfumeuse, devenue soignante par les odeurs et les pierres à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris. Et l’on apprend par exemple que l’améthyste est la pierre des sages, de l’intuition et de la sérénité, portée par les brahmanes en Inde ou les prêtresses égyptiennes. La fragrance correspondante (Ashlemah) composée d’iris, de lavande et de violette, fleur de la couleur de l’améthyste et aux propriétés calmantes, étant censée diffuser ce type d’énergie et de vibration.

Chargé de symbolismes, le design du flacon mixe le flamboyant et la ligne pure, et évoque aussi une fresque imaginaire de voyages dans l’Antiquité, de conquêtes d’horizons lointains et de découvertes de matières premières somptueuses. Lorsqu’on demande à Patrick Reymond, l’un des membres de l’Atelier Oï dont le principe créatif est «de manipuler les matériaux, de voir comment la matière se comporte», s’il est facile d’aborder la confection d’un objet destiné à être produit en série, il répond: «Si Bulgari nous a associés au projet c’est justement parce que nous avons cette vision d’une recherche autour de la matière, d’une exploration qui va au-delà de l’objet lui-même et touche différents mondes. Il ne s’agissait pas seulement de dessiner un flacon mais de l’intégrer à un univers.» Le trio qui conçoit des œuvres aussi diverses que du mobilier, des luminaires, des scénographies pour des musées et des objets de luxe en partenariat avec des artisans d’art, tel ce hamac de cuir tressé imaginé pour Louis Vuitton, avait déjà expérimenté ce matériau impalpable des odeurs dans son installation sonore et olfactive Aria au Designer’s Saturday de Langenthal en 2010 dans laquelle Alberto Morillas, parfumeur chez Bulgari, avait composé une senteur autour du bois d’arolle.

Pour la collection Le Gemme (à prononcer à l’italienne), il ne s’agissait plus véritablement d’un travail d’auteur, mais de l’adhésion à l’identité de la maison joaillière devant laquelle les ego des créateurs se sont effacés. «Bulgari a apporté un scénario et son savoir-faire. Nous avons mis le nôtre au service d’une histoire construite en commun avec la marque. C’est une aventure partagée, explique ­Patrick Reymond. Ce qui les a intéressés c’est que nous ne sommes pas spécialisés et que nous avons différents langages créatifs. C’est la même démarche que lorsque nous faisons la scénographie d’un musée tel que le Laténium à Neuchâtel par exemple, en mettant en valeur des objets celtes, nous collaborons avec différentes cultures, le contenu ce n’est pas l’Atelier Oï qui l’a défini, ce sont les archéologues. Et nous, nous devons essayer de rendre ce contenu lisible et cohérent.»

Dans le flacon dessiné pour Le Gemme, il a donc fallu rendre intelligible le rapport à l’Orient et à l’Antiquité par cette forme d’amphore. «Nous avons voulu dessiner un objet qui rappelle le récipient premier contenant des huiles, des épices ou des onguents, un archétype reconnaissable dans toutes les cultures. Nous l’avons conçu par empilage de formes, mais pour que son expression ne soit pas trop littérale, nous lui avons donné une certaine tension géométrique», précise Patrick Reymond. L’amphore qui symbolise le voyage, comme l’évoque Valeria Manini: «Pour cette collection, nous avons reconstitué une «route des gemmes», qui n’existe pas dans l’histoire, alors que l’on connaît la route des thés ou de la soie. Mais pour nous, elle est évidente. Il y a un parcours des pierres, comme la turquoise qui voyageait d’Iran ou d’Afghanistan jusqu’en Europe, les émeraudes qui venaient du Brésil ou les rubis de Birmanie. Dans toutes les civilisations, c’étaient les amphores qui servaient à transporter les matières premières les plus précieuses.»

Chargé de symbolismes, le design mixe le flamboyant

et la ligne pure