Fashion Week à londres

Fleurs de bitume

L’été a fait éclore un parterre de fleurs sur les podiums londoniens

«Des fleurs… pour le printemps? Comme c’est original», lâcherait la redoutable et fictive Miranda Priestly. Après tout, la mode n’est pas qu’affaire de création. C’est un business, et proposer un bouquet de saison relève plus de la réalité économique que de la réflexion d’une société. Et pourtant, le prisme des podiums révèle souvent les courants de fond, les projections fantasmagoriques d’un avenir rêvé ou redouté.

Notre époque s’est fabriqué de nouveaux carcans qu’on ne saurait faire ployer à coups de pavés et de mobilisations massives, puisqu’ils sont à l’intérieur de nous. Défis personnels autant que sociétaux. Aujourd’hui, plus de place pour ces effets de bord du temps qui passe. Chacun s’exprime à la hâte, îlot perdu au milieu d’un flot de bruit incessant et puissant, rythmé par les réseaux digitaux. Ce n’est plus tant la caution culturelle de Bloomsbury qu’on invoque, cet espace de respiration et de réflexion qu’accordait le jardin de Charleston, l’iconique berceau de la mouvance. On cherche leur esprit collaboratif alors que les outils censés nous relier se font sans cesse plus nombreux, et pressants. Voire oppressants. En somme, nous voici de retour dans une nouvelle ère victorienne, nos esprits corsetés par un mode de vie qui nous domine plus qu’on ne le maîtrise.

La dédicace de Christopher Bailey aux Bloomsbury Girls pour l’hiver 2014 préfaçait en quelque sorte les présentations londoniennes de l’été 2015. De cette lointaine filiation, il faudra surtout retenir le creuset d’idées nouvelles, ces traits fluides pour appréhender le monde, rappelant une ère porteuse de renouveau.

L’antidote pour faire craquer les murs de la geôle serait une bohème joyeuse et créative, une nature à l’image de ces jardins peu manucurés. Une simple graine poussant dans l’anfractuosité d’une chape de béton, une herbe folle oubliée dans une chaussée et c’est l’enceinte entière qui saute. Chez Erdem, le treillage qui enserre le corps et voudrait guider les tiges se voit rapidement noyé dans les explosions de corolles et de pétales. Tout un jardin jaillit, et avec lui la possibilité de compenser l’impermanence par la beauté. Les roses trémières envahissent une robe Marchesa, où Georgina Chapman et Keren Craig ont invoqué l’évanescence romantique d’Ophélie sans son penchant pour l’autodestruction. Un tourbillon de feuilles translucides habille d’une fraîcheur graphique une robe chasuble toute simple pour Jonathan Saunders. La nature reprend ses droits, et nous, les nôtres. L’optimisme renaît comme fleurissent les fleurs naïves qui habillent une silhouette toute en transparence de Simone Rocha. Même les abeilles sont de retour, dans une livrée colorée de la palette postimpressionniste de Gauguin chez Burberry Prorsum. Y ajoutant une touche de désinvolture, les silhouettes coulantes chez Matthew Williamson rappellent l’insouciance des seventies, une époque faite à la fois de ­combats et de liberté (lire p. 8-9). L’envie de crier «Flower Power» saisit comme le parfum inattendu d’un parterre.

Il ne faut pas y voir une image sépia d’un «avant» meilleur qu’on s’emploie à nous faire idolâtrer. L’esprit Bloomsbury n’est pas cueilli et pressé dans l’herbier d’un romantisme compassé. Quelle meilleure preuve que le sémillant Henry Holland, qui rappelle dans ses collisions d’imprimés floraux le psychédélisme des années 70 et l’œuvre osée de la plasticienne Cynthia Albritton, plus connue sous le nom de Plaster Caster et pour ses moulages des parties intimes des stars qu’elle a séduites. Non, ces fleurs londoniennes n’ont décidément rien à voir avec ces préservations mono-dimensionnelles, écrasées entre les plaques de quelque herbier. Sous la terre gelée des ­conventions germe un réseau de nouvelles racines, et de cette excentricité motrice jaillira un supplément d’âme.

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