Le design

Les fontaines des Champs-Elysées relookées

Grâce à des jeux d’eau en cristal Swarovski et en bronze, les frères Bouroullec font renaître les bassins historiques du célèbre rond-point parisien

Les Champs-Elysées, la plus belle avenue du monde avec d’un côté l’Arc de triomphe et de l’autre l’obélisque de la Concorde. Entre les deux, un rond-point qui mène aux boutiques chics de la capitale, mais que personne ne remarque. Ou plutôt que personne ne remarque plus. Entre 1854 et la fin des années 1990, six fontaines animaient pourtant cette place. Saccagés lors de la victoire de la France à la Coupe du monde de football de 1998, les bassins avaient été abandonnés et camouflés en bacs à fleurs. L’endroit se bornait désormais à orchestrer le ballet ininterrompu des voitures, des bus et des piétons.

Créé en 2015 par la Mairie de Paris, le Fonds pour Paris s’est donné pour mission de restaurer et de dynamiser le patrimoine de la capitale grâce à des pièces d’art contemporain. Intégralement financé par le mécénat, il inaugurera en septembre le bouquet de tulipes de Jeff Koons, sculpture géante dressée en mémoire des victimes des attentats du 13 novembre 2015. Dans un futur proche, il prévoit aussi de rhabiller l’Arc de triomphe avec Olafur Eliasson, l’artiste danois des phénomènes naturels. Il y a trois ans, le fonds avait fait de la renaissance du rond-point des Champs-Elysées sa priorité. Lequel retrouve donc ses jeux d’eau et son harmonie d’antan.

Sans vraiment penser à une forme, c’est l’image de l’arbre que mon frère et moi avions en tête

Ronan Bouroullec

Cascade monumentale

Ce renouveau, c’est à Erwan et Ronan Bouroullec qu’il a été commandé. Les frères designers français figurent parmi les grandes signatures du mobilier contemporain d’intérieur. On les connaît moins en revanche comme conducteurs de gros chantiers d’extérieur. «C’est notre quatrième expérience dans l’espace public. Nous avons déjà conçu une autre fontaine à Weil am Rhein, dans le jardin de l’entreprise Vitra, qui ressemble à un petit ruisseau. L’exact opposé de ce projet», explique le designer en montrant l’une des six fontaines des Champs-Elysées qui culmine à 13 mètres de haut. «C’est très grand, mais c’était le seul moyen de retrouver l’équilibre urbain de cette place en forme de cercle et de lui rendre sa symétrie.»

Esthétiquement parlant, on hésite. Inspiration obélisque? Ou fusée prête à s’envoler sur son pas de tir? «C’est l’eau qui jaillit vers le bas qui donne cette impression. Sans vraiment penser à une forme, c’est l’image de l’arbre que mon frère et moi avions en tête. Mais il s’agissait avant tout de dessiner un objet qui serve le rond-point, qui soit à la fois monumental dans sa verticalité, mais aussi suffisamment léger pour que, selon la perspective, il disparaisse dans le paysage.» Reste que d’ordinaire une fontaine projette l’eau vers le haut. Alors qu’ici le flux est dirigé vers le bas. «L’eau est ainsi plus dense. Ce qui en termes de musicalité, sans totalement éliminer le vacarme du trafic, fait comme un puissant bruit de cascade. Et puis il y a le fait que les bassins sont très proches des trottoirs. On évite ainsi d’inonder les piétons lorsque le vent se lève.»

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Comme des manèges

On ne l’a pas encore dit, mais l’une des particularités de ces fontaines c’est que, comme des manèges, elles tournent sur elles-mêmes. «Cela accentue le rapport qu’elles entretiennent avec la circulation tout autour et crée une joyeuse situation de plaisir. Normalement, à Paris, les fontaines s’arrêtent pendant six mois, de novembre à mars. Ce que je trouve très triste. La Mairie a fait en sorte que celles-ci fonctionnent sans interruption. Pour nous, il était important que cette capacité d’émerveillement dure toute l’année.»

Un émerveillement qui doit beaucoup à l’utilisation de 4000 pièces de cristal dans lesquelles brillent 40 000 LED. Une manière aussi d’assurer une certaine continuité historique dans le changement. Les premières fontaines de 1858 d’Adolphe Alphand, le père des espaces verts de Paris, représentaient un décor de roseau en fonte. Elles seront remplacées à partir de 1932 par des scènes animalières en verre de René Lalique où l’eau et la lumière donnaient à la place des airs de forêt enchantée. Trente ans plus tard, le décorateur Max Ingrand installait dans les bassins des pièces contemporaines fabriquées selon la technique du verre éclaté, dont il est passé maître. «Le verre est un matériau intéressant sur la durée qui, le jour, permet des effets de réflexions et de scintillements et la nuit assure le spectacle lorsqu’il est illuminé. Les plus beaux moments? Quand le soleil est très bas, le matin et le soir. Ses rayons créent sur le verre des effets de crépitements et de vibrations.»

Pour cette mise en lumière, Erwan et Ronan Bouroullec ont fait appel à Swarovski, le célèbre ciseleur de cristaux autrichien avec qui ils ont déjà collaboré sur le lustre Gabriel, étonnant chandelier en forme de collier qui éclaire depuis 2015 un escalier de Versailles. «Des 40 entreprises impliquées dans ce projet, c’est la seule qui ne soit pas française. Les ingénieurs de Swarovski aiment chercher et possèdent un savoir-faire très technique. Avec eux, rien n’est jamais impossible. On a passé deux années enthousiasmantes pour arriver à développer les 4000 pièces de cette structure luminescente.»

Symbole stressant

Dans la capitale, les fontaines des Bouroullec sont plutôt bien accueillies. Même si la critique reste le sport préféré des Parisiens. «Je peux tout à fait concevoir qu’elles ne plaisent pas. Mais pour l’instant, la réception est positive. Beaucoup de personnes viennent se prendre en photo devant. Ça m’a rassuré», continue le designer, qui assume son angoisse. La situation des fontaines, sur un haut lieu du patrimoine touristique mondial, n’arrangeant rien à l’affaire. «Par son envergure et sa portée symbolique, ce type de projet nécessite sans cesse de se remettre en cause. J’en parlais l’autre jour avec Rolf Fehlbaum, le patron de Vitra, qui m’a dit: «Ecoutez Ronan, quand vous travaillez à Paris, qui est considéré comme la plus belle ville du monde, et en plus sur les Champs-Elysées, considérés comme la plus belle avenue du monde, je comprends que ces six immenses fontaines vous stressent un peu.» Si les choses étaient simples et que j’étais toujours sûr de moi, je crois que j’arrêterai. C’est ce qui crée la tension et la passion de ce métier.»

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