«La force de la petite échelle»

Le regard de l’architecte Javier Villar Ruiz, partenaire chez Kengo Kuma & Associates, sur Omotesando-Aoyama

«Dans le Tokyo des années 1970 et 1980, l’éloquence architecturale se déclinait surtout en gratte-ciel, la plupart du temps dessinés par des bureaux américains. Mais, depuis une quinzaine d’années, on assiste à un changement de paradigme dans le quartier d’Omotesando-Aoyama. Tout d’abord, aux côtés des bâtiments d’architectes occidentaux, l’excellent Prada par exemple, il y a un regain d’intérêt pour les signatures japonaises, le magasin Dior de SANAA, le Louis Vuitton d’Aoki Jun, le Tod’s de Toyo Ito, ou le Boss de Norihiko Dan. Ensuite, il y a véritablement l’émergence d’espaces que je qualifierais «d’attrait public». A Tokyo, il n’y a pas de piazza comme à Madrid ou Rome. Néanmoins ces surfaces commerciales, issues d’un modèle économique différent, attirent des visiteurs, ni forcément férus d’architecture, ni forcément clients potentiels. L’effet sur l’image, et l’attractivité de la ville, est aussi puissant qu’un monument ou un musée bénéficiant de financement public.

L’autre aspect, c’est celui de l’échelle. A Omotesando-Aoyama, les constructions sont basses, les parcelles très petites – tout l’inverse de Ginza, dont le modèle «grande avenue» et les immeubles massifs rappellent plutôt New York. Historiquement, Omotesando-Ayaoama n’était pas une zone chère, plutôt une zone d’habitation. Lorsque le quartier est devenu hyperactif et trendy de par sa situation idéale, la taille des parcelles et les gabarits autorisés n’ont pas changé pour autant. Cela a poussé les marques à investir dans leur propre terrain, et à investir dans la construction de petits joyaux qui puissent les représenter. Cela s’applique à des enseignes internationales comme Prada, mais aussi à des cafés, à des concept stores comme Kitsuné, des galeries comme Spirale, des musées comme le Watari-um de Mario Botta. L’effet de cette conjonction entre montée en puissance du quartier et quadrillage très serré? Ici les bâtiments communiquent. On peut y voir, y lire la matérialisation de chaque projet, la présence de chaque identité, la mise en scène de chaque marque. C’est totalement différent que de louer des espaces standards dans d’immenses structures commerciales, comme à Ginza ou New York.»