architecture

«Pour Frank Gehry, l’Europe est un terrain d’expérimentation»

A l’occasion de l’inauguration de la Fondation Louis Vuitton, le Centre Pompidou organise la plus grande rétrospective jamais consacrée à Frank Gehry en Europe. Frédéric Migayrou et Aurélien Lemonier ont dirigé ce vaste travail de recension

Le Temps: Frank Gehry réalise à Paris l’une de ses œuvres les plus spectaculaires. Votre rétrospective, d’une certaine manière, consacre son attachement très fort au Vieux Continent. En quoi Frank Gehry est-il aussi, un peu, un architecte européen?

Aurélien Lemonier: D’abord, il est issu d’une famille d’immigrés d’Europe de l’Est, de culture juive. Après ses études d’architecture, il travaille durant un an à Paris, notamment pour André Rémondet. Alors qu’il entre dans la trentaine, ce séjour en Europe le marque profondément, et notamment ses visites en Italie. Ce qu’il y découvre de l’art, de la peinture, de la sculpture, de l’architecture, devient des références permanentes dans son travail. En outre, dès la fin des années 80, il construit énormément en Europe. Le Musée Guggenheim de Bilbao est une clé majeure de son œuvre.

Frédéric Migayrou: Pour Frank Gehry, l’Europe est un terrain d’expérimentation, bien plus que les Etats-Unis, où l’architecture reste très «corporate». Bien entendu, aujourd’hui, on a de l’architecture spectaculaire en Asie, dans les pays du Golfe, ou en Europe de l’Est. Mais l’Europe reste le lieu privilégié d’une certaine architecture de recherche.

Frank Gehry est aussi très Américain, et plus encore, Californien.

A. L.: On pourrait dire qu’il est un architecte américain par un biais détourné. Il s’inscrit, bien entendu, complètement dans la filiation de Frank Lloyd Wright. Mais ce sont surtout ses liens avec la scène artistique californienne des années 60 qui sont déterminants pour son travail. Des artistes comme Rauschenberg, Jasper Johns ont eu beaucoup d’influence sur lui. Il est très proche d’une communauté d’artistes émergents, parmi lesquels Ed Ruscha, Craig Kauffman, Claes Oldenburg, des fréquentations qui marquent profondément son travail et déterminent sa réflexion sur l’objet architectural dans son contexte.

A-t-il été plus influencé par des artistes que par des architectes?

F. M.: On serait tenté de croire que l’édification de sa maison, la «Gehry House», qui est un manifeste autobiographique où se lisent à la fois l’effectivité pratique d’un métier et le désir d’expérimentation, marque le début de sa carrière. En réalité, à l’aube des années 80, Frank Gehry est déjà un urbaniste et un bâtisseur confirmé. Il a notamment fait ses armes avec Victor Gruen, un autre immigré juif européen, qui est l’inventeur des malls (centres commerciaux) . Ensemble, ils travaillent sur de vastes projets urbains, des lotissements pavillonnaires, des logements sociaux. Pour Gehry, c’est une manière d’entrer en décalage avec le fonctionnalisme californien orthodoxe, qu’il ne supporte pas. Ce travail sur des programmes urbains alternatifs va profondément marquer Frank Gehry, qui défendra toujours l’idée d’une démocratie en architecture.

Frank Gehry est notoirement proche des démocrates. De quelle manière ses convictions politiques se manifestent-elles dans son architecture?

F. M.: Rappelons d’abord que Frank Gehry, par sa proximité avec la scène artistique californienne, était politiquement très engagé dans les années 50-60. Venant d’une famille très pauvre, il a toujours eu le respect des classes populaires.

A. L.: Concrètement, ses architectures sont très ouvertes, avec la conscience qu’il réalise non pas un immeuble fermé, mais un morceau de ville. Ses constructions intègrent toujours l’idée d’un usage public, ce sont souvent des lieux de rencontre, de croisement et de mixité. Ensuite, il travaille avec ce qui l’entoure, les matériaux pauvres: la tôle ondulée, le grillage, le bois de mauvaise qualité. C’est ce qui fait que son architecture a une image très populaire, les gens reconnaissent ces matériaux. Frank Gehry a toujours revendiqué la dimension contextuelle de son travail.

On a l’impression pourtant que ses constructions sont davantage des objets spectaculaires qui fonctionnent indépendamment de ce qui les entoure.

A. L.: Tout au contraire! Le ­contexte est absolument déterminant pour Gehry. Outre son usage spécifique des matériaux, ses constructions donnent surtout à voir la ville autrement. A Bilbao, par exemple, c’est lui qui a choisi le site, et en cela, il a travaillé comme un urbaniste. La ville lui a proposé un emplacement, et il l’a obstinément refusé pour choisir celui qui, selon lui, permettait de réactiver l’ensemble de la ville: le port, un lieu dévalorisé, en bordure d’autoroute, une zone de transit de containers, l’endroit où la désindustrialisation est la plus patente. Là, il ne construit pas un objet, mais le lieu par lequel la ville trouvera un nouvel élan. Il panse des plaies urbaines. C’est pour cette raison que ses constructions suscitent souvent un attachement très fort de la population locale.

Exposition Frank Gehry, Centre Pompidou, Paris. Jusqu’au 26 janvier 2015.

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