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Frédéric Sanchez, l'habilleur sonore de la mode

L’illustrateur sonore des défilés de Prada, Comme des garçons, Craig Green ou encore Mary Katrantzou raconte comment son travail a évolué et s’est adapté aux nouveaux rythmes de l’industrie de la mode

Le hasard des rencontres fait parfois bien les choses. Rien ne prédestinait le Français Frédéric Sanchez à travailler dans la mode jusqu’au jour où, à 20 ans, il fait la connaissance de la créatrice Martine Sitbon. Passionné de musique, il fabrique alors la bande-son de l’un de ses défilés. «C’était très artisanal. Je faisais des collages de bandes magnétiques, à la manière d’un montage de film. Je ne dis pas «mixer» car je ne me suis jamais considéré comme un DJ.» A l’époque, il découvre la mode en s’intéressant au design des pochettes de disques. «C’est comme cela que j’ai commencé à construire ma culture de l’image. Par exemple, le graphiste Peter Saville, qui signait aussi les catalogues de Yohji Yamamoto, imaginait les pochettes d’albums de groupes comme Joy Division ou New Order».

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Montrer l’invisible

En 1988, une amie mannequin le présente à Martin Margiela. Pour le premier défilé du designer organisé au Café de la gare, le théâtre parisien situé à deux pas du Centre Pompidou, Frédéric Sanchez installe des micros qui relient les backstages à la salle. Au moment où les invités s’installent, le son des coulisses se diffuse. «Je voulais montrer ce qu’on ne peut pas voir. Le son, c’est ça: c’est l’idée de suggérer.»

Une première, un coup de génie. Il va alors collaborer avec les créateurs les plus en vogue: Jean Paul Gaultier, Vivienne Westwood, Helmut Lang ou encore Miuccia Prada. Il invente son métier, celui de mettre en sons des vêtements, des images, qu’il baptise «illustrateur sonore». «J’ai trouvé ce nom que personne n’utilisait à l’époque, en référence aux feuilletons radiophoniques accompagnés de bruitages. J’ai toujours aimé l’idée d’un monde que l’on crée avec le son.» Les défilés, spectacles vivants, allient ses deux passions: la musique et le théâtre. «Enfant, à la fin des années 1970, j’assistais à de nombreux spectacles. Je me souviens d’une représentation au Théâtre des Bouffes-du-Nord: L’opéra de quat’sous mis en scène par Hans Peter Cloos. La musique de Kurt Weill, qui se situe entre le cabaret berlinois et la comédie musicale américaine, était tout d’un coup jouée par des musiciens de la scène allemande électronique. Ce rapport entre le présent et le passé a toujours été très important pour moi.»

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Un morceau par défilé

Au début des années 1990, il signe les bandes-sons des défilés de Calvin Klein et de Jil Sander, les deux apôtres du minimalisme. «J’ai contacté Calvin Klein, je voulais absolument travailler avec lui car pour moi, c’était le Mapplethorpe de la mode. On était en plein minimalisme, une mode sans référence, j’utilisais alors beaucoup de musiques électroniques, assez froides, dépouillées.» Il invente ensuite le concept du morceau unique qu’il étire sur toute la longueur du défilé, notamment avec Marc Jacobs. «C’était une chose qui ne se faisait pas beaucoup à l’époque. La première fois que j’ai utilisé ce concept c’était pour Costume National: j’avais étiré Girls and Boys de Blur pendant vingt minutes. J’avais eu cette idée car j’avais vu, en backstage d’un défilé Prada, Kate Moss et Shalom Harlow qui se repassaient en boucle le même morceau sur un magnétocassette. J’aimais l’euphorie qui accompagnait ce moment.»

Les défilés ont commencé à se raccourcir, pour ne plus durer qu’une dizaine de minutes. «Au début des années 2000, on est sorti du minimalisme, on a vu le retour des silhouettes accessoirisées et j’ai recommencé à mélanger des morceaux. J’ai créé le mash-up en quittant les bandes magnétiques pour travailler sur ordinateur. J’ai pu aller encore plus loin, créer des morceaux hybrides, insérer des couches et des sous-couches de musique comme un millefeuille. Par exemple, je mélangeais de façon assez improbable du Beyoncé avec du Metallica.»

Mettre des images et des mots en résonance

L’illustrateur sonore ne s’interdit rien, puise dans tous les sons. En mars 2018, pour le second défilé Carven de Serge Ruffieux, il glisse un vers de Baudelaire pour ouvrir le show. «J’utilise tout: des bruits, des mots, des dialogues de films. Une fois, pour un défilé Miu Miu centré sur l’idée de bourgeoisie, je n’ai utilisé que des dialogues de films, de Fassbinder à Antonioni. Avec le son, on crée un second décor. Je me souviens de mon grand-père qui n’a pas pu se rendre en Espagne avant la mort de Franco. Son seul lien avec le pays était la radio. Avec le son, il y a cette idée qu’on peut être dans deux endroits à la fois.»

Pour créer une bande-son, Frédéric Sanchez a besoin en moyenne d’une quarantaine d’heures de travail. Les vêtements des défilés ne sont pas toujours prêts quand il s’installe dans son studio. «Je ne les vois pas souvent pendant ma phase de travail, sauf avec Rei Kawakubo [la créatrice de Comme des garçons avec qui il collabore]. Elle tient vraiment à ce que je m’imprègne des pièces. Mais ce qui est le plus important pour moi, c’est de connaître le lieu du défilé, ça m’influence beaucoup.» Il échange énormément avec les créateurs: ensemble, ils posent des mots et des images sur des idées. «Les mots sont aussi importants que les images pour moi; les mots, c’est comme toucher quelqu’un. Le créateur britannique Craig Green, avec qui je collabore depuis trois ans, m’envoie beaucoup de photos de choses auxquelles il pense, des textes. C’est important pour que je comprenne où il veut aller. C’est la même chose avec Miuccia Prada. C’est en mettant des mots sur les choses qu’on les fait évoluer.»

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Transformer la perception visuelle

Quand la musique fusionne parfaitement avec les vêtements, le pari est réussi. «Je me souviens d’une collection Prada de 1995, des looks aux couleurs très criardes avec des matières synthétiques. J’avais utilisé la musique de Stereolab, cela créait un vrai miroir avec les vêtements.» Longtemps travailleur solitaire, Frédéric Sanchez collabore désormais avec deux assistants. «J’ai ressenti le besoin de transmettre.» Son travail s’est adapté aux nouveaux rythmes de l’industrie de la mode et à l’arrivée d’une nouvelle génération de designers.

«Les jeunes créateurs sont très conscients de la coloration que peut donner le son à une image. Certains, comme Mary Katrantzou, analysent parfaitement la musique. Ils savent que certaines notes peuvent changer la perception visuelle de leur collection, comme une musique de film est capable de modifier le sens des images projetées à l’écran.» Face à la profusion d’images et de sons qui caractérise notre époque, il redouble d’exigence. «Aujourd’hui, on a accès à tout: il y a tellement de sons, d’images disponibles qu’on se retrouve seul face à soi-même. Dans les années 1990, je recherchais la nouveauté; aujourd’hui, je me demande ce que j’aime vraiment. C’est une question de positionnement.» Et si le côté éphémère de ses créations le séduit toujours autant («la mode est une question d’apparition et de disparition»), il éprouve de plus en plus le besoin de composer sa propre musique, pour lui ou pour les autres, pour des films ou des expositions.

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