Le Temps: La maison Patek Philippe, c’est une histoire qui a ­commencé par une rencontre entre deux hommes. Thierry Stern, comment définiriez-vous l’apport de Sandrine Stern, outre son rôle à la direction artistique de la maison?

Thierry Stern: J’ai trouvé en Sandrine mon opposé, mais nous partageons le même objectif et la même passion. C’est comme la Twenty 4, une histoire comme celle-ci n’arrive qu’une fois. Il ne faut pas attendre du réconfort de la personne qui partage votre vie privée et votre vie professionnelle. On se défie, elle renforce ma combativité.

Sandrine Stern: Dans le processus de création d’une montre, nous avons toujours une idée générale, née de discussions, de rêves aussi, mais ensuite, mon travail consiste à aller dans le détail. On discute de la pièce ensemble, c’est un travail d’équipe à tous les stades de la création. Cela nous permet de faire évoluer le produit d’un dessin vers quelque chose parfois de totalement différent de l’idée première. Il y a quelques tensions, mais on se connaît très bien et les produits nous ressemblent.

Depuis combien de temps travaillez-vous ensemble?

SS: Nous avons commencé à travailler ensemble en 1998.

TS: Aujourd’hui, nous sommes tous les deux arrivés à un niveau de compétence suffisamment élevé dans nos domaines respectifs pour nous faire plaisir. C’est une période extraordinaire, mais cela a pris du temps: quinze ans.

Les anniversaires sont souvent l’occasion de faire une introspection avant de se projeter dans l’avenir. Dans votre collection, il y a des modèles iconiques qui ont traversé les décennies: Calatrava, Ellipse d’or, Nautilus, Aquanaut, Twenty 4. Etes-vous en train de réfléchir à une nouvelle famille qui serait représentative des années 2010?

SS: Ce n’est pas parce que l’on ne lance pas une nouvelle ligne que l’on ne crée pas de nouveautés. Nos lignes ont été définies par formes: un boîtier rond, par définition, fait partie de la famille des Calatrava. On peut lancer de nouveaux boîtiers, sans forcément que ce soit une nouvelle ligne.

TS: Elle a bien répondu, mais je suis d’accord avec vous: je rêverais que l’on sorte une nouvelle ligne, avec un nouveau nom. Mais c’est extrêmement difficile de faire quelque chose de différent…

SS: Une nouvelle ligne ne doit s’inspirer en rien de ce qui est existant.

La réussite de Patek Philippe est exceptionnelle, mais quand il s’agit de l’analyser finement depuis l’extérieur, il manque toujours quelques clés. Comment l’expliquez-vous de l’intérieur?

TS: Déjà par la volonté d’un homme d’arriver à cet objectif-là. Et cet homme, c’est mon père. Il a réussi à piloter Patek avec une vision tellement claire, tellement précise, que cela a motivé tout le monde. Aujourd’hui, c’est à moi de le faire et ce n’est pas évident. Il faut beaucoup de passion, savoir s’entourer de personnes compétentes, oser faire des investissements importants quand il le faut. Nous ne sommes peut-être pas les plus rapides du marché, mais on teste, on innove, on fabrique, on contrôle, on maîtrise l’ensemble de la production, le réseau de distribution. C’est tout cela, la force de Patek. Et bien entendu son indépendance!

SS: Ce qui fait la différence, c’est une rigueur. Quand on parle aux collaborateurs, ils veulent toujours «mieux faire». C’est à l’image des objectifs de la direction.

TS: Tout le monde est passionné par le produit, ici. Cela permet de faire de belles choses.

Quelle révolution dont vous avez le secret pourrait contribuer à faire évoluer la profession d’ici à la prochaine décennie?

TS: Les véritables révolutions concerneront avant tout la fabrication. De nouvelles technologies, de nouvelles machines vont apparaître pour simplifier la fabrication des boîtes. Nous cherchons à faire une montre plus précise, plus solide et plus fine. Et pour cela, nous devons développer de nouveaux matériaux afin de réaliser des composants que l’on ne pouvait pas fabriquer auparavant, tout simplement parce que l’on n’avait ni la technologie ni les machines. Cela ouvre aussi de nouvelles voies à la création, parce que plus votre mouvement est fin, plus vous pouvez être créatif.

Et on peut espérer voir apparaître le fruit de ces nouvelles recherches dans combien de temps? D’ici à cinq ans?

TS: A cinq ans il y aura des évolutions, mais dans le domaine de matériaux existants. Il faudra attendre dix ans pour voir apparaître quelque chose de révolutionnaire. N’oubliez pas qu’en horlogerie, dix ans, ce n’est pas grand-chose! Pour créer un mouvement simple, cela nous prend quatre ans, et huit ans pour un mouvement compliqué. Dix ans, c’est le temps qu’il faudra attendre pour voir quelque chose de totalement nouveau. Et pas forcément chez Patek.

La relation entre les maisons horlogères et les femmes a toujours été compliquée. Vous avez créé un chronographe qui leur était dédié. Quelles sont les complications qui les séduisent le plus dans la collection?

SS: Quand elles font un premier pas vers une pièce compliquée Patek Philippe, elles choisissent généralement la phase de lune. Sinon, un quantième annuel, parce que c’est utile et facile d’usage: on ne change sa date qu’une fois par année. A l’étape suivante, elles se dirigent vers le quantième perpétuel, le chrono rattrapante, et enfin, le summum, la répétition minutes. Nous en avons créé une pour les femmes il y a deux ans.

Sandrine Stern, quelle complication portez-vous aujourd’hui et pourquoi?

SS: Aujourd’hui, je porte un quantième perpétuel. Ce que j’apprécie, c’est son mouvement. On ne peut pas s’intéresser qu’au cadran quand on porte une ­complication Patek Philippe. Pourquoi je la porte? Parce qu’on me l’a offerte! (Rires.) Je l’ai créée aussi. C’est une montre que j’adore. Ce genre de pièces, on les reçoit pour des occasions spéciales qui marquent des moments importants de notre vie. On s’approprie complètement l’objet. Il se crée une affinité particulière avec sa montre, bien plus qu’avec un sac ou une paire de chaussures.

Je vais peut-être m’immiscer dans un domaine dont vous pouvez me chasser, mais je trouve cela beau, comme symbole, d’offrir un quantième perpétuel. Cela me parle d’éternité, c’est un geste qui parle d’amour éternel…

TS: C’est exactement ce que je me suis dit quand je la lui ai offerte! (Rires.)

SS: Et qu’as-tu prévu de m’offrir, ce soir? ( l’entretien a eu lieu le 14 février, jour de la Saint-Valentin, ndlr).

TS: Plus sérieusement, porter ce que vous avez créé, c’est extraordinaire! Sandrine ou moi ne nous octroyons pas le droit d’aller nous servir dans la collection et porter des montres qui ne nous appartiennent pas. Nous ne portons que nos propres montres. Et lorsque l’on en reçoit une, on est heureux.

SS: C’était ma première grande complication. Pour moi, c’était très symbolique.

TS: Une montre comme celle-ci, marque quelque chose. Quand vous la regardez, ce n’est pas l’heure qui vous vient en premier à l’esprit: c’est la raison pour laquelle elle est là.

Et pourquoi est-elle là, si ce n’est pas indiscret?

TS: Pour fêter ses 40 ans.

Et vous, Thierry Stern, parmi toutes les complications, en est-il une qui vous tienne tout particulièrement à cœur?

TS: Oui: Sandrine! (Rires.)

Je parlais de complications horlogères.

TS: Celles qui me touchent le plus, ce sont les répétitions minutes. C’est tellement pur et subjectif. On entend tous d’une manière différente. J’aime ces pièces parce qu’elles sont sobres, discrètes. Elles émerveillent! Chaque fois qu’il en sort une de la production, je l’écoute, je la valide, et à chaque fois je ressens le même plaisir. Pour moi, il s’agit de la ­complication la plus noble. Elle est à vous. Chaque pièce est unique. C’est également très compliqué à réussir du point de vue du design: comment créer quelque chose de beau qui n’a aucune fonction visible? Sur votre cadran, il y a les heures, les minutes, les secondes. On pourrait même se passer des secondes. Et rien d’autre. Nous avons 80 personnes au département de recherche et développement qui travaillent sur l’amélioration de nos produits et beaucoup travaillent sur nos répétitions minutes. Ils nous obligent parfois à faire des choix esthétiques qui ne sont pas ceux que l’on aurait faits, mais qui sont essentiels à l’amélioration du son. Ce sont des pièces passionnantes: elles sont difficiles à concevoir, simples à porter… Mais je n’en ai pas. Malheureusement.

Pourquoi?

TS: Je pense que je ne la mérite pas encore… Mais j’ai déjà la chance de les écouter.

Combien de montres avez-vous réalisées en 2013 et combien étaient destinées à la clientèle féminine? En termes de chiffre d’affaires, ce volume est-il susceptible de progresser (montres serties, quartz, complications…)?

SS: Par rapport aux ventes, on se situe à 65% de montres hommes et 35% de montres dames. Ce qui est déjà une belle part de marché pour une marque qui est surtout perçue comme masculine!

TS: Quand nous avions lancé la Twenty Four, nous étions passés à 60-40. Et c’est l’objectif que l’on devrait se fixer. Nous avons sorti 53 000 montres en 2013, dont 12 000 montres quartz, essentiellement des Twenty 4, d’ailleurs et des Nautilus. Mais le nombre de mouvements à quartz va diminuer ces prochaines années, car on sent une vraie volonté des femmes de posséder un beau mouvement mécanique, automatique, si possible sans diamant, pour la journée. Toutes les marques se dirigent vers cela…

Quel est, pour les femmes, le produit aujourd’hui le plus représentatif de vos collections?

SS: La Twenty 4 est la pièce dame la plus vendue. Ensuite, il y a le quantième annuel, qui est énormément apprécié, et la Nautilus, à quartz ou automatique.

On assiste à une recrudescence de tourbillons et de quantièmes perpétuels au sein de marques dont ce n’est pas nécessairement la spécialité. Quelle est votre position à cet égard?

TS: Tout le monde essaie d’occuper ce créneau, aujourd’hui, c’est vrai, mais la qualité, la précision manquent bien souvent. Nous avons mis 175 ans pour arriver à ce niveau et en travaillant dur tous les jours.

La maison est présente et puissante sur tous les marchés importants. Pendant le dernier SIHH, les horlogers ne voulaient plus entendre parler de la Chine. Malgré le ralentissement, quelle est votre position face à ce marché?

TS: Elle est restée la même. Depuis le départ, Je n’ai jamais voulu trop m’exposer sur le marché chinois. C’était un nouveau marché, qui plus est énorme. Or, nous ne produisons pas assez de pièces pour occuper le marché en masse. Tandis que certaines marques ouvraient des enseignes partout, nous avons pris la décision d’ouvrir un magasin à Pékin et un autre à Shanghai, des lieux de représentation pour expliquer qui nous sommes, ce que l’on fait, mais pas nécessairement pour vendre. Nous nous doutions que ce ne serait pas évident. A l’époque, les gens me traitaient de fou, me disaient que je n’avais rien compris. Je n’avais peut-être rien compris, mais en attendant, j’ai fait de beaux magasins, nous avons formé des équipes pour raconter le produit, l’histoire, la qualité. Je pensais que les Chinois achèteraient plutôt en Europe, ce qui fut le cas. Mais je me suis dit qu’ils auraient besoin d’un service après-vente: le luxe, aujourd’hui, c’est le service. Nous avons donc mis en place une école pour former des horlogers sur place. Nous avons sélectionné huit personnes sur la base de 600 dossiers chinois qui ont commencé leur formation d’horlogers. Je pense que le marché chinois, pendant deux ans encore, va être difficile. Il faut rester vigilant. Ce n’est pas le seul marché, même si la Chine tire l’horlogerie de manière massive: sans les Chinois, l’horlogerie serait en piteux état.

On a beaucoup parlé des pays du BRIC comme étant l’avenir de l’horlogerie. Aujourd’hui, quels sont les marchés les plus à même de progresser en matière de haute horlogerie?

TS: J’aimerais bien le savoir! Je suis certain que l’on a encore beaucoup à faire sur les marchés que l’on a déjà ouverts. Ce ne sont pas des temps faciles, mais j’ai confiance dans ce que l’on fait et je connais bien les marchés. Même si ces derniers sont très volatils, l’Europe a encore un bon potentiel, et les Etats-Unis se relèvent très vite.

Si vous deviez inventer une montre, une complication par exemple qui vous ressemble, quelle serait-elle?

TS: On le fait tout le temps! Si vous regardez la collection depuis ces quinze dernières années, c’est toute ma vie qui passe, et maintenant celle de Sandrine. Nous les créons selon nos humeurs, selon ce qu’on a vécu dans la journée ou dans le mois. Les montres sont un reflet de nos vies. Et si je devais vous dire celle qui me ressemble aujourd’hui, cela m’obligerait à vous dévoiler notre plan à quinze ans et je n’en ai pas envie (rire).

Et si vous deviez créer un garde-temps à l’image de votre couple?

TS: Il devrait être très solide et souple à la fois! Ce serait un mélange entre la Big Bang et la Panerai (Rires.) Ce ne serait pas une montre, mais une pendulette Dôme.

SS: C’est un objet suffisamment grand pour que l’on puisse y déposer dessus chacun nos idées.

TS: C’est un objet qui reflète le calme, l’assurance…

SS:… la technicité, la créativité, une beauté dans le rendu, de la finesse…

TS: D’ailleurs nous aimerions en créer une spécialement pour nous, mais nous ne trouvons jamais le temps de le faire. Déjà parce qu’on en produit très peu. Mais je crois que nous avons trouvé le thème du dessin qui l’ornera…

Peut-on le connaître?

TS et SS en cœur: Non! (Rires.)

TS: Ce qui est beau, avec une pendulette Dôme, c’est qu’elle garde la mémoire des choses…