Mais où est-elle? Ne devrait-on pas l’apercevoir de n’importe quel point de la ville? N’est-ce pas pour elle que la ligne 4 a dévié sa trajectoire? Un virage à gauche sur ­Escher-Wyss Platz. La voilà. La Prime Tower, 125 mètres, plus haute tour de Suisse, repaire de cabinets d’avocats, de banques, de sociétés de conseil et d’un resto gastro, le «Clouds», au 35e et dernier étage. Quand le soleil darde ses rayons dessus, ses parois de verre bleu lancent des éclairs – un temps, on a même craint que ces reflets n’aveuglent les oiseaux.

Ce week-end, à Zurich, on fête trois kilomètres de tram, sept arrêts, huit minutes, 16 000 mètres de rails, 150 millions investis. Et c’est à peine si ces chiffres donnent la mesure de la métamorphose qui a chamboulé le quartier à l’entrée ouest de Zurich.

Ce tram, c’est le cordon ombilical de la nouvelle Zurich, affirment les responsables du développement. Ici, en 2015, le nombre d’habitants devrait passer de 3000 à 7000 et celui des emplois exploser de 20 000 à 30 000. «Ce quartier est une réussite si l’on considère le vœu d’une densification à l’intérieur de la ville», estime Richard Wolff, urbaniste. «Mais il a été construit sans penser aux habitants. Il y avait là un espace fou à disposition, la ville a gaspillé une chance.» Qu’est-ce que ça donne, toute cette modernité, quand on la regarde depuis le tram neuf? Je saute dans une rame. Au petit matin, ça grouille sur la Hardstrasse.

Vers le Schiffbau

J’ai emporté le supplément de 24 pages que le Tages-Anzeiger zurichois a consacré à ces trois kilomètres. Une minute de trajet et premier arrêt. «Schiffbau» pour «usine à bateau». Ouverte en 2001, cette adresse a marqué le nouvel élan du quartier – lui a même assuré une touche artistique. Une usine où se construisaient des bateaux à vapeur, devenue salle de spectacle. Dur de croire qu’il y a quinze ans, le quartier dormait sous les reliques des industries frappées par la récession. Cet espace est l’une des salles de théâtre les plus enviées d’Europe. Malgré ses crises d’argent.

Le tram n’attend pas. Pourtant. Devant le Schiffbau, je me délecte d’un spectacle pour amateur de mélange des genres. Au milieu des adresses branchées, deux propriétaires de Mercedes polissent leur carrosserie sans cacher leur passion dans une station de nettoyage ultra-sophistiquée. C’est cela le secret du charme de cette ligne droite de la Hardstrasse. A côté, on devine «Aeschbacher», la boîte de nuit du nom du célèbre présentateur TV. Ou, encore, les Halles, l’une des adresses les plus en vogue de Zurich, un resto tenu par un fou de vélo et de moules frites… Avec, au petit matin, des baguettes fraîches en vente sur le trottoir et un café à 2 francs 60!

Tiens, un groupe d’enfants traverse la route. Pourtant, beaucoup déplorent qu’ici on ait peu pensé à la possibilité de vivre en famille. «On vient de Winterthour, pour visiter le Schiffbau », explique le prof qui les accompagne. Voilà. Retour à bord. Juste le temps de remarquer une nouvelle adresse de l’autre côté des voies. «Happy Beck». Du pain 24 heures sur 24. Zurich by night a tout de la big city. Ah oui, dans «Zürich-West», on speak beaucoup anglais.

En route pour Technopark

Tiens, le tram amorce un de ses rares virages. Dans cet ancien quartier industriel, je vois surtout des costards. C’est vrai qu’on approche de la Prime Tower. Au fond, dernier clin d’œil à la Geroldstrasse dont on aperçoit le «Helsinki», ce bar ouvert en 2004 dans un espace improvisé. C’est là que Sophie Hunger aurait fait ses débuts.

La Geroldstrasse, c’est un peu la rue de la résistance. Boutique vintage, pizzeria dans un ancien atelier, tour de containers de la marque de sacs des frères Freitag. Ici, on a appris à mettre de la couleur sur les briques. Mais la Gerold­strasse, désormais, c’est aussi la rue où certaines autorités verraient un nouveau centre des congrès. En face de la Prime Tower, natürlich! «Depuis 365 jours, depuis que la tour est terminée, nous avons notre cercueil en face», déclare Tom Rist, fondateur du Helsinki, doué pour la satire. Tom sait bien que pour son équipe et lui, le temps est venu d’aller continuer l’aventure ailleurs. «Ce tram c’est beaucoup de théâtre pour rien. Il manque de la fantaisie.»

Dans les années 1990, la ville a revu sa stratégie de développement, privilégiant les contacts entre sociétés immobilières et responsables publics. Même tendues, ces collaborations ont motivé de nombreux investisseurs. Résultat: à partir d’ici, soit une fois sur la Pfingstweidstrasse, le voyageur du tram 4 a souvent le regard tourné vers le ciel. On construit en hauteur et la forêt de grues est dense. Ici le béton est roi, ici, désormais, le béton est luxe. La Mobimo Tower (80 mètres) ne le laisse pas deviner depuis l’extérieur, banale comme les autres, mais à l’intérieur c’est un hôtel et des appartements de luxe (4 pièces 1/2 pour 3 millions). Sur le trottoir, un jardinier fait la tournée des quelque 200 arbres – des chênes, assure-t-il – plantés le long des rails. Comme nés de l’asphalte.

Je descends du tram. Je m’approche de la Mobimo Tower et fantasme – pas trop, en fait – sur ses appartements. Juste à côté, une bâtisse modeste fait de la résistance. Ou plutôt ses propriétaires. A Zurich, on l’appelle la «Nagelhaus» – en référence à la «maison-clou» de Chongqing, en Chine, dont les propriétaires ont tenu tête aux trax.

Vers la Haute Ecoledes arts

Je continue à pied. Les rencontres sont rares. Elles le deviendront moins si l’on se fie aux promesses des panneaux de construction. La Ville a fixé une exigence: 20 à 30% au minimum des espaces doivent être consacrés à l’habitat. A droite, un chantier gigantesque sur un site qui, à lui seul, symbolise le goût zurichois pour l’utilisation temporaire. C’est la Toni-Areal. C’était la Toni Molkerei. Dans les années 1990, cette ancienne usine de produits laitiers fut un haut lieu des nuits technos plus ou moins légales (Dachkantine, Rohstofflager). Coup de blues, je l’avoue. Tout ça donnera, en 2013, la Haute Ecole des arts. Cinq mille étudiants, sans guère de distraction ni de verdure pour les détourner de leur studieux chemin. Je vous épargne la genèse du projet: elle est grandiosement expliquée à l’arrêt du tram.

Vers le Hardturm

«Ici naît un nouveau morceau de Zurich». Les graphistes se hâtent pour coller ces slogans géants. Rien ne semble encore sortir de terre mais on promet des appartements «de qualité», jusqu’à 200 m2, un hôtel et des commerces. Je m’approche du chantier. «On ne peut plus vivre en ville. C’est trop cher», me confie un ouvrier. «Les familles se replient dans les banlieues.» La question préoccupe si l’on en croit le «oui» massif des Zurichois (75%) il y a deux semaines à une augmentation du nombre de coopératives.

A côté des promesses de construction, on retrouve la verdure. Cet espace en friche, occupé par des adeptes de planches à roulettes, ravive un souvenir douloureux. Ce sont les ruines du Hardturm, qui n’avait pu être remis à neuf pour l’Euro 08. Pour l’heure, des palissades. On espère un stade en 2017.

Vers Altstetten

Dernier arrêt avant le terminus d’Altstetten. Presque un non-lieu. Le tram longe la multitude de rails qui grouillent à l’approche de la gare principale. De l’autre côté, des containers avec des antennes TV accueillent des demandeurs d’asile. Le terrain voisin actuellement délaissé a fait jaser. Ici pourraient être installés des boxes pour prostituées. Pour ces femmes que l’on ne veut plus voir dans le centre. Autre détail piquant: dans cette zone, la Ville pourrait accueillir un site de containers devenus des ateliers pour artistes. C’est le Basislager, ou «camp de base», réponse originale d’architectes aux problèmes de pénurie d’espace bon marché. En fait, c’est au bout du tram 4 que se cache peut-être une nouvelle Zurich.