Gaetano Pesce, l’art ludique de célébrer la vie

A Milan, Caritas et le diocèse de la ville ont créés le Refettorio Ambrosiano. Un lieu pour les plus pauvres où architectes, grands chefs et designers mettent le beau et le bon au service des plus démunis.

L’Exposition universelle 2015, qui se tient jusqu’au 31 octobre, permet de découvrir des projets originaux à Milan, comme le Refettorio Ambrosiano, initiative qui met le beau et le bon au service des démunis, symbiose parfaite entre sacré et profane. Visite de ce lieu épuré et lumineux sis au cœur du quartier populaire Greco puis entretien au bout du fil avec le célèbre architecte, designer, peintre, sculpteur et philosophe italien Gaetano Pesce, né en 1939, qui vit entre New York et l’Italie.

Samedi Culturel: Vous avez créé la sculpture baptisée «Acquasantiera», bénitier multicolore épatant qui accueille le visiteur à l’entrée du Refettorio Ambrosiano. Que vous inspire ce projet soutenu par Caritas et le diocèse de Milan?

Gaetano Pesce: En Italie, les autorités religieuses catholiques sont à nouveau sensibles à la créativité. C’est important parce que pendant des siècles, elles ont rempli l’Italie d’œuvres d’art que le monde entier continue d’admirer et de nous envier. Elles ont cessé de le faire au XXe siècle, et aujourd’hui une nouvelle sensibilité incite l’Eglise à reconnaître que dans la créativité il y a une spiritualité qu’il est primordial de continuer à cultiver. J’ai créé ce bénitier avec l’esprit du XXIe siècle qui est une reconnaissance de l’eau en tant que matériau organique puissant et essentiel pour nous tous. J’ai célébré cet élément naturel en utilisant un matériau de notre époque: une mousse rigide de polyuréthane multicolore.

Vous êtes également présent sur le Pavillon Eataly à l’Exposition universelle avec une œuvre joyeusement patriotique. Comment est née l’idée d’un sol représentant une Italie dansant sur la partition de la chanson de Domenico Modugno «Tu si’na cosa grande»?

Je vis depuis plusieurs années hors des frontières de mon pays. J’admire ainsi l’Italie de loin et je trouve les Italiens bien pessimistes envers leur patrie. Ils sont prêts à critiquer tout ce qui se passe dans notre chère péninsule et à encenser tout ce qui se fait à l’étranger. Cette mode est le fait des politiciens qui critiquent tout et qui ne cessent de se critiquer entre eux, sans œuvrer pour le bien du pays. Et malheureusement les citoyens ont repris ce pessimisme. L’idée m’est ainsi venue de montrer que l’Italie est un pays avec de grandes qualités qui possède une culture et un patrimoine artistique reconnus dans le monde entier. J’ai créé cette silhouette de l’Italie positive et joyeuse, dotée de qualités que l’on peut définir féminines. Une Italie dansant sur la partition d’une chanson qui célèbre sa beauté et ses atouts que sont la mode, le design, l’histoire de l’art et les succès de l’industrie automobile, ce que les Italiens oublient souvent. A travers cette œuvre, j’ai voulu rappeler que nous, les Italiens, sommes un pays avec un savoir-vivre et un savoir-faire, qui a enseigné au monde beaucoup de choses positives. Si mon patriotisme joyeux est un moyen qui permet à mes concitoyens de se rendre compte qu’ils vivent dans un pays d’une grande vitalité, tant mieux!

Vous faites une déclaration d’amour à l’Italie qui est pourtant en crise. Comment la percevez-vous, cette crise, en tant que designer et architecte?

Nous vivons une crise des valeurs dans le monde occidental, non seulement en Italie, mais aussi en France, en Espagne, en Angleterre et un peu partout. Cette crise représente aussi une façon dépassée de gouverner. Les principaux responsables en sont les politiciens traditionnels. Ils ne comprennent pas l’époque dans laquelle nous vivons, qui est extrêmement complexe et qui nécessite des solutions non traditionnelles pour aller de l’avant. L’Italie a un jeune premier ministre, Matteo Renzi, plein d’énergie et de désir d’agir et qui fait fi des traditionnelles formations droite-gauche qui n’existent plus. L’important est qu’il y ait des personnes qui œuvrent pour le bien du pays et qui trouvent des solutions différentes pour faire face à la crise, car vous avez ceux qui veulent faire avancer les choses et ceux qui ne veulent pas le progrès.

L’Expo est une vitrine pour cette Italie dynamique et créative. Vous l’avez visitée et vous y avez travaillé. Qu’en pensez-vous?

L’Expo est un événement positif. Elle est l’expression d’une volonté de changement. Milan, la capitale économique et morale de l’Italie, fait un geste et investit dans le futur en mettant l’accent sur la qualité et sur la volonté du monde de nourrir la planète, là où il est possible de le faire. Comme moi, ceux qui ont œuvré pour que l’Expo ait lieu espèrent que les dirigeants politiques accueilleront ce message. Certes, vous trouvez ceux qui critiquent et qui ne voient que l’aspect négatif des choses, mais l’important est que l’Expo existe et qu’elle attire des millions de visiteurs.

Le design italien a notamment changé le rapport aux lieux et aux objets de la vie quotidienne, comme la cuisine et ses accessoires par exemple. L’art peut-il aussi contribuer à changer notre vision du monde?

Sans aucun doute! L’art est un avertissement de ce qui va changer dans le futur. Pour autant que l’on y prête attention, l’art dit ou suggère. Il peut aussi changer la mentalité des femmes et des hommes politiques s’ils sont disposés à changer l’Italie. Pier Paolo Pasolini, grand poète et observateur de l’évolution de la réalité, avait écrit dans un article paru dans le Corriere della Sera: «Il est grave que les dirigeants politiques n’écoutent pas les artistes.» Par le passé, les grands dirigeants et administrateurs des Etats qui ont ensuite formé l’Italie, comme les Médicis à Florence, les Sforza à Milan, les Estensi à Ferrare et le pape à Rome, étaient entourés d’une cour d’artistes qui avertissaient le pouvoir des changements dans la société. Pasolini a adressé cette critique aux dirigeants politiques de notre époque qui n’écoutent pas ou qui ne sont pas en mesure de percevoir les signes de la réalité qui change ni de comprendre vers quoi nous nous dirigeons.

Que vous inspire la critique exprimée par Pasolini?

Je voudrais écrire une lettre à notre premier ministre pour lui dire qu’il est important que certains artistes de valeur soient reçus une fois par mois dans son bureau. Pendant une heure, ces créateurs exprimeraient leurs préoccupations, non pas par rapport à leur profession, mais à propos de la réalité qui évolue. Cela pourrait être bénéfique aux décisions que le pouvoir aurait à prendre.

Votre art est très ludique. Quel est le moteur de votre créativité?

Le moteur de ma créativité est l’observation des besoins et des désirs des gens. La crise existe et souvent elle contribue à notre pessimisme, à ce sentiment de tristesse que nous ressentons. L’expression de mon travail est à plusieurs facettes. Mon art exprime le fait d’être positif. Il est une façon d’apporter de la joie à celles et ceux qui font, regardent ou utilisent les objets que je crée.

Quel est votre prochain défi?

Mon prochain défi est de continuer à faire ce que je fais depuis près d’un quart de siècle: montrer que le design est utile, comme l’art dans le passé. Je pense par exemple au portrait qui, au temps où la photo n’existait pas, était une façon de se souvenir des traits d’une personne ou d’un paysage après un voyage. Le design parle de choses pratiques et il peut aussi avoir un élan philosophique ou politique. Il peut aussi être subjectif si l’on pense à la personne qui l’exprime. Le design est un art à part entière. Je crois que les jeunes designers l’ont compris et certains d’entre eux s’expriment dans cette nouvelle direction. Le design est porteur d’utilité, de contenu, y compris religieux, philosophique ou politique.

Vous aimez l’Italie, mais vous vivez et travaillez à New York. Pourquoi?

J’aime beaucoup l’Italie que j’ai quittée lorsque j’étais très jeune. Je connaissais la culture de mon pays mais je ne connaissais pas le monde que je souhaitais visiter afin de pouvoir mieux m’exprimer. J’ai vécu en Angleterre, en Finlande, en France pendant de nombreuses années, et aux Etats-Unis. Ces expériences m’ont donné davantage de possibilités d’exprimer mon art d’une façon plus concrète et plus complexe. Mon travail me donne aussi la possibilité de retourner en Italie environ une fois par mois. Je garde donc un lien très fort avec mon pays grâce aux clients avec lesquels je travaille et qui sont les plus avancés au monde. Je continue ainsi d’observer l’évolution artistique et politique de l’Italie.

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Gaetano Pesce

Designer et architecte italien

«En Italie, les autorités religieuses catholiques sont à nouveau sensibles à la créativité»