Il y a des années dont on se souvient sans nostalgie. Pour les vignerons, 2014 répond parfaitement à cette définition, avec un été humide et des températures fraîches jusque dans le sud de l’Europe. Heureusement, le soleil d’automne a permis de sauver le millésime. Les producteurs qui ont été méticuleux dans le tri de la vendange attaquée par leur nouvelle bête noire, la drosophile suzukii, ont même réalisé de très belles choses, avec des profils tout en élégance.

C’est le cas de Christian et Julien Dutruy, à Founex, avec leur gamay Les Romaines, un vin qui fait partie de la cinquantaine de cuvées retenues par l’association Mémoire des vins suisses. Une reconnaissance bien méritée: les deux frères ont une affection toute particulière pour le gamay, cépage trop longtemps méprisé. Depuis qu’ils ont succédé à leur père, en 2006, ils en ont fait l’emblème du domaine. Ils produisent trois vins issus du cépage typique du Beaujolais: Les Romaines, donc, leur cuvée haut de gamme, et deux vins élevés en cuve issus du Domaine de la Treille (Founex) et du Domaine de la Doye (Coppet).

La Grande Réserve Les Romaines est issue d’une sélection des meilleurs parchets du domaine, avec un rendement strictement limité. La production a été encore plus faible que d’ordinaire en 2014, la vigne n’ayant pas encore complètement récupéré de la grêle de 2013. Dans ce «millésime de vigneron», Julien Dutruy, œnologue formé à Bordeaux, a utilisé 20% de vendanges en grappes entières (sans foulage ni égrappage). Comme les autres vins de la gamme, il a été élevé en fût de chêne avec l’ambition renouvelée d’en faire un vin de garde – une curiosité dans une Suisse viticole où le gamay est encore souvent vinifié pour être bu dans l’année.

Dans le verre, le gamay Les Romaines 2014 tient ses promesses. Après oxygénation, il exhale des arômes de baies des bois et de fleur (violette) avec une délicate note épicée. La bouche, d’un volume moyen, est pleine de chair et de vigueur, avec un fruit acidulé et gourmand et un élevage très bien intégré. Un vin à attendre un peu, comme le millésime 2015, goûté au fût et qui s’annonce épatant. On n’a décidément pas fini de parler des gamays des frères Dutruy.