Style

Garance Doré: «J’ai envie d'aider les femmes à être plus libres»

L’inspirante blogueuse française est adulée dans le monde entier mais n’a jamais cessé de se remettre en question. Elle se livre alors qu’elle vient de quitter New York pour Los Angeles et de réinventer sa vie 

Elle est une idole pour beaucoup, la blogueuse qui, après avoir rencontré le succès à Paris, devient aux Etats-Unis l’une des plus puissantes influenceuses du monde, la référence de toutes celles qui suivront. Tout ce qu’elle touche se transforme en or, elle a fait naître des carrières – la sienne a prospéré avec Studio Doré et avec un livre publié en quinze langues. Puis, alors que sa réussite fait rêver des millions de fans, Garance Doré s’éloigne de la mode, transforme son studio et publie dernièrement deux articles dans lesquels elle met à nu sa vie privée. Elle partage dans Lenny Letter, la newsletter féministe de Lena Dunham (la star de la série Girls), le long chemin de croix que son compagnon et elle ont parcouru pour tenter de concevoir un enfant. Puis, dans le magazine InStyle, sa décision de ne plus aller aux défilés et de renouer avec ce qui compte vraiment. Une transparence et une évolution rares lorsqu’on se trouve au sommet. Rencontre.

Pourquoi vous êtes-vous installée à Los Angeles? Est-ce que cela correspond à un changement profond?

Ces années new-yorkaises ont été aussi géniales que dures, mais je crois qu’à la fin, il fallait vraiment que je parte. Je pense que je faisais une dépression. Maintenant que je suis à L.A., je vais vraiment mieux. Vers la fin j’étais très sûre de moi, très new-yorkaise, mais j’étais pleine de choses qui ne m’appartenaient pas. Chris, mon fiancé, et moi avions envie de changement, de nature, de nous retrouver, et ici on cultive beaucoup plus sa vie, l’accent est mis sur la maison, la famille, le bien-être, la vie intérieure. La cadence est beaucoup plus tranquille, on vit dans le calme, je profite du silence. Le bien-être est un cercle vertueux. Ma vie à L.A. a commencé par une sorte d’apaisement général.

Pourtant, quel parcours! Vous n’en étiez donc plus satisfaite?

On peut voir mon histoire comme une grande réussite, mais je n’ai jamais pensé ma vie en termes de carrière. Quand je suis arrivée à New York, c’était génial, j’étais amoureuse, petit à petit mon studio s’est construit et j’ai commencé à rencontrer un gros succès sans vraiment m’en rendre compte. J’avais accès à tout, j’avais changé des choses dans le monde de la mode, mon esthétique était copiée. En même temps, dès que j’ai été reconnue, ce n’était plus intéressant créativement. Au début oui, je pouvais faire de plus belles photos, j’étais bien assise aux défilés, les marques m’ouvraient leurs portes mais j’ai commencé à m’ennuyer parce que c’est hyper-répétitif. Seulement, je ne pouvais pas dire que je souffrais d’aller aux collections, c’est un tel privilège! Puis un jour, à Paris, je me suis littéralement écroulée avant un défilé, j’étais émotionnellement épuisée. Je ne voulais plus compter ma vie en fashion weeks et j’ai décidé d’arrêter. J’avais eu de la chance, mais ce que je voulais au départ c’était écrire, trouver un moyen de m’exprimer, et j’avais été emportée dans ce monde de glamour.

Tout le monde s’extasiait sur un monde qui s’écroulait, alors que c’est un moment où on aurait dû faire les choses différemment, parler d’une nouvelle mode, plus durable.

C’était une lassitude du milieu?

Oui bien sûr, moi qui avais essayé d’inventer un langage nouveau pour parler de la mode, un langage que les gens avaient adoré, je l’ai vu être complètement déformé. La mode était en train de changer et ce que je ressentais comme malaise, c’était ça. Tout le monde s’extasiait sur un monde qui s’écroulait, alors que c’est un moment où on aurait dû faire les choses différemment, parler d’une nouvelle mode, plus durable. Je ne comprends même plus comment des marques essaient encore de faire des it bags alors que ni moi, ni aucune des femmes de mon entourage, n’en sommes encore là. On a envie de choses auxquelles on est plus attachées, l’idée du designer est importante, alors qu’on est totalement perdu avec la valse des créateurs dans les maisons de luxe. Mais je n’en fais pas mon cheval de bataille, ce n’est pas là que je veux avoir un impact. J’ai envie de parler aux femmes de choses plus profondes, plus intéressantes, qui les concernent, de les aider à être plus libres.

Que se passe-t-il aujourd’hui alors que Studio Doré devient Atelier Doré?

Nous produisons toujours notre blog, avec des annonceurs, mais le nom met en lumière les nouveaux projets, l’idée de faire des choses avec les gens que nous rencontrons depuis dix ans, comme lancer des ateliers de créativité. Le premier aura lieu en novembre à Marrakech!

Evidemment, nous parlons beaucoup de mode mais on parle de vraies femmes, de créateurs qui ne sont pas des annonceurs, et on essaie de développer de plus en plus quelque chose d’inspirant pour les lectrices. Même si on a douze employés, j’ai encore de la liberté, on n’est pas des centaines avec des investisseurs.

Qu’est-ce qui rend vraiment heureux? Pas forcément avoir une carrière, deux enfants, être jeune, être belle

Vous avez pourtant dû être très sollicitée pour lancer votre propre marque?

Je me suis posé la question, des filles faisaient des millions avec leur image, je me suis dit: moi aussi! Mais avec ma partenaire, Emily Note, nous avons décidé de ne faire que ce en quoi nous croyons vraiment. La communauté, faire parler les femmes entre elles, et surtout être un rempart à la pression qu’on leur met à tous les niveaux. Leur carrière notamment. On n’est pas obligées de réussir, ça n’a rien à voir avec le bonheur. C’est ce que je veux creuser: qu’est-ce qui rend vraiment heureux? Pas forcément avoir une carrière, deux enfants, être jeune, être belle… Cela dit, je ne suis pas non plus dans la revendication du féminisme, plutôt dans une sorte de bienveillance dans laquelle moi je me retrouve.

C’est un virage, aviez-vous peur des risques que vous preniez?

Complètement, je ne savais pas ce qui se passerait en n’allant plus à la Fashion Week. Le fait de venir à L.A. aussi, mais je pense que si on fait quelque chose d’intéressant, les gens vous trouvent où que vous soyez. Et j’ai envie de pouvoir écrire des moments de ma vie, je ne veux pas me dire que je suis restée parce que j’avais peur de perdre des jobs. Il m’a quand même fallu du courage, mais mes idéaux sont plus grands que mes peurs et je me suis reconnectée avec moi-même.

Vous avez l’impression de devenir une nouvelle personne?

Oui, la vie est un vrai chemin de découverte de soi-même, j’ai enlevé des couches à chaque ville. J’avais une carapace mais j’ai toujours eu besoin de liberté et je la trouve tellement, ici à Los Angeles. Pourtant, c’est parfois dur de devenir une nouvelle personne! Là, je suis libérée aussi parce que ces moments très difficiles que je traversais, je ne pouvais pas en parler, j’étais absente du blog mais je ne pouvais pas dire pourquoi, je n’étais pas prête. Puis il y a un point où on peut dire: voilà j’accepte d’avoir changé, de dire ce que j’ai traversé et que ça m’a transformée.

Cette mission, être une voix pour les femmes, est-ce une conscience qui s’aiguise?

Je pense que ça s’est fait tout seul mais aujourd’hui, ça prend plus de relief parce que j’ai vécu plus de choses dans ma vie de femme et parce que, de tout ce que je fais, c’est ce qui me donne le plus de satisfaction. Souvent, j’ai des témoignages de femmes qui viennent vers moi et me disent que ça les a aidées dans des moments difficiles de me lire, ça vaut la peine d’aller chercher plus loin que d’être juste une influenceuse. Mais j’aime parler des choses avec légèreté, ma mission est juste d’être honnête, de dire ma propre vérité avec de vrais mots, après l’impact se fait tout seul, sans forcer pour arriver aux gens. Les hommes aussi d’ailleurs, s’ils parlaient plus, ils auraient beaucoup à dire sur leur condition et les pressions qu’ils subissent. C’est cette absence de construction autour de la parole qui touche, elle n’est pas politisée, pas intellectualisée, je n’essaie pas de prouver que je suis engagée.

Vous dites sur le blog qu’à New York vous avez tout de suite eu peur du jour où la magie s’envolerait. Et ici?

A New York, j’avais l’impression de vivre dans un film. Ici, la magie, c’est à l’intérieur de moi qu’elle se crée. Los Angeles me prend dans ses bras, ça ne peut pas s’envoler.

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