Il faut perdre ses pas dans le quartier parisien du Marais, traverser une arrière-cour pavée, pousser une porte tout de guingois. A l'étage, c'est un peu Wall Street; un panneau lumineux annonce les valeurs à la hausse: «I think romance is on the rise.»* Chez Gaspard Yurkievich, on tricote des émotions comme d'autres surveillent le cours de l'or noir. Des slogans, il y en eut d'autres: «Yes to all», «Copie sans original», «Minuitmalist», «Kiss me for elegance»: autant de titres de défilés-performances qui mettaient en scène le glamour pop du styliste parisien et son sens inégalable de la formule.

Ce petit matin cotonneux de février, Gaspard Yurkievich lit les journaux en buvant son café. Le Figaro, Libération, Le Monde, il passe en revue les pages Style, où il cherche fébrilement son nom. Petite moue satisfaite, les échos sont très positifs. La veille, il a présenté sa collection automne-hiver 2008-2009, inspirée du livre d'Alicia Drake, The Beautifull Fall. L'auteur y retrace le Paris des années 70 - un tourbillon pailleté enlevé par Karl Lagerfeld, Yves Saint Laurent et leurs muses. «Rien que pour le titre, j'ai adoré», dit le styliste. Des mots qui claquent et des foulards de soie qui s'envolent; le styliste s'est saisi des codes de l'élégance bourgeoise et les a détournés avec de grands zips, des volumes contemporains et un fascinant violet électrique.

Dans l'esprit des marques, c'est entendu, Gaspard Yurkievich se sent plus proche de Miu Miu que d'Hermès. «On est dans le luxe, parce que nos vêtements sont très sophistiqués, mais on se doit d'être très créatifs. Faire un pull gris en cachemire, col V, dont toute la singularité repose sur ses finitions hallucinantes, ce n'est pas notre créneau. Chez nous, le vêtement est là pour traduire une personnalité.» Stylistiquement, Gaspard Yurkievich cultive la particularité d'être insaisissable. Ni tout à fait ici ni tout à fait ailleurs. Il évite toujours les caricatures, de genres ou de lui-même. Chaque saison est un étonnement. Son goût pour la théâtralité pourrait facilement tourner à l'emphase, tandis que ses vêtements semblent toujours faciles à porter: «Ça doit rester fonctionnel», rappelle le styliste. Gaspard Yurkievich aime travailler sur la redéfinition des archétypes du glamour et de la féminité: il a axé des collections entières autour de la dentelle, du velours ou, comme pour l'automne-hiver 2008-2009, des carrés de soie imprimés. Entre ses mains, les classiques les plus rebattus deviennent frais, légers, festifs. «Plus qu'un cliché, l'élégance parisienne est un fantasme. Qui existe surtout en dehors de Paris. Mais il est si beau... Peu importe qu'il soit réel ou non, j'aime jouer avec.» En désignant le portant où trônent, dans leur somptueuse immobilité, les habits qui défilaient la veille, le chef d'orchestre confie qu'il a donné des titres de travail à chacun d'entre eux: voici la «Belle de jour» tandis qu'un peu plus loin, très digne, se tient «La mariée était en noir»... Des envols de mousselines et de mots. Dans son atelier, l'esprit n'est jamais très loin de la chair.

Depuis qu'en 1997, Gaspard Yurkievich fut lauréat du Festival de mode et de photographie d'Hyères, son nom reste inévitablement associé à la génération montante de la mode parisienne, et ad aeternum affublé du label «jeune créateur» - comme on disait à l'époque. Entre-temps, il a ouvert une maison de prêt-à-porter indépendante et rentable qui fête ses 10 ans cette année, multiplié les performances artistiques et dessiné de multiples collections pour des marques qui souhaitaient voir son talent et son nom associés aux leurs. Une success story à la française pour celui qui se considère comme un électron libre dans le paysage de la mode. Cette aventure, ils s'y sont lancés à trois: Gaspard et son ami, Guido, ainsi que son frère, Damien, qui sortait de Sciences Po avec de solides notions de management. «Nous avons suivi une trajectoire économique classique. Il n'y a pas beaucoup de secrets pour développer une entreprise. Aujourd'hui, 50% du chiffre d'affaires de l'entreprise provient des accessoires, et 25% de l'homme», explique le styliste. Les chaussures, fabriquées avec beaucoup d'exigence en Corée, tiennent notamment une place prépondérante dans son équilibre financier. Il souligne également l'importance de sa ligne de collants, de sacs et de tee-shirts pour hommes. Pour marquer le tournant de cette décennie, plutôt que des cérémonies en grande pompe, Gaspard Yurkievich a choisi de miser sur l'ouverture d'une boutique virtuelle**, qui fonctionne déjà et se développera de plus en plus. «Il ne s'agit pas simplement de vendre des objets, mais de créer un milieu, avec des blogs, des échanges entre des gens qui ont des choses à se dire. Depuis le mois de janvier, lorsque nous nous sommes lancés dans la vente en ligne, le taux de fréquentation de notre site a triplé. Nous avons quelque 10000 visites par mois. Et ce n'est qu'un début...»

Parfois, Gaspard Yurkievich dit des choses comme: «L'intelligence d'une maison est de comprendre quels sont ses moyens, et de les ajuster au contexte du marché.» Mais en réalité, ce qui l'amuse vraiment, c'est d'enfermer son amie musicienne Dani Siciliano pour qu'elle chante dans un cube de néons. Cette installation, qui fut présentée pour la première fois au Festival d'Hyères en 2003, est en ce moment exposée au Mudac de Lausanne dans le cadre de l'exposition Dysfashional***. «Pour composer la musique de cette performance, Dani m'a demandé où devait se situer le rapport à la mode, si elle devait sampler des bruits de cintres. Mais ce n'était pas du tout le propos. La mode, c'est un mood. C'est bien plus que des habits.» Quant à «La peau d'housse», la seconde réalisation du styliste parisien présentée à Lausanne, il s'agit d'une grande cape imaginée avec la designer Florence Doleac. Partis du constat d'une gestuelle banale - s'asseoir dans un café, enlever son manteau qui devient ainsi la housse de l'assise - l'œuvre est une forme d'hybridation entre le vêtement et le mobilier. A Paris, dernièrement, c'est la galerie Emmanuel Perrotin qui exposait le travail de Gaspard Yurkievich, invité avec d'autres designers comme Alberta Ferretti ou Sonia Rykiel à habiller les sculptures du duo suédois Elmgreen & Dragset. Et ce n'est là que la plus récente des très nombreuses collaborations artistiques auxquelles le styliste a pris parti. «La mode intrigue. Ce n'est pas de l'art, parce que l'on a un rythme de fou et que l'on est une entreprise. Mais dans l'industrie du vêtement, je fais partie de cet iceberg qui s'appelle mode. Et pour faire de la mode, il faut une vision, qui crée cette ambiguïté avec le monde de l'art.»

Depuis qu'il a une fois évoqué ses origines argentines en interview, de nombreux journalistes tentent de décoder le travail de Gaspard Yurkievich au travers de ce prisme latino: «Oui, mes parents sont des intellectuels argentins, mais je ne suis allé qu'une fois dans ce pays et, petit, je refusais de parler espagnol. Ce n'est pas un folklore, mais une énergie que je retiens. Mes racines sont très diverses et j'ai aussi été beaucoup marqué par l'histoire de mon grand-père, qui était un Juif polonais.» Plus qu'un lieu d'origine, le styliste revendique surtout un univers: celui de MTV et des comédies musicales, celui des films de l'âge d'or hollywoodien, celui de sa grande sœur qui allait au Palace, côtoyait Bambou et s'habillait avec panache.

Aujourd'hui, les vêtements de Gaspard Yurkievich témoignent d'une très grande liberté dans son approche du corps. La sensualité, la fluidité, la danse, les paillettes, et un vieux tube de Diana Ross qui tourne en boucle: c'est avant tout de cette planète-là que vient Gaspard Yurkievich, comme en témoignent ses collaborations avec la troupe du Crazy Horse ou le Café de la Paix. Pour ce restaurant parisien, il avait conçu l'an dernier un dessert surmonté d'un escarpin nommé Cream Passionnel (il adore la bonne chère). «J'aime qu'un vêtement soit conceptuel, mais aussi qu'il soit libre. Quand je suis arrivé dans la mode, il y avait le monde des idées et celui de la sensualité, c'était deux écoles bien distinctes. Je crois que les gens de mon âge ont mieux su les concilier. Les femmes n'ont pas envie d'être vampirisées par le concept. Pour moi, un habit doit être graphique: il doit parfois souligner un corps, ou une humeur, un esprit, une revendication. C'est selon. Aujourd'hui, ai-je envie que mes vêtements me servent à me cacher ou à me révéler? C'est mon petit côté sucré-salé.»

* «Je pense que l'amour est en hausse»

** http://www.gaspardyurkievich.com

*** A voir: Dysfashional, jusqu'au 8 juin au Mudac, Lausanne.