Gérard Perse, quia fait fortune dansles supermarchés, s’est lancé dansla viticulture en terre bordelaise

La mise sur le marché du premier millésime de château Pavie classé premier grand cru classé «A» le fait entrer dansla légende de Saint-Emilion

C’est un rêve américain concrétisé dans le décor somptueux de Saint-Emilion, au cœur des vignes et des maisons de calcaire jaune. En devenant propriétaire de château Monbousquet, en 1992, puis surtout de château Pavie, en 1998, Gérard Perse a prouvé qu’il est possible de se faire une place au soleil à Bordeaux sans être issu du sérail. D’abord jockey, puis peintre en bâtiment, épicier et patron de supermarchés, le Parisien de 66 ans se pose en expert de l’ascenseur social. «J’ai toujours aimé entreprendre», résume-t-il avec un accent qui trahit ses origines.

Fin mars, Gérard Perse recevait chez lui, à l’Hostellerie de Plaisance, au cœur du vieux Saint-Emilion, pour le traditionnel dîner qui lance la Semaine des primeurs. Ce rendez-vous annuel permet à des acheteurs et journalistes du monde entier d’évaluer le dernier millésime encore en cours d’élevage. C’était aussi l’occasion pour lui de faire découvrir l’étiquette spéciale élaborée pour le millésime 2012 qui sera mis en vente ces prochaines semaines. Noire et élégante, ce sera la première à porter le label de premier grand cru classé «A» obtenu en 2012 en même temps que château Angélus.

Juste avant de passer à table, Gérard Perse refait le monde au bar du Relais & Château 5 étoiles géré par son épouse Chantal. Sans chichis ni cravate, le châtelain au physique de grimpeur cycliste souligne sa fierté d’avoir porté Pavie parmi les icônes de la viticulture. «Avec ce nouveau classement, on ne rejoint pas seulement Ausone et Cheval-Blanc à Saint-Emilion. On atteint aussi le même niveau que Mouton Rothschild, Yquem ou château Margaux. Les gens ne vous regardent pas de la même manière: on fait désormais partie des dix propriétés les plus recherchées dans le monde.»

En rupture avec la tradition bordelaise, Gérard Perse n’a pas peur de parler d’argent. Il souligne «s’être donné dix ans pour que Pavie atteigne les mêmes prix que les plus grands noms du Médoc». En primeur, la bouteille de 2012 a été mise en vente à un peu plus de 200 francs, contre plus de 300 francs pour Haut-Brion ou Margaux. «Le prix, c’est une finalité, juge celui dont la fortune est estimée à 380 millions d’euros. Si quelqu’un est prêt à mettre plusieurs centaines d’euros pour un seul flacon, c’est que cela représente quelque chose de très fort pour lui. On ne vend pas seulement du vin, mais aussi du rêve.»

Pour Perse, investir est une seconde nature. Après avoir développé son épicerie, il acquiert son premier supermarché à seulement 33 ans. Il est le premier à introduire les scanners en caisse et les meubles à congélation sans portes. Dix ans plus tard, il est propriétaire de quatre supermarchés Champion et d’un hypermarché Continent en région parisienne et emploie 1500 personnes.

Pas de quoi satisfaire un homme toujours en mouvement. «J’adorais mon métier, mais j’ai trouvé encore mieux, rigole-t-il. Passionné de vin, je faisais partie de la commission d’achat pour les foires aux vins. Je venais souvent dans la région bordelaise. J’ai eu un véritable coup de foudre pour Saint-Emilion. Je me suis mis en tête de trouver un château pour occuper ma retraite. En 1992, j’ai eu l’occasion de racheter Montbousquet. Au début je venais tous les mois, puis toutes les semaines et finalement tous les jours. Quand j’ai racheté Pavie, j’ai décidé de tout vendre à Paris pour commencer une nouvelle vie.»

L’installation du multimillionnaire parisien ne passe pas inaperçue à Saint-Emilion. Certains propriétaires de châteaux l’appellent de manière peu amène «l’épicier». Le critique américain Robert Parker écrit en 1999 que Gérard Perse est «la personne la moins aimée» à Bordeaux. L’ancien commerçant reconnaît des débuts difficiles: «Quand j’étais acheteur de vin, tout le monde m’accueillait les bras ouverts. Quand un étranger rachète des domaines, bouscule les traditions et qu’en plus il réussit, l’ambiance devient soudain moins sympathique. Mais aujour­d’hui, les choses se sont tassées. Je fais partie du paysage.»

Le volontarisme de Gérard Perse a bousculé la quiétude de Saint-Emilion. Sur le conseil de l’œnologue bordelais Michel Rolland, il réduit d’emblée les rendements à la vigne à 35 hectolitres par hectare, soit une baisse d’un tiers, afin d’obtenir les meilleures maturités possibles, même dans les millésimes difficiles. Il investit aussi massivement dans l’appareil de production, modernisant le chai et le cuvier. Des travaux qui ont très vite porté leurs fruits: Robert Parker donne la note de 100/100 au millésime 2000 de château Pavie, un vin dense et concentré qui a consacré la renaissance du domaine. «Cela a été un sacré coup de pouce», reconnaît son propriétaire.

Gérard Perse réfute avoir voulu faire un vin «qui plaise à Parker», comme on l’entend encore parfois à Saint-Emilion. «J’ai toujours aimé les vins structurés taillés pour la garde. Cela me ressemble. C’est ce que je cherche à faire, millésime après millésime.»

La famille Perse ne laisse rien au hasard. Pour répondre au mieux aux critères fixés par la commission de classement et accéder au rang de premier grand cru classé «A», elle a lancé d’importants travaux en 2011 afin de donner un nouveau visage à Pavie. Investissement: 17 millions de francs. «Je ne l’ai pas fait pour me faire plaisir, précise le patron. Il s’agissait de pouvoir bien recevoir la presse et les visiteurs. On a fait quelque chose de somptueux. L’objectif est de faire rêver les gens. Quand ils repartent il faut qu’ils se disent: c’était un grand moment.»

Au sommet, les Perse ont remis en 2013 les clés de leurs vignobles à leur fille unique Angélique et à son époux Henrique Da Costa. Gérard Perse en profite pour prendre «quelques libertés». Mais ne lui parlez pas de golf, de pêche à la ligne ou de philatélie: il a besoin de se dépenser. En 2014, l’ancien cycliste amateur a ainsi parcouru plus de 8000 kilomètres sur son vélo haut de gamme, soit plus de deux Tours de France. Une façon de rester jeune? Il sourit. «Pour garder un bon niveau, il ne faut jamais se relâcher.»

En 1999, Robert Parker écrit que Gérard Perse est «la personnela moins aimée»à Bordeaux