Mode

Gherardo Felloni, dans les pas de Roger Vivier

Gherardo Felloni aime Gio Ponti, les bijoux anciens et voue à la chaussure une passion qui remonte à l’enfance. Dans son bureau de Paris, le nouveau directeur de la création de la maison d’accessoires se sent déjà comme chez lui

Pour connaître la couleur préférée de Gherardo Felloni, c’est très simple: il suffit d’entrer dans son bureau situé à quelques centaines de mètres du palais de l’Elysée à Paris. Le nouveau directeur de la création de Roger Vivier aime le rose. Un rose qui tire vers le rose couture avec lequel il a fait repeindre les bibliothèques de son espace de travail. Rose aussi comme la couleur fétiche du créateur de cette maison d’accessoires, qui a inventé le talon aiguille en 1954 et dont Gherardo Felloni, 38 ans, a repris les rênes de la création en mars 2018, succédant à Bruno Frisoni parti après seize ans de maison.

Dans le bureau du designer italien se trouve aussi la copie en plâtre d’une sculpture grecque représentant un éphèbe sans doute athénien. «Lorsque je suis arrivé ici, c’était vide et blanc. J’ai toute de suite visualisé une statue qui tiendrait une chaussure dans sa main. J’ai trouvé celle-ci aux puces. Elle vient des ateliers du Louvre», explique-t-il en enlevant l’escarpin rose des doigts du jeune homme qui reste de marbre. «Vous voyez le talon virgule? Vu sa forme, il est en acier. Avant d’être chausseur, Roger Vivier avait étudié l’architecture. Il a utilisé ses connaissances des structures, de la construction et de la résistance des matériaux dans ses créations.»

Plongée dans les archives

L’architecture justement. On fait souvent le parallèle entre les deux professions. «C’est un peu banal, mais c’est vrai qu’il existe des rapports aussi bien dans la forme que dans les questions de solidité et de stabilité. J’ai, moi aussi, hésité à devenir architecte. Mon père qui me voyait assez peu assidu à l’école m’a conseillé de faire un stage dans l’usine de chaussures de notre famille, tout près de Florence. Là-bas, j’ai vu défiler toutes les collections Gucci et Prada des années 1980. Je me suis ainsi constitué un dictionnaire mental de la chaussure qui m’a aidé à développer mon propre vocabulaire. L’année prochaine, cela fera vingt ans que je fais ce métier», continue Gherardo Felloni, qui va démarrer sa carrière chez Prada à Milan.

J’ai voulu rendre hommage au fondateur de cette maison

Gherardo Felloni

Il y restera dix ans. En 2009, il file à Paris d’abord chez Dior où il travaille avec John Galliano et Raf Simons. Ensuite, chez Miu Miu pendant quatre ans. «Et puis on m’a fait cette offre de rejoindre Roger Vivier. Pour moi, c’était un rêve qui se réalisait. Roger Vivier, c’est le maître parmi les maîtres. Tout ce que vous voyez aujourd’hui dans le domaine de la chaussure, c’est lui qui l’a inventé.»

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A part repeindre les bibliothèques de son bureau, la première chose que Gherardo Felloni a fait en arrivant ici a été de se plonger dans les archives, dont il conserve une partie sur ses étagères. «Pour ma première collection, je voulais rendre hommage au fondateur de cette maison. J’adore l’idée que je suis chez Vivier et que je fais du Vivier. Comme lui, j’aime les couleurs et les bijoux. Je me suis naturellement imprégné de son univers. Pendant deux semaines, j’ai absolument tout regardé. Et puis j’ai tout refermé et laissé ma mémoire se reposer pour qu’elle assimile ce que j’avais vu.» Notamment cette paire d’escarpins noirs dessinée pour Catherine Deneuve dans Belle de jour de Buñuel et qui porte la boucle typique du créateur parisien.

«Belle de jour»

Une photo du film est d’ailleurs épinglée sur le mood board de Gherardo Felloni. «Le modèle que Roger Vivier avait ensuite commercialisé était plus pointu, la boucle plus rectangulaire. J’ai repris la chaussure originale du film en la modernisant. Paradoxalement, elle est donc plus rétro, mais davantage dans l’air du temps. Je l’ai baptisée Très Vivier, parce qu’elle est plus Vivier que celle que les femmes ont pu porter à l’époque.»

Très Vivier appartient à la centaine de nouvelles créations que le designer italien a présentées en septembre. «80% des modèles que j’ai créés sont à talon moyen. Roger Vivier les limitait à 9 centimètres, moi à 5 ou 6. La femme moderne court partout. Il faut qu’elle soit confortable lorsqu’elle marche. Et puis il y a ce côté sexuel du talon trop haut qui me dérange et ne colle pas du tout avec les codes de la maison. Roger Vivier était quelqu’un de très drôle et de très bourgeois. Ses chaussures savaient donner aux femmes une silhouette sophistiquée, sans vulgarité.»

Perpétuant l’héritage en le rafraîchissant, Gherardo Felloni a également dessiné des nouveaux sacs dans ce même esprit. «Je les ai coordonnés avec les chaussures. J’ai parfois agrandi la boucle, qui est le logo de la marque. J’ai aussi sorti un petit sac à dos avec des bretelles en chaînettes dorées qui peut se porter aussi bien le matin, l’après-midi qu’en soirée. C’est important pour moi que ces accessoires puissent rester cools dans toutes les circonstances et à tous les moments de la journée.»

Collier extravagant

Surtout, en 2018, la maison lance sa première chaussure pour homme. «Roger Vivier en avait dessiné dans les années 1970, mais elles sont restées confidentielles. En ce qui me concerne, tout est parti d’une plaisanterie. On terminait la collection pour femme avec les modèles à boucles. Lesquelles sont communes aux chaussures masculines du XVIIe siècle. Je me suis amusé à reprendre ce grand classique auquel j’ai raccourci le talon. Cela donnait un petit air Louis XIV très élégant, quelque chose d’intéressant associé à un smoking et qui méritait d’être tenté sur le marché. On attend de voir si elle prend», explique le designer, qui porte autour du cou un collier ancien et extravagant.

Un ruban en mailles dorées sur lequel s’accrochent des sortes de pendants fantaisies. «Les bijoux du XIXe siècle me passionnent. Comme l’architecture et le mobilier de Gio Ponti et les dernières années de l’opéra italien. Mais sans trop savoir exactement pourquoi. Sans doute que je trouve dans ces objets du passé une modernité qui résonne en moi», observe Gherardo Felloni, qui revendique des goûts éclectiques et une part instinctive dans ses choix esthétiques. «C’est ce qui me fait aussi aimer les pastels de l’artiste lausannois Nicolas Party qui possède le génie de la couleur et le design de Duccio Maria Gambi. C’est lui qui a dessiné mon bureau.» En fait, un assemblage de trois pentagones en béton teinté vert d’eau. «Les mêmes tables sur lesquelles je mangeais à l’école quand j’étais petit. J’adore le recyclage et cette idée que les genres se contaminent. Mixer les choses les rend vivantes.»

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