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BRIT CHIC

Giles Deacon, prince of London

Chaque défilé de Giles Deacon, depuis ses débuts en 2004, est l’événement le plus attendu de la Fashion Week de Londres. Sa carrière, bâtie pas à pas, s’est appuyée sur un travail méticuleux et de solides réseaux. Rencontre.

«Vous vous rendez compte, ils ont fait un aller-retour New York-Londres pour un simple essayage chez moi», dit Giles Deacon après avoir serré la main du couple américain qui s’apprête à sortir. Une grande voiture noire les attend au bas de l’ancienne école victorienne où le styliste a installé son studio, dans un quartier populaire de Londres. Moulante, sculpturale, découvrant à peine les genoux, la robe qui fut l’objet d’un vol transatlantique est emblématique du style sur lequel Giles Deacon a en partie bâti son succès. «Le genre de robes que l’on met pour aller dans des endroits pour être vu, et avec lesquelles les femmes sont sûres de ne pas se fondre dans le paysage. Mes habits donnent du pouvoir et attirent les commentaires, sans pour autant recourir aux artifices trop évidents du sex-appeal. L’attirance qu’ils suscitent est plus intellectuelle», analyse le couturier.

Dans la collection qu’il a dessinée pour le printemps-été 2009, Giles Deacon n’a pas seulement lancé des tendances, mais aussi des sujets de conversation pour garden-parties déjantées. En pleine hystérie des années 80, qui semblent représenter pour Londres et la mode en général une source d’inspiration inépuisable, il a exhumé l’énergie acide des années 90 – celle que les graphistes Mark Farrow, Ben Kelly ou Peter Saville insufflaient aux pochettes d’album ou aux jeux vidéo du début de cette décennie. Il y a puisé sa palette de couleurs et les motifs de ses imprimés, dont un camouflage ultrastylisé, et a divisé son régiment de mannequins en deux castes: les Pac-Man et les fantômes. Sous la fanfaronnade et les casques dessinés par le célèbre chapelier anglais Philip Treacy, un vestiaire minimaliste et classique est ainsi rendu à la modernité grâce aux effets de matière, aux coutures et aux couleurs dopantes.

Un solide réseau

Depuis que Giles Deacon a présenté sa première collection en son nom propre, en février 2004, chacun de ses défilés est l’événement le plus attendu de la London Fashion Week. Son lancement a coïncidé avec le regain d’intérêt des acheteurs et de la presse internationale pour la scène britannique, attirés par ce vivier de jeunes talents dont la liberté de ton apportait alors un contraste bienvenu dans le circuit plus balisé de Paris, Milan et New York. Dès son premier défilé, il a piqué au vif la curiosité du monde de la mode en réunissant un casting constellé de supermodels: Linda Evangelista, Karen Elson, Eva Herzigova, Nadja Auermann, Erin O’Conor ou Lily Cole. Certaines avaient défilé gratuitement, d’autres avaient même fait le déplacement à leurs propres frais. Quel jeune débutant pouvait ainsi drainer tant d’enthousiasme? «C’est incroyable de voir ce que vous ob­tenez en étant aimable avec les gens. Je leur ai écrit une lettre en leur ­disant que je serais ravi et flatté qu’elles aient le temps de venir à Londres défiler pour moi. Je leur ai glissé des photographies des vêtements, et dit que je serais ravi de les habiller.» En réalité, pour ce casting, comme pour le reste de sa carrière, l’influence de la styliste Katie Grant, son ancienne petite amie, a joué un très grand rôle. C’est aussi elle qui le présenta à Laura Moltedo, alors copropriétaire de la marque italienne Bottega Veneta et qui l’engagea comme directeur artis­tique. Il n’eut le temps d’y présenter qu’un ­défilé, en l’an 2000, avant que la maison ne soit rachetée par Gucci Group. Tom Ford conseilla alors à ses actionnaires de placer Thomas Maier à la tête de Bottega Veneta et recruta Giles Deacon dans sa propre équi­pe, chez Gucci.

Son puissant réseau, Giles Deacon l’a forgé sur les bancs de Central Saint Martins, réputée pour être la meil­leure école de design au monde et dont il est sorti diplômé en 1992. C’est là qu’il a rencontré Katie Grant, qui a d’abord fait les beaux jours du magazine Pop et qui est aujour­d’hui rédactrice en chef de Love, dernier-né du groupe Conde Nast. «Saint Martins était une époque géniale et j’ai été formé aux côtés d’une ­génération particulièrement talentueuse: Alexander ­McQueen, Hussein ­Cha­layan, Luella Bartley, Stella McCartney… Nous nous som­mes beaucoup amusés, mais ce sont les travailleurs qui sont sortis du lot. Je voulais vraiment faire quelque chose et j’en ai profité au maximum.» Lorsque Giles Deacon arrive à Londres, il habite dans un squat et fait quelque temps partie de l’audience de Francis Bacon au French Pub de Soho. «J’ai grandi à la campagne, dans le Lake District; mon père était dans l’agriculture, je passais beaucoup de temps dans la nature. Cette solitude a nourri mon imagination. Aujourd’hui encore, j’adore jardiner. J’aime le supernaturel et le supersynthétique.» Après avoir raté des examens qui devaient le conduire à une formation de biologie marine, sa vocation première, il s’inscrit à l’école d’art d’Harrogate sans grande conviction. Très rapidement, il bifurque vers le département de mode, avant d’être admis à Central Saint Martins. «Dans la mode, tout avait l’air plus drôle, plus spontané. Il y avait du travail à faire, mais sans se prendre la tête. Je m’inscris en faux contre l’idée du créateur torturé. Si c’est le cas, il faut changer de métier!»

Le prix de l’indépendance

«Habiller des adolescentes prépubères ne m’intéresse pas. Pour mes défilés, j’ai toujours choisi des vraies femmes, qui sont aussi plus proches de la réalité de ma clientèle.» Dans son défilé printemps-été 2009, c’est Christina Kruse, 39 ans, qui défilait. Pour l’hiver prochain, Giles Deacon a fait un casting mêlant mannequins et «vraies gens» aux âges et aux tailles contrastés, plus proches des standards de la rue. Giles Deacon a construit sa carrière sur ce fragile équilibre entre une vision très adulte de la mode, proche de la couture – évitant à la fois les habits gadgets, les tendances jetables – et un style qui n’a jamais l’air de se prendre trop au sérieux. Son obsession des finitions lui a permis de se construire une solide réputation et de fidéliser une clientèle privée, pour qui il produit chaque année quelques robes sur mesure. Ses expériences professionnelles – auprès de Jean-Charles de Castelbajac, chez Bottega Veneta, Gucci, dans le grand magasin Debenhams – lui ont aussi permis d’avoir une vision et une connaissance de l’industrie de la mode plus approfondies que les stylistes en vue de la London Fashion Week. Pour Christopher Kane, Marios Schwab, Roksanda ­Ilincic ou Gareth Pugh – qui défile depuis deux saisons à Paris –, il représente un modèle de réussite, plusieurs fois pressenti pour diriger un grand label. Giles Deacon multiplie d’ailleurs les collaborations avec d’autres maisons. Durant quelques saisons, il a été le directeur artistique de la maison britannique Daks, à laquelle il a donné un nouveau souffle. La marque anglaise de grande distribution New Look lui a également confié une collection, baptisée Gold. «Je m’y suis beaucoup investi, je crois au design démocratique. Pour mes propres collections, les prix son bien plus élevés, mais j’essaie de faire attention à ne pas multiplier les détails qui coûtent cher à la production.» Outre des sacs pour le maroquinier Mulberry, Giles Deacon a également exercé sa créativité tous azimuts en dessinant, ces dernières années, pour le compte d’autres entreprises, un ordinateur portable, un téléphone, un packaging de Martini et même une voiture. Le prix à payer, sans doute, pour gérer sa propre entreprise de manière indépendante. «Je l’ai créé après un long séjour à l’hôpital où j’ai été admis pour une grave infection. Cela m’a vraiment fait réfléchir à ce que je voulais faire de ma vie.»

La petite robe phare

Aujourd’hui, Giles Deacon fait tous ses prototypes à l’atelier avant de les envoyer pour être produits en Angleterre, en France, en Ecosse ou en Italie, à un nombre d’exemplaires toujours très restreint. «Nous avons été très prudents dans la ­gestion de notre business. Nous n’avons pas pris plus de commandes que nous ne pouvions en assumer au début. Les magasins américains sont intransigeants sur ce point: il faut livrer en temps et en heure, sans quoi ils ne retravaillent plus avec vous. Ne pas faire partie d’une grosse machine industrielle implique de faire des choix beaucoup plus spécifiques. Vous ne pouvez pas essayer de fabriquer un modèle en différentes matières pour voir lequel marche le mieux. Je fais une ébauche, puis un essayage, après quoi je redessine par-dessus la photo du modèle pour la restructurer. C’est ma méthode de travail.» Depuis sa collection printemps-été 2009, le style de Giles Deacon s’est resserré autour de l’une de ses silhouettes phares, la petite robe moulante: «C’est un modèle que nos acheteurs ont identifié et qui marche très bien. C’est devenu un genre de signature. Une silhouette plus minimaliste, c’est aussi ce qui me semble le plus juste en ce moment. Nous avons mis du temps à y parvenir. J’ai beaucoup exploré les volumes, et c’était un challenge pour l’équipe et pour moi de parvenir à des formes plus épurées. Il faut une certaine confiance dans les possibilités techniques pour ne pas tomber dans le spectaculaire.»

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