La tradition vestimentaire est un plat qui se mange froid. Ainsi faut-il qu'un habit soit mort, raide mort, triple mort, pour qu'il revienne à la mode. Le gilet, par exemple.

Depuis la fin de la Deuxième Guerre, on le dit condamné à disparaître. Agoniser pendant 60 ans, c'est déjà pas mal, cela suffit pour voir finir six pieds sous terre ceux qui prédisaient votre trépas. C'est encore plus jubilatoire quand, à la faveur d'une mode née spontanément ces derniers mois entre la rue et MTV, vous vous retrouvez sur la peau et les os des pop-stars, sur les pectoraux des vedettes de l'actuel Festival de Cannes et dans les collections printemps-été des meilleures marques du luxe. Le gilet, je veux dire.

Oui, mais pas n'importe lequel. Pas le gilet de baba sympatoche, pas le gilet ramené de Katmandou, avec ses broderies en forme de volutes fumeuses. Non. Le gilet pur et dur du costume trois pièces traditionnel, celui façon banquier ou tailleur à l'anglaise, celui à la virilité autoritaire. Le gilet, le vrai.

Comme toujours, son retour est une affaire de recyclage. Et de modernité dénichée dans les marges encore imprécises de l'adolescence. Il illustre aussi le va-et-vient, aujourd'hui, entre la spontanéité de la rue et la récupération du luxe. Car les premiers à avoir fait sortir le gilet du placard sont les très jeunes adultes, les mêmes qui avaient troqué, il y a deux ans, la casquette de rappeur pour le petit chapeau chic qui est devenu l'insigne du DJ. Il y a quelques mois, on s'est donc mis à voir, aux environs des gares, au sortir des boîtes de nuit ou sur les sites des chasseurs de tendances, de très jeunes hommes portant des gilets. Pas de veste, pas de chemise. Parfois un t-shirt, la plupart du temps juste un gilet porté sur la peau, laissant les épaules et les tatous nus. Un gilet, c'est tout.

Presque au même moment, les marques du luxe cool ont fait défiler leurs propositions giletières, qu'on retrouve dans les vitrines et les magazines de ce printemps. Là aussi, le gilet est souvent porté à même la peau même chez une marque aussi chic qu'Hermès - l'absence de chemise étant l'une des signatures de l'allure de l'homme de mode 2007. Parfois, la cravate est glissée, dénouée, entre la doublure du gilet et l'épiderme, façon rocker revenu de tout sauf des traditions vestimentaires classiques portées avec abandon, comme chez Martin Margiela. Souvent, les marques proposent leurs détails maison. Paul Smith décale les trois dernières boutonnières de ses gilets prince-de-galles, Neil Barrett coud des pans de gilets à même les bords de ses vestes transgéniques, Alexander McQueen patine ses gilets de smoking façon «Amish», Louis Vuitton remplace, sur ses gilets estivaux, les boutons par des pressions métalliques, alors que Burberry superpose les siens sur des pulls très fins à large encolure ronde. Côté figures du style actuel, le chanteur Justin Timberlake a fait toute la promo de son dernier disque en gilet, Jude Law a été vu à Cannes en veste et gilet dépareillés sur fond de t-shirt blanc alors que Brad Pitt, comme s'il avait besoin de surjouer son autorité, a gravi les marches cannoises en smoking, papillon et gilet croisé, oiseau de nuit endimanché pris sous le soleil de la Croisette. Le gilet, encore lui.

Ce même gilet dont les couleurs ont été, du temps de Théophile Gautier et de Baudelaire, arborées comme les étendards d'une modernité révolutionnaire. Ce gilet qui revient habiller, cet été, les hommes à la mode qui continuent, depuis le début du XXIe siècle, quelle étrange chose, de se chercher, dans les habits codifiés du passé, une sorte de légitimité, une façon de parapher leur masculinité brouillée. Le gilet, comme une recherche en paternité.