Au grand bal des primeurs bordelais

Une fois l’an, début avril, acheteurs et journalistes du monde entier se pressent à Bordeaux pour évaluer le dernier millésime encore en barrique. Une grand-messe qui a ses codes et ses rites

En cette matinée pluvieuse d’avril, il y a foule au Château Cheval Blanc. A l’entrée du chai en forme de vague posée sur les vignes de Saint-Emilion, deux hôtesses vérifient que les nouveaux arrivés sont enregistrés sur leur check-list. Il n’y a ensuite plus qu’à saisir un verre et attendre son tour pour pouvoir goûter quelques centilitres de vins à la robe violacée – dans l’ordre Château Quinault L’Enclos, Petit Cheval et Cheval Blanc. Puis c’est au tour d’un autre fleuron du groupe LVMH, Château d’Yquem, servi dans une salle attenante. C’est le premier jour et on se bouscule déjà: en une semaine, 1500 professionnels feront le pèlerinage du premier grand cru classé «A».

Organisée chaque année au début du printemps, la grand-messe des Primeurs bordelais est un événement incontournable. C’est pendant «la fashion week du vin», comme l’appelle la journaliste Isabelle Saporta dans son livre Vino Business, que se joue en grande partie la commercialisation du dernier millésime. Le système est bien rodé. Les châteaux se mettent sur leur trente-et-un. Négociants, acheteurs et journalistes goûtent et notent consciencieusement des centaines de vins en prenant des airs pénétrés. Diable, ce n’est pas tous les jours qu’on vous demande de juger les qualités et défauts de vins pas encore finis: encore en cours d’élevage, ils seront mis en bouteille dans douze à dix-huit mois.

La campagne des primeurs ne concerne que la haute couture, soit entre 150 et 300 étiquettes en fonction de l’attractivité du millésime. Une paille sur les 9000 références d’un vignoble bordelais fortement hiérarchisé. Dans le lot, une dizaine de propriétés ne font déguster leurs vins qu’à domicile. C’est la crème de la crème. Des mythes comme Haut-Brion, Latour, Margaux, Cheval Blanc ou Ausone.

L’accès à l’excellence est entouré d’un cérémonial un peu pompeux, avec un personnel abondant et prévenant – il faut marquer sa différence avec la multitude des «petits». A Château Mouton Rothschild, à Pauillac, les visiteurs sont ainsi convoyés dans des voiturettes de golf pour parcourir les 200 mètres du chemin de gravier qui sépare l’accueil de la salle de dégustation. «Cela permet de gagner du temps, explique ma conductrice tirée à quatre épingles. Et puis les clients chinois adorent ça.»

Pour déguster chez les «grands», il faut impérativement arriver à l’heure. Ce n’est pas toujours aisé: les routes de Gironde sont particulièrement encombrées pendant la semaine des primeurs. Et si vous ne connaissez pas la région, votre GPS ne vous sera pas d’un grand secours. A Saint-Emilion, par exemple, les propriétés n’ont souvent pas d’adresse. Pour ne pas se perdre dans la multitude des chemins de vigne, il faut utiliser Google Maps… avec des frais de «roaming» en conséquence.

Il est aisé de trouver Cheval Blanc, visible depuis la route qui relie Saint-Emilion à Pomerol. D’autant que derrière lui se découpe la silhouette rouge et massive du nouveau chai du Château La Dominique, dessiné par Jean Nouvel. Pour Château Ausone, c’est une autre histoire. La propriété est située en hauteur à proximité immédiate du village de Saint-Emilion, au bout d’un dédale de chemins à sens unique. Aucun panneau n’indique sa présence. «Cela limite le nombre de curieux, nous cultivons la discrétion», souligne Pauline Vauthier, fille d’Alain, le propriétaire des lieux.

Les «petits» cherchent au contraire à avoir un maximum de visibilité. Tous les vins du millésime en gestation sont accessibles à la propriété mais aussi dans des dégustations collectives, dont celles de l’Union des grands crus classés, organisées par appellation. Cela permet aux professionnels de comparer les différents vins issus de barriques sélectionnées avec soin par des œnologues échantillonneurs. Comme la note donnée par les oracles les plus influents a un impact direct sur le prix, l’enjeu est énorme. Un pointage en dessus de 95/100 donné par Robert Parker, la référence mondiale, est c’est la garantie de voir la cote d’un vin exploser.

Pour la première fois depuis plus de 30 ans, «Bob» Parker n’était pas à Bordeaux pour les primeurs. Pour de nombreux propriétaires qui préfèrent ne pas être cités – et si le maître revenait? –, cette absence «est une bonne chose». Si tout le monde reconnaît «son talent», on souligne qu’il ne s’agit «que d’un goût parmi d’autres». Et que l’explosion des prix qui a suivi ses notes très élevées dans les «millésimes du siècle» 2009 et 2010 a fragilisé le marché. «L’indispensable baisse des prix sera sans doute plus aisée sans lui», estime le propriétaire d’un grand cru classé de Saint-Emilion.

Les primeurs ne se résument pas aux flonflons et aux prix stratosphériques pratiqués par l’élite bling-bling décrite de manière un peu caricaturale dans Vino Business. Malgré l’assaut d’acheteurs chinois et l’essor de crus spéculatifs, l’écrasante majorité des propriétaires bordelais ont gardé les pieds sur terre.

A la tête de Château Chasse-Spleen à Moulis-en-Médoc, sur la rive gauche de l’estuaire de la Gironde, Jean-Pierre Foubet est de ceux-là. Barbe poivre et sel, look, il reçoit dans son chai coloré par une anamorphose de l’artiste tessinois Felice Varini. «Les ventes en primeurs nous offrent une avance de trésorerie qui nous permet de nous passer des banquiers, détaille-t-il avec enthousiasme. Même chose pour les services commerciaux. Et puis cela crée un focus incroyable sur les vins de la région. Tout le monde en profite.»

Chasse-Spleen commercialise la quasi-totalité de sa production en primeur, soit environ 30 000 caisses par an. Depuis que Jean-Pierre Foubet et son épouse Céline ont repris le domaine, en 2000, le prix «négociant» de la bouteille vendue en primeur a augmenté de moins de deux euros (de 11,75 à 13,50). «Il faut savoir rester raisonnable dans la fixation du prix afin de permettre au courtier, au négociant, au distributeur et au client final d’y trouver leur compte, souligne le propriétaire. Si le château absorbe toute la marge, le système se grippe et tout le monde en pâtit.»

Jean-Pierre Foubet espère que les propriétés qui ont fortement augmenté leurs tarifs depuis 2009 retrouveront la voie de la raison. «Une hausse très forte des prix est toujours suivie par une baisse. Pour certains châteaux, ça n’a pas été le cas.» Une situation qui met le négoce sous pression et fragilise le système des primeurs. Verdict du châtelain: «Se priver d’une telle machine commerciale serait une sacrée connerie. Je ne peux pas l’imaginer.»

,