Des cheveux colorés au henné. Un regard de khôl. Et dans le cou, quelques gouttes d’huile essentielle de patchouli… Ce puissant sillage reste encore aujourd’hui une réminiscence de la génération flower power. L’odeur de la libération sexuelle, de la paix et d’une nouvelle spiritualité venue d’Orient. Si le patchouli collait tant aux peaux de l’époque, c’est sans doute parce qu’il incarnait l’exotisme de l’Inde, ses yogis gourous, les promesses de Katmandou, et les sons psychédéliques des sitars, tablas et guitares «wah-wah».

La Route de la soie

«Le patchouli a connu son heure de gloire dans les années 1970, avec toute une horde de parfums chyprés, racés, très sensuels, comme le mythique Patchouli de Reminiscence. Souvent associé à une note animale type civette ou castoréum dans La Nuit de Paco Rabanne ou Aromatics Elixir de Clinique, analyse Olivier Pescheux, parfumeur chez Givaudan. Mais il était utilisé depuis bien plus longtemps dans la parfumerie européenne.»

Importé à travers la Route de la soie, grâce aux propriétés antimite et anti-vermine des feuilles de cet arbre qui pousse en Chine et en Indonésie, il devient l’un des éléments de base des pots-pourris et des parfums à l’époque victorienne en Angleterre. En France à la même période, ce sont les châles de cachemire d’Inde et d’Indonésie embaumant le patchouli protecteur qui mettent les Parisiennes en émoi.

Une fois déballés dans les élégantes boutiques du quartier de l’Opéra, les modèles les plus parfumés attirent de manière irrésistible les femmes. Cette découverte pousse les parfumeurs à introduire de l’essence de patchouli, obtenue après distillation à la vapeur d’eau, dans leurs créations. Ces nouvelles fragrances séduisent surtout les demi-mondaines, ces femmes entretenues par de riches Parisiens, comme si la puissance racée du patchouli avait un pouvoir de séduction.

«Un parfum qui sente l’amour»

Cette facette sensuelle du patchouli a, un siècle plus tard, donné de la profondeur aux familles des fougères et chyprés, Miss Dior en tête. Avec elle, Christian Dior cherchait à créer «un parfum qui sente l’amour», contrastant avec les effluves lourds en vogue à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Il souhaitait parfumer les silhouettes de son premier défilé haute couture en février 1947 au 30, avenue Montaigne, pour donner une aura olfactive à la nouvelle femme révolutionnaire, féminine et rayonnante, que ses robes galbantes exaltaient.

Chaque femme que j’habille laisse derrière elle un sillage de désirs.

Christian Dior

Miss Dior, chypre vert, diffusait en tête des notes de sauge sclarée et de bergamote, sur un cœur de rose et un fond chaud de mousse verte et de patchouli. «Voilà pourquoi je suis devenu aussi parfumeur, confie Christian Dior dans ses Mémoires. Pour que chaque femme que j’habille laisse derrière elle un sillage de désirs.»

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Des sucrés aux chyprés

Une fois les cheveux et les barbes des hippies coupés court, le patchouli a pratiquement disparu des compositions, ne trouvant pas sa place dans les dominances marines et propres des décennies 1980. Jusqu’au succès planétaire de deux parfums construits sur cette essence racée: Angel de Thierry Mugler en 1992 et Coco Mademoiselle en 2001. Dominé par des notes de caramel, de vanille et de cacao, le parfum devenu culte d’Olivier Cresp se distinguait par sa forte teneur (30%) en patchouli.

A l’origine de la famille olfactive des gourmands, cette fragrance émanait un fond sensuel et oriental totalement nouveau, grâce à l’association du patchouli et des notes sucrées. Pour Chanel, Jacques Polge relançait de son côté la famille des chyprés, avec une proposition légèrement gourmande, une tête un peu marine, très florale et fruitée, et un fond dominé par du patchouli, qui donne une signature chic et sensuelle à l’ensemble. Le succès de Coco Mademoiselle a entraîné dans son sillage la création de beaucoup de parfums sur le même thème, comme La Vie est Belle de Lancôme, dans lesquels le patchouli s’est fait plus ou moins discret.

Le nouveau patchouli

«Depuis deux ou trois ans, le patchouli devient omniprésent. Les progrès récents de la chimie ont donné une nouvelle aura à cette matière première. Grâce à eux, elle peut être mieux fractionnée, plus lumineuse, en retirant par exemple ses facettes trop terreuses, trop moisies. La plupart des boisés et des orientaux en contiennent désormais», poursuit le nez, qui l’utilise presque dans chacune de ses compositions en plus ou moins grosse quantité.

Selon lui, rares sont les ingrédients à avoir autant d’arguments techniques, de signature olfactive et de longévité. «Ses qualités de diffusion, de puissance et de rémanence le rendent très intéressant. Il a beaucoup de facettes: à la fois terreux, un peu moisi, boisé, camphré. Il est mystérieux, ne ressemble à rien d’autre et a un côté provoquant, voire exhibiteur.»

Addictif!

Pour marquer les 50 ans de la marque parisienne Diptyque, il vient de lancer Tempo, un hommage au patchouli mythique des années 1960. «La difficulté était de ne pas faire un parfum ringard, mais quelque chose de contemporain qui plaise aux gens d’aujourd’hui. Pour cela, j’ai travaillé avec plusieurs qualités de patchouli, un patchouli cœur, une distillation moléculaire et de l’absolue, cette dernière peut rarement être utilisée car elle est presque noire et colore donc les parfums qui en contiennent.» Une fragrance moderne, que le parfumeur a portée tout l’été caniculaire, dans laquelle le patchouli est toujours aussi sensuel.

Ce survol de l’histoire du patchouli dans la parfumerie prouve qu’il a toujours été auréolé d’une dimension addictive, associée à l’amour, à la séduction libérée, souvent révolutionnaire. Celle qui poussait certaines femmes à laisser tomber leur châle pour dévoiler une épaule dans le Second Empire. A exalter leur hyper-féminité en robe Dior. Ou danser nues à Woodstock.

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Encadré

Une essence naturelle

Le patchouli fait partie des rares matières premières qui ne peuvent être reproduites par la parfumerie de synthèse. La qualité des feuilles de ce petit arbuste fragile et des distillations est donc essentielle. Dans ce sens, Givaudan a mis en place en 2014 un programme baptisé «Origination», lancé avec le patchouli. Il vise le développement de filières d’approvisionnement par des partenariats éthiques et durables. Plus de 800 producteurs de patchouli travaillent sur l’île indonésienne de Sulawesi (fermiers, distillateurs, collecteurs) pour le géant de la parfumerie mondiale basé à Genève.


Les six parfums:

Cythera, Aesop, 2018, Barnabé Fillion, parfum d’intérieur

Cythera célèbre l’histoire et la ténacité herculéenne de la ville grecque dont il tire son nom grâce à un mélange puissant de néroli, de géranium et de patchouli. Une habile association à l’ambrette et à la myrrhe donne un arôme chaud, boisé et stimulant.

Coco Mademoiselle Intense, Chanel, 2018, Olivier Polge, femme

On retrouve l’orange de Sicile, la bergamote de Calabre, la rose et le jasmin typiques du succès de 2001. Pour amplifier son magnétisme et sa tenue, le parfumeur Olivier Polge a associé une proportion plus grande de feuilles de patchouli à un accord ambré composé d’un absolu de fève tonka et d’un absolu de vanille de Madagascar.

Moonlight Patchouli, Van Cleef & Arpels, 2016, Sonia Constant, mixte

L’aspect boisé, terreux et camphré des premières notes du patchouli s’enrobe de cacao. Puis, Moonlight Patchouli évolue peu à peu vers un cœur plus floral. L’iris y dévoile sa facette poudrée. Elle est alors accompagnée de l’élégance florale et féminine de la rose de Bulgarie. Enfin, la composition s’achève par des tonalités fruitées modernes et originales. Cuir et daim finissent de sublimer le tout d’un souffle particulièrement sensuel.

Tempo, Diptyque, 2018, Olivier Pescheux, mixte

Il faut oublier le patchouli des années hippies et son odeur âpre des sous-bois humides. Ici, trois extraits issus de l’île de Sulawesi en Indonésie rythment la composition de leurs nuances tantôt boisées et racées, tantôt terreuses ou enveloppantes. Relevé par la feuille de violette, la sauge sclarée et le maté, Tempo vibre sur la peau d’une étonnante sophistication.

Patchouli Impérial, Dior, 2011, François Demachy, mixte

Cette composition intense transporte les sens dans un Extrême-Orient mystérieux. Elle est sombre et envoûtante, comme l’arrière-boutique odorante d’un apothicaire en Asie. Construit autour du patchouli, le cœur mêle la rose à de légères notes irisées fruitées. En fond, le cèdre et le santal s’associent à l’ambre pour un effet légèrement animalisé.

Orage, Louis Vuitton, 2018, Jacques Cavallier Belletrud, homme

Magique ou effrayant, l’orage connecte au ciel comme à ce qui nous enracine dans le sol. Il fait résonner le sacré logé au plus profond des hommes. Dans ce sens, Orage associe la noblesse de l’iris et la fraîcheur végétale du vétiver à un cœur de feuilles de patchouli. Majestueux, le patchouli aimante l’attention et devient aussi lumineux que la foudre.