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élégance italienne

La (grande) mesure du temps

A Milan, la maison A. Caraceni de costumes «grande mesure» distille un savoir-faire d’exception intemporel, loin des modes passagères. Visite guidée des lieux

Sur la façade cendreuse de l’immeuble, l’enseigne oxydée a perdu de son lustre. Dans le salon de réception des clients, la moquette rouge n’est pas de toute première fraîcheur. Et les photos de gloires fanées du salon d’essayage évoquent d’abord le passéisme. Pourtant, au 1er étage du 16 Via Fatebenefratelli – une bâtisse résidentielle passe-partout du centre de Milan –, les surgissements du passé sont autant d’indices: les témoins ostensibles d’un style intemporel. Dans la maison A. Caraceni, on pratique à la main depuis sept générations l’art de la grande mesure – la confection de costumes sans patrons génériques ni modèles.

On est à deux pas et pourtant loin du quadrilatère. Dans cet appartement labyrinthique reconverti depuis 1946 en atelier de production haut de gamme, on croise une trentaine d’artisans discrets, autant de tables ancestrales de coupe et de confection, des fers à repasser insoulevables, et, cousus de fils blancs, des costumes suspendus à peu près partout.

Mais dans ce décor vieilli, le temps qui passe ne se fige pas. Il est dans ce temple du sartorialisme – où l’on est admis que sur recommandation – un antidote à l’agitation empressée du luxe bling-bling. Loin des couvertures de la mode qui ne dure pas, c’est Gianni Agnelli en personne qui trône dans le salon de réception au sommet d’une pile jaunie de magazines des années 80. L’homme le plus élégant d’Italie, un inconditionnel des costumes «bespoke» de la marque séculaire, semble adresser un ultime pied de nez aux circonvolutions de la mode.

L’atelier A. Caraceni est l’une des antichambres de l’élégance ultime, un lieu où le temps ne s’écoule pas de la même manière qu’ailleurs. Meilleur indice de cette anomalie temporelle, le maître des lieux lui-même, Carlo Andreacchio. Le jour où il nous reçoit, le maître tailleur à moustaches de 63 ans porte une veste croisée A. Caraceni qui n’a pas loin de 20 ans. Sublime d’actualité et d’élégance. Et qui dégage une impression d’aisance et de confort manifeste.

Gendre de Mario Caraceni, le maître tailleur est, selon les puristes, l’un des plus fidèles à l’héritage familial d’exception. Les clients ne s’y trompent pas. Dans la liste sans fin des noms prestigieux qui se vêtent ici, on ne retiendra que ceux des professionnels de l’élégance: Gianfranco Ferré, Calvin Klein, Ralph Lauren, Karl Lagerfeld (un très fidèle client), etc. comptent parmi les adorateurs de la marque.

La trentaine d’ouvriers sous ses ordres produit entre 500 et 600 costumes par an. Après avoir pris 26 mesures différentes sur un client, pour réaliser un patron unique car fabriqué spécifiquement pour lui, Carlo Andreacchio s’occupe de la coupe des tissus. «La première coupe c’est toujours moi, indique-t-il. A partir du moment où j’ai créé le patronage, alors d’autres peuvent s’en occuper.»

A proximité des fers à cheval qui lui servent à immobiliser les patrons sur sa table de travail, il conserve religieusement la paire de ciseaux qui lui vient d’Augusto Caraceni. Semblable à un bec de cigogne, l’antique cisaille est à usage strictement personnel: «Même ma femme n’a pas le droit d’y toucher», rigole-t-il. C’est lui qui l’aiguise en personne une fois par mois.

Pour s’offrir les services de la maison, il faut compter entre 5000 et 12 000 euros (laine spéciale «super 200») pour un costume deux pièces, et deux mois et demi à trois mois entre la commande et la livraison. «Ici tout est fait main, y compris la comptabilité, prévient-on. C’est notre mentalité.» Outre le téléphone fixe, le moyen le plus moderne de communiquer avec le vénérable atelier est le fax…

Augusto Caraceni, le père de Mario, est le maître tailleur qui a installé son atelier à Milan en 1946. Il a fait ses classes à Paris dans les années 30. Loin des codes uniformes et de la rigidité britannique, «Augusto a fait plus naturel et moins guindé.» Et l’hommage à l’expérience acquise en France figure sur la carte de visite: «Milan» y est écrit en français. Chez A. Caraceni sont également loin les Napolitains et l’emphase du Sud: «Nous avons un style plus sobre qui ne change quasiment pas au fil des ans», détaille Carlo.

Et le style de ces costumes, qui peuvent se garder facilement trente ans, est immédiatement reconnaissable. «Un Italien exilé à Londres cherchait désespérément un tailleur jusqu’au jour où il a croisé un homme portant le costume de ses rêves, raconte fièrement Carlo. «Où le trouver?» ose-t-il alors demander avant de s’entendre répondre: «Chez Caraceni, à Milan.»

Entre le sternum et les épaules: c’est là que se cache le secret de la ligne inimitable A. Caraceni. Un secret que l’on se passe de père en fils. Carlo, l’actuel dépositaire, est le seul à pouvoir tracer et interpréter les hiéroglyphes à la craie sur la feutrine qui sert à l’élaboration du patron d’une veste. Une formule magique puisqu’elle donne à la veste un confort inégalé. Une aisance dans les mouvements qui évite d’avoir à réajuster sa veste quand on s’assoit ou qu’on lève un bras.

Ce secret, Massimiliano aimerait bien le connaître. Agé de 25 ans, le fils de Carlo Andreacchio est en train de se former à l’art de son père. Via Fatebenefratelli – «l’école c’est ici» –, il a dû attendre six ans avant de pouvoir coudre sa première veste. «Il connaîtra le secret cette année à l’automne, dit son père qui rigole de l’impatience du jeune homme. Quand il me presse trop, je lui réponds tranquillo!» Tranquille, le maître mot de la marque.

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