Le ciel et ses secrets servent depuis toujours la cause du pouvoir. Les chamans, les prêtres et les princes se sont largement servis des mystères cosmiques et des peurs que cela engendrait auprès des peuples pour asseoir leur légitimité. Les uns ont appris à en décoder les cycles pour les caler sur leur calendrier tandis que les autres ont utilisé les connaissances astronomiques réservées aux initiés pour anticiper les phénomènes stellaires et ainsi démontrer la toute-puissance d’un pouvoir que les âmes simples pouvaient aisément imaginer comme étant d’ordre divin.

Le ciel, horloge primordiale, devait fasciner les premiers horlogers. A force de calculs, les meilleurs d’entre eux parvinrent, à l’instar des anonymes facteurs d’horloges monumentales dans les grandes cathédrales ou de Giovanni di Dondi, véritable pionnier de l’horlogerie (1318-1389), à en reproduire la mécanique à grands renforts de rouages. Ces premiers esprits brillants annonçant la Renaissance contribuèrent à faire basculer le monde dans une nouvelle ère en démontrant, par leur génie, la capacité de l’homme à défier le divin.

En créant des horloges incroyables comparables aux supercalculateurs ou aux accélérateurs de particules d’aujourd’hui, ils assuraient aux puissants de maîtriser dans un volume restreint tous les secrets de l’Univers. Les dirigeants de ce monde, conscients du potentiel que représentait le fait de posséder des instruments de mesure du temps capables de reproduire les cycles astronomiques, ont tous dépensé des fortunes pour disposer de machines ultra-compliquées à même de leur offrir le pouvoir de détenir notre système solaire, la Lune ou la voûte céleste, dans le creux de la main.

Faire du poignet une scène cosmique

A force de progrès successifs et grâce à cette propension qu’ont les horlogers à toujours vouloir se dépasser, la nouvelle génération de créateurs se trouve aujourd’hui dans l’obligation d’aller encore plus loin en matière de développements mécaniques pour épater un public devenu au fil des ans de plus en plus connaisseur et de plus en plus difficile. Les planisphères mécaniques proposés par Richard Mille ou Panerai, même s’ils n’avaient pas la complexité des modèles du XVIIIe et XIXe siècle ce qui, en soi, est un comble –, ont l’avantage d’avoir attiré l’attention du public sur ces mécanismes célestes un peu particuliers, dans lesquels les astres se mettent en scène pour donner l’impression qu’il est possible d’échapper un instant à la gravité pour les embrasser d’un seul regard. Il y a toujours dans ces architectures une sorte de magie teintée de poésie et de science.

Ces planétaires, véritables systèmes solaires en réduction figurant une vaste partie de notre ciel au point de nous englober dedans tiennent, grâce au génie des horlogers, dans un volume d’à peine 5 cm3. Cette prouesse dépasse l’entendement humain, incapable de saisir comment il a été possible à des hommes de reproduire et de miniaturiser l’Univers. La fascination est alors à son comble et l’horloger n’est plus un simple mécanicien capable de matérialiser le temps qui s’écoule. Il prend une dimension dans l’imaginaire des amateurs qui se situe entre le sorcier et le magicien. Réussir à transformer un adulte raisonnable en une sorte de Petit Prince à la Saint Exupéry en le confrontant à des montres comme la Planetarium Copernicus réalisée par Ludwig Oechslin pour la maison Ulysse Nardin dans les années 90, ou à la dernière création de Van Cleef & Arpels baptisée Complication Poétique Midnight Planétarium, est une expérience unique. L’effet produit par ces instruments d’un genre particulier sur les observateurs relève presque de l’hypnose. A leur façon de mettre des étoiles dans les yeux de ceux qui les observent, ils révèlent la passion des hommes pour le fantastique. Mais est-ce l’astronomie qui attire, l’envie d’avoir le cosmos au poignet, ou le plaisir de bluffer les observateurs par une mise en scène démonstrative dont la mécanique échappe à l’entendement?

Echapper à la gravité du quotidien

Comme on est subjugué par un prestidigitateur parce qu’il a le talent de détourner notre attention pour nous bercer d’illusions, les horlogers parviennent à leur façon à nous emporter dans la stratosphère. Il y a ceux qui s’en sont fait une spécialité comme Omega avec la Speedmaster Professional Moonwatch, également Fortis avec ses modèles dédiés à l’ISS, la Station spatiale européenne, ou encore Zenith avec la Stratos El Primero depuis l’exploit réalisé par Felix Baumgartner de la chute libre la plus haute de l’histoire. D’autres maisons ont trouvé différents stratagèmes pour augmenter leur capacité d’attraction, afin d’échapper à la gravité du commun, autrement dit pour sortir du lot tout en filant la métaphore spatiale. Par le passé (2003), la société SII, l’entité de développement de Seiko, avait produit, en toute petite série, une montre à quartz dont le boîtier laissait voir une demi-sphère rotative. Sa surface représentait la Terre vue de l’espace. La pièce en titane baptisée «Think the Earth» avait marqué les esprits.

Le choix fait par la maison Greubel Forsey d’installer un globe terrestre à la fois en volume et très détaillé dans son modèle GMT la distingue de toutes les montres de voyage existantes, car elle sait attirer l’œil de l’observateur et le mettre en orbite afin de lui donner l’impression qu’il observe la Terre vue de l’espace. Effectuant une rotation (anti-horaire) en 24 heures, cette petite sphère permet de visualiser les différents fuseaux horaires mais permet également à ceux qui viendraient à la croiser du regard de deviner que son propriétaire est un puissant globe-trotter ayant le monde, non pas dans sa poche, mais à portée de main, preuve d’un pouvoir considérable.

Par plaisir des interactions

Aujourd’hui, un certain nombre de marques, conscientes de l’intêret d’avoir la Terre entre les mains, veulent souligner leur capacité à prendre de la distance avec le monde en apposant à leur cadran des planisphères. L’effet est garanti, qu’il soit très visible ou simplement évoqué. La maison ­Patek Philippe avec la 5131, dont le centre est un planisphère émaillé, a donné le ton en faisant de l’absence de gravité une alliée. Frédérique Constant avec sa Classic Manufacture Worldtimer a également parfaitement saisi le potentiel de ce décor, tout comme Vacheron Constantin avec son modèle Worldtime ou Breitling avec la Transocean Unitime. Dans le cas de la montre Rotonde de Cartier Terre et Lune, l’idée était plus liée à l’évocation de la Terre en relation avec la Lune, notre satellite naturel dont la gravité a une incidence considérable sur l’état de la mer, la pousse des plantes et des cheveux et, à ce qu’on dit, sur nos comportements. Onirique et original, le traitement de ce garde-temps ne laisse aucun doute quant à la volonté de la maison de jouer avec les différentes acceptions du mot «gravité». En plus de créer la sensation avec cette représentation du monde comme si on le voyait de la Lune, les horlogers ont fait référence à la gravité de deux autres façons. Pour la première, ils ont eu recours à un tourbillon que l’on sait être un composant complexe dont la rotation minutée permet de soustraire l’organe réglant constitué du balancier, de l’ancre et de la roue d’échappement, aux effets de la gravité terrestre pour en améliorer la précision. La seconde allusion se révèle à travers le mécanisme mis en place dans cette pièce pour pouvoir montrer, à la demande, les différentes phases de la Lune. Une simple pression sur le poussoir situé à 4 heures et un cache de lapis-lazuli vient oblitérer tout ou partie du guichet circulaire de tourbillon en fonction de l’âge de la Lune au calendrier. Cet astre a pour lui d’exercer, depuis la nuit des temps, une véritable attraction sur les peuples, au point, comme pour les musulmans, de servir à l’élaboration du calendrier (calendrier Hégirien).

Demandez-lui la lune

Conscientes de cet intérêt, un certain nombre de marques se penchent régulièrement sur la façon la plus originale de représenter les cycles de la Lune pour entretenir cette attraction passionnelle auprès du public. L’affichage lunaire proposé par Patek Philippe avec la Star Moon Tourbillon réf. 5002 a fasciné les amateurs pour ce que notre satellite semblait apparaître vraiment dans le ciel. Cette représentation communément appelée affichage orbital synodique a également été proposée par Chopard dans la L.U.C 150 all in One.

C’est aujourd’hui au tour de la manufacture saxonne A. Lange & Söhne de dévoiler sa version de cette magnifique interprétation astronomique. Ici, le caractère attractif est rendu par la présence de notre Terre au centre de cette construction originale. Cela donne, pour la première fois dans une montre-bracelet, l’opportunité aux horlogers de mettre la Lune en situation par rapport à la Terre et au Soleil, dans cette construction figurée par le balancier oscillant. Cette construction astronomique, visible au dos de la pièce, fait appel à trois disques. Sur le ciel piqué d’étoiles, la Lune visible dans une ouverture circulaire tourne autour de la Terre dans le sens anti-horaire. On notera que sa révolution synodique (29 jours, 12 heures, 44 minutes et 3 secondes) d’une incroyable précision ne devra être corrigée d’un jour qu’après 1054 ans de fonctionnement continu… Pour afficher les évolutions de la Lune dans le ciel, un second disque tourne en dessous du premier dans le but de présenter la nouvelle lune jusqu’à la pleine lune. A la nouvelle lune, le disque est noir et occulté par une partie inférieure noire. A la pleine lune, le même disque est clair. Au centre de cet affichage, la Terre tourne en 24 heures permettant ainsi d’avoir pour l’hémisphère Nord une idée de l’heure dans le monde grâce à la présence d’une échelle graduée sur 24 heures à la périphérie de cet assemblage d’une rare majesté sur lequel sont représentées sur fond bleu nuit intense plus d’un millier d’étoiles avec précision.

Et parce que les réalisations les plus folles sont toujours les plus attirantes aux yeux des fanatiques de belle horlogerie, la maison De Béthune propose cette année la Dream Watch 5, dont le boîtier en titane grade 5 au dessin futuriste s’inspire d’un vaisseau spatial – une tendance très «nouvelle horlogerie». Fortement gravitationnelle, cette pièce place au centre de son univers un système de phases de lune dans lequel notre satellite se trouve être une sphère véritable travaillée en deux couleurs et effectuant une rotation pour laisser voir ce qui sert de cadran à cette montre, la juste phase, une fois cette petite ­complication réglée.

> Les différentes formes de gravité

La gravité est une loi physique expliquant l’attraction des corps entre eux. Elle est synonyme de pesanteur. Galilée (1564-1642) a réfléchi à la gravité lorsqu’il a travaillé sur le mouvement pendulaire d’objets massifs dont les amplitudes sont censées avoir une durée déterminée et constante en fonction de leur longueur. Mais la loi universelle de la gravitation a été énoncée par Isaac Newton (1643-1727). A partir des lois de Kepler et la loi de Christiaan Huygens (l’inventeur du spiral de montre en 1675) sur la force centrifuge, il établit en vertu du principe des actions réciproques que la force exercée par un corps sur le premier doit être égale (et de sens opposé), mais également proportionnelle à la masse gravifique du deuxième.