Figures de style

Pourquoi le grunge?

Le négligé est la marque des années 1990, époque qu’on croyait révolue. Mais aujourd’hui des designers aussi influents que Dries Van Noten et Hedi Slimane s’inspirent de cette ère où le débraillé faisait figure de distinction. Quel feu cherchent-ils? Notre chroniqueuse Valérie Fromont a son idée

Il fallait bien s’y attendre. Après une nostalgie éperdue des 80’s, voilà que les années 90 reviennent. Des designers influents comme Hedi Slimane et Dries Van Noten le disent. Et les jeunes de 20 ans le montrent. Des expos de photo ravivent le grain si particulier de cette décennie (Juergen Teller à l’ICA de Londres). Mais de quoi se souvient-on, au juste? Ni des tailleurs tristes gris souris qui tentaient de faire passer les femmes pour des hommes comme les autres, ni des senteurs unisexes. Ce que 2013 a retenu de 1993, c’est le grunge. C’est cette couverture du magazine The Face sur laquelle Kurt Cobain pose en robe à fleurs, barbu, le cheveu en pleine déliquescence, la clope fatiguée et l’œil charbonneux qui offre en spectacle les lendemains d’hier.

Qu’est-ce que nous raconte le grunge d’aujourd’hui? Que des garçons et des filles de 20 ans rêvent d’une époque qu’ils sont trop jeunes pour avoir connue, mais suffisamment âgés pour l’avoir entraperçue et idéalisée. A la manière d’une image subliminale, elle a donné une couleur indélébile à leur paysage esthétique, elle a baigné de leur empreinte diffuse leurs premières émotions. Et aujourd’hui, ils veulent leur part de ce rêve fugace. Comment peut-on être, à 20 ans, nostalgique de ce que l’on n’a pas connu? La puissance de l’imaginaire déployé par ce que l’on a seulement entrevu est immense: elle se nourrit de cette matière dense, mouvante, protéiforme et inépuisable du fantasme. De nos projections, de nos silences, de nos arrière-mondes.

Je n’ai plus 20 ans. Le grunge, je l’ai connu à 15 ans lorsqu’il battait son plein dans les années 1990. Je volais alors les pulls de mon frère aîné pour m’en faire des robes. A 20 ans, j’étais enfin mûre pour la nostalgie de mon enfance: je volais les pattes d’eph’ de ma mère et tout ce qui évoquait de près ou de loin les années 70 était culte. A 30 ans, je regardais les jeunes de 20 ans mettre des épaulettes, du jaune fluo et des lunettes Wayfarer avec circonspection. Moi qui avais connu les années 80, je m’étonnais – je m’indignais! – que l’on puisse convoquer des années aussi clinquantes et mal sapées. La relecture des 80’s à peine digérée, voilà que le grunge des années 90 distille à nouveau ses relents débraillés. Dans la rue, partout, des chemises en flanelle tartan sur des robes de rien du tout. Des garçons qui se laissent pousser les cheveux, des filles qui mettent des boots de garçon et volent peut-être les pulls de leur grand frère. Ambiance cracra, blafarde, érotique. Aux défilés, des designers de 40 ans dessinent des habits dispendieux pour des dames qui veulent ressembler aux filles de 20 ans qui s’habillent dans les friperies. Le grunge, une esthétique canonisée, figée sous cloche comme un bibelot précieux alors même qu’elle s’est construite sur un désir de laisser-aller. Comme une image qu’on fixe dans sa rétine et qu’on aménage dans sa mémoire de peur qu’elle ne s’en aille. Le grunge, s’en souvient-on, c’était avant tout des garçons et des filles qui n’entendaient pas leur mère leur dire d’aller se laver les cheveux, parce qu’ils jouaient de la guitare trop fort.

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