Pas moins de trois âmes semblent s’être réincarnées dans le corps délicatement hâlé de Gwyneth Paltrow. Celle de Rika Zaraï. Celle de Margaret Thatcher. Et celle d’un gilet jaune tendance no gluten et œuf vaginal. Vous me suivez? Vraiment? Tssss, tssss. Le chroniqueur-mentaliste que je suis voit bien que vous être perdus. Comme d’habitude. Allez, c’est le début de l’année. Je reprends donc cette chronique à zéro.

Gwyneth Paltrow, donc. On en parle parce que ses conseils de santé, une fois de plus, viennent d’être épinglés par le corps médical. Cette fois, elle ne recommandait pas d’aller au sauna pour lutter contre la grippe (mauvais), ni de rééquilibrer ses hormones en introduisant des œufs de jade dans son vagin (pas bon), mais de pratiquer des douches intimes aromatisées (un jeu sans doute agréable du point de vue gouzi-gouzi, mais déconseillé pour sa santé).

Gwyneth Paltrow est cette comédienne qui dut sa célébrité naissante au fait d’avoir partagé la vie, le lit et la coiffure de Brad Pitt. Elle obtint un Oscar dans les années 1990, avant de suivre une carrière en dents de scie. Enfin, et on ne le dénonce pas assez, et je m’en vais le faire courageusement: c’est pour ressembler à Gwyneth Paltrow et à ses copines que, tous les matins, des milliards d’adolescentes se lissent les cheveux d’une façon aussi obsessionnelle que désolante, insupportable, démoralisante, moche, banale, déprimante, plouc et hautement répréhensible.

Gourou de la beauté intérieure

Mais Gwyneth Paltrow est désormais surtout connue comme entrepreneur. Son site baptisé Goop vaudrait, selon le New York Times, 250 millions de dollars. Au départ, en 2008, Goop n’était qu’une newsletter toute chou où Gwyneth prodiguait des conseils de copines. Aujourd’hui, Goop est un site qui vend tout l’attirail néo-new-age en vogue: compléments alimentaires, déco, conseils santé, bien-être, livres de cuisine, maquillage, sagesse, séminaires à 2000 dollars la séance VIP, régimes, stylisme pour les stars, apparitions people, sans compter des pop-up stores dans le monde entier. Gwyneth s’y profile comme une nouvelle Rika Zaraï qui aurait troqué les bains de siège pour des pratiques plus intimes soi-disant ancestrales. Et comme la Margaret Thatcher du mieux-vivre: pas de viande, pas d’alcool, pas de café, pas de gluten, pas de pommes de terre, pas d’aubergines, pas de sucres raffinés, pas de tomates, pas de fruits de mer, pas de riz blanc, pas d’œuf. Et on en passe. La fureur de vivre remplacée par la détox à vie. La promesse d’avoir l’air jeune à condition de vivre comme des vieux. Le bonheur aussi affolant qu’un lait d’amande mixé à son propre placenta.

Et voilà notre Gwyneth intronisée gourou de la beauté intérieure – laquelle doit quand même se voir à l’extérieur. Ce qui est moins cool, c’est qu’à y regarder de plus près, sur son site, comme sur celui de milliers d’autres prêchant le mieux-vivre, pullulent les soi-disant chercheurs qui prétendent, l’air de rien, révéler des vérités de santé tenues cachées, raconter des diètes dont les bienfaits seraient injustement niés par la médecine occidentale ou vendre des vitamines soi-disant secrètes contre les méfaits de notre mode de vie. Il y a, derrière les sites comme celui de Goop, tout un arrière-fond de paranoïa récupérée à des fins mercantiles. Quand on y pense, c’est fou à quel point les publications en apparence cul-cul comme Goop, avec leurs soi-disant contre-vérités et leur idée du bonheur associé au refus, ont gentiment et depuis longtemps contribué à préfabriquer le discours anti-médias d’une partie des gilets jaunes, de Donald Trump et des vagues racistes ou intégristes qui se lèvent un peu partout. Goop pas cool.


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