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caractere d’impression

Happy Mary!

Mary Katrantzou est l’étoile montante de Londres, connue pour ses imprimés explosifs, son univers surréaliste et ses couleurs qui flashent. Interview en technicolor.

Un jour, après avoir suivi son travail autour d’une collection, le petit ami de Mary Katrantzou lui a dit: «Tu dois te trouver dans un endroit très joyeux, dans ta tête.» Peut-être quelque part sur un arc-en-ciel. Ou dans un spot publicitaire parmi des milliers de ballons multicolores lancés dans les airs. Ou encore dans les fonds sous-marins avec des lunettes magiques lui permettant de percevoir les nuances chromatiques de chaque poisson, de chaque corail, de chaque algue. La veinarde. Mary ­Katrantzou, silhouette hiératique presque toujours vêtue de noir, semble faire ondoyer son monde en technicolor autour d’elle, comme un album photo qu’elle aurait découpé, collé, recolorié et réagencé pour donner à voir ses paysages intérieurs.

Elle a fait sensation sur la scène londonienne avec son premier défilé, pour l’automne-hiver 2009-2010, où elle dévoilait alors son sens de la couleur, de l’architecture, de la symétrie et son fabuleux talent pour les imprimés. Ses images de bouteilles de parfum et de bijoux oversize – qui donnent étrangement l’impression d’être à la fois hyperréalistes et abstraites – enveloppaient et sculptaient la silhouette dans un joyeux carambolage de couleurs, de textures, de formes, de lignes et d’idées, mêlant les influences du constructivisme russe et des affiches de cinéma des années 70. Le succès fut immédiat. Depuis, cette Grecque de 29 ans est l’étoile montante de Londres. A chacun de ses défilés, la presse est dithyrambique. Anna dello Russo, créature de mode favorite des photographes de rue, s’est fait l’étendard de ses créations. En 2010, la créatrice a gagné le prestigieux Swiss Textiles Award et a commencé dès lors à travailler avec des fournisseurs suisses.

L’excentricité de son propos, la palette de ses techniques, la richesse de ses inspirations et son aptitude à rendre flatteuses, sur le corps d’une femme, des formes aussi inattendues qu’un abat-jour ou des images d’in­térieurs ont fait d’elle l’une des voix les plus singulières de sa génération. Si elle est souvent cataloguée comme la reine de l’imprimé, Mary Katrantzou n’entend pas laisser son avenir dans la mode se limiter à cela. Architecte de formation, c’est son sens du motif, de la symétrie et de la couleur qui l’ont conduite à l’imprimé, des qualités qui pourraient aussi s’exprimer tout autrement. Autant de pistes de réflexion qu’elle a entamées, cet hiver déjà, au travers d’une collaboration sur les broderies avec la maison Lesage ou de son travail très avant-gardiste sur la maille.

Le Temps: D’où vient votre affinité avec les imprimés?

Mary Katrantzou: C’est une transition qui s’est faite naturellement entre mes études d’architecture et le design textile. J’ai toujours été forte dans la couleur. Avec la mode, j’ai commencé à m’intéresser à un type d’imprimés plus spécifique, au corps féminin, à sa manière de bouger, à projeter mes motifs en trois dimensions.

Comment travaillez-vous sur les imprimés et les trompe-l’œil? Quel est votre processus de création?

Cela dépend en grande partie des recherches que je fais chaque saison; le processus est toujours différent. Pour ma collection automne-hiver 2012, Everyday Object, j’ai rassemblé des objets par couleur: jaune, vert, bleu… J’ai ainsi créé une base de données, puis fait des collages avec ces formes pour créer quelque chose de décoratif autour du corps. Je me suis servie de cela comme modèle pour construire mes imprimés. Ce sont ensuite ces proportions qui me servent de point de départ pour ma recherche de couleurs. J’utilise Photoshop, mais étant donné que je me base sur une recherche d’images réelles, le rendu devient hyperréaliste. Cela n’est qu’un exemple… La saison précédente, pour les fonds sous-marins et les champs de fleurs, je me suis documentée, inspirée d’images puis je les ai entièrement créées plutôt que de partir de collages. Pour ma collection d’intérieurs, j’ai dessiné des pièces qui avaient une perspective en 3D et un sens de l’architecture. J’ai construit la perspective autour du corps de la femme, puis j’ai utilisé des magazines de design et enfin j’ai pris différents détails pour meubler les pièces.

Qu’aimez-vous dans l’idée du trompe-l’œil?

J’avais envie de faire de la joaillerie oversize, mais je ne voulais pas la traiter de la même manière que Chanel, Comme des Garçons ou Moschino avant moi. J’ai voulu faire de la joaillerie qui aurait été impossible à porter si elle avait été réelle, du fait de sa taille, son échelle ou même son prix. J’ai trouvé intéressant de manipuler les imprimés dans ce sens et d’élargir la perception de ce qu’une femme peut porter tout en restant flatteur. Car ce qui compte, quels que soient le processus de création et le nombre de recherches engagées, c’est juste que ce soit une très belle robe avec de belles couleurs et de belles formes. Le trompe-l’œil aide à trouver ce genre d’équilibre entre quelque chose qu’on ne porterait pas normalement, des accessoires originaux, des proportions dont on n’a pas l’habitude. Et que tout cela soit pourtant évident sur le corps une fois porté.

Vous êtes architecte de formation. Quel a été votre plus grand challenge en passant des imprimés pour l’intérieur aux imprimés pour la mode? Qu’est-ce que cela veut dire, pour vous, d’habiller un corps?

C’est une discipline complètement différente. Pour l’intérieur, on travaille sur une surface plate: les imprimés que vous dessinez, c’est ce que votre produit final devient, il ne change pas vraiment. Dès que vous commencez à travailler sur une forme en trois dimensions, il faut prendre en considération le mouvement, le confort. Considérer le corps d’une femme afin que les imprimés tombent harmonieusement. Lorsque vous prenez tous les paramètres en compte, cela influence vraiment la manière dont vous dessinez un imprimé. Si celui-ci est plus fort, alors il détermine la silhouette. Si la silhouette est plus forte, elle détermine l’imprimé. Ce sont des équilibres subtils.

Votre travail est souvent défini comme surréaliste. Qu’est-ce que cela évoque pour vous?

Mes collections sont souvent dramatiques. Je prends des éléments de deux univers qui n’ont rien à voir et je les télescope. Par ailleurs, je joue souvent sur les définitions, sur les mots, comme cette jupe crayon faite avec un imprimé crayons. J’attrape une idée, je la fais danser dans ma tête et je la montre sous un angle différent.

Considérez-vous votre approche de la mode comme décorative?

Quand vous travaillez avec des imprimés, cela devient forcément décoratif. On insiste beaucoup dans la mode, en ce moment, sur les aspects conceptuels du design, sur l’inspiration, le sujet de la collection. Mais ce qui m’importe, c’est de créer un langage visuel grâce aux couleurs, aux formes, aux textures. Cela devient un filtre au travers duquel peut s’exprimer tout mon travail. Mon approche est à la fois minimaliste – elle s’exprime au travers de mes lignes très claires – et très maximaliste, du fait de la nature décorative de mes imprimés. Tant que les imprimés définissent une grande partie de ma collection, mon travail continue d’être décoratif dans une large mesure. Par ailleurs, ce que je trouve aujourd’hui intéressant, c’est de travailler avec différents métiers d’art, utiliser des techniques diverses et essayer de les rendre modernes, de par la manière dont je les utilise.

Quels ont été les thèmes que vous avez développés pour votre collection automne-hiver 2012-2013?

L’idée principale, c’était de prendre le trivial pour le transformer en sublime. Choisir des objets de la vie de tous les jours, comme un crayon, une cuillère, une machine à écrire, un téléphone, et les montrer d’une tout autre manière afin d’en percevoir la beauté. J’ai souvent travaillé à partir d’objets nobles, des portraits du XVIIIe siècle, du verre soufflé, de la joaillerie… Je voulais laisser cela de côté. Nous avons collaboré pour la première fois avec la maison de broderies Lesage. Nous avons œuvré à élever le quotidien, les choses basiques grâce à notre travail sur les habits. Nous avons aussi beaucoup structuré la collection autour de la couleur, qui donnait à chaque pièce une identité très spécifique. Et pour la première fois, nous avons utilisé du blanc et du noir – et toutes les couleurs entre ces deux pôles.

Comment en êtes-vous venue à l’idée d’une collaboration avec la maison Lesage et comment s’est-elle passée?

Nous avons été mis en contact par Nathalie Dufour, la directrice de l’Andam (Association nationale pour le développement des arts de la mode), qui savait que je voulais me concentrer sur les broderies et sur le fait main. La maison Lesage avait vu mes collections et ils étaient intéressés car ils avaient envie d’un nouveau projet, différent de leur travail avec les grandes marques. Pour moi, c’était un honneur, c’était la première fois qu’ils collaboraient avec un jeune designer. Nous avons pu profiter de leur expertise, de leurs techniques et parvenir à un résultat que nous n’aurions jamais pu atteindre par nous-mêmes. Nous sommes déjà en train de travailler avec eux sur notre prochaine collection et comme nous avons plus de temps, j’espère que cela va générer une collaboration encore plus forte.

Dans quelle mesure les imprimés peuvent-ils être au service de la silhouette d’une femme?

Beaucoup de gens ont encore peur des imprimés car il y a quelques années, le désir se portait avant tout sur un vestiaire pragmatique. Or, les motifs peuvent créer une illusion autour du corps. Je dirais qu’il faut avant tout trouver la silhouette qui vous va, puis l’imprimé vient créer comme une seconde peau pour la femme. Vous pouvez faire quelque chose de très fort visuellement. Vous pouvez aussi vraiment transformer la morphologie, galber votre ligne. Nos robes avec des bouteilles de parfum dessinaient une silhouette de femme fatale, comme une robe très couture l’aurait fait, mais grâce aux imprimés. Que ce soit parce qu’ils créent un style très individuel, vibrant, coloré, ou parce qu’ils sculptent la silhouette, vous pouvez obtenir quelque chose de très singulier, ajusté à votre corps et votre tempérament. Mais tous les imprimés ne sont pas forcément bons, et je suis très critique vis-à-vis de ceux qui ne tiennent pas compte des proportions de la femme, une chose qui semblerait indispensable pour n’importe quel vêtement uni.

Que diriez-vous à une femme qui aurait peur de se trouver envahie par le décor qui l’entoure dans vos habits?

La meilleure manière de rentrer dans les imprimés, c’est par étapes. On n’est pas obligé d’aller vers des imprimés très forts tout de suite! On peut ajouter juste une touche, commencer avec des accessoires, ou une jupe que l’on mélange avec des éléments simples de sa garde-robe. Mais le plus beau compliment que j’ai reçu, c’est de savoir que les femmes qui achètent mes vêtements n’avaient souvent jamais mis d’imprimés auparavant. Certaines, qui travaillaient dans le milieu de l’art, s’habillaient en noir car elles ne souhaitaient pas que le vêtement interfère avec ce qu’elles représentent. D’autres étaient simplement plus conservatrices. Et puis, sans particulièrement chercher le changement, elles ont aimé le design et la beauté du vêtement en soi. Il faut trouver un élément dans l’imprimé qui vous accroche vraiment, c’est tellement instinctif et visuel.

Avec des habits qui ont un impact si fort, est-ce plus difficile pour les femmes de se faire remarquer pour elles-mêmes, et non pour leur robe?

Si vous portez l’une de mes robes, c’est sûrement que vous voulez qu’on vous remarque. Les femmes qui sont attirées par mon travail ont une forte présence, car pour porter des imprimés aussi radicaux. Il faut avoir une grande confiance en soi et être capable de partir un peu à l’aventure...

Pouvez-vous imaginer aller dans une tout autre direction que les imprimés?

Mon style est avant tout caractérisé par un sens du motif, de la symétrie et de la forme architecturale qui sera toujours là, au-delà même de mon travail sur les imprimés. Nous explorons différentes directions, la maille, la broderie... Selon les saisons, l’accent est davantage mis sur la couleur, la texture ou les motifs. Tant que j’aurai de nouvelles choses à dire à travers l’imprimé, cela fera partie de mon travail, mais je n’ai pas l’impression d’être limitée à cela.

Vous êtes Grecque. Qu’est-ce que le classicisme représente pour vous, et comment l’exprimez-vous dans votre travail?

La Grèce n’est jamais intervenue dans mon travail de manière littérale. Mais le classicisme, le sens de la symétrie, de l’équilibre, sont pour moi fondamentaux. C’est comme une toile de fond, un réservoir dans lequel je vais puiser des images, la manière dont je les assemble ou je les dispose autour du corps.

Présentez-vous des versions portables de vos vêtements en dehors des pièces de collection?

Absolument. En voyant les shows, on peut penser que mon offre est réduite à cela, mais en réalité, nous avons à peu près ­60 looks en offre commerciale, alors qu’il n’en défile que la moitié sur le podium. Chaque saison, nous augmentons cette part. Nous avons de nombreuses robes, blazers, jupes, pantalons, un vestiaire dans lequel on peut piocher au quotidien. J’accorde la même importance à une robe de défilé qu’on vendra à 10 exemplaires qu’à une robe de la collection commerciale que l’on vendra à 500 exemplaires. C’est important que les gens soient inspirés par leurs vêtements, qu’ils les portent tous les jours ou pour une seule occasion.

Etant donné votre méthode de travail, vous considérez-vous comme une artiste?

Beaucoup de mes références sont inspirées par l’art. Et il y a des moments où je ressens que mon travail, parce qu’il est si visuel, me permet d’exprimer ce qui me semble être pertinent pour l’époque. Mais en même temps, je travaille de manière très pragmatique. Il s’agit de vendre un produit, qui va être porté: l’objectif de chaque saison, c’est que mes habits soient vendus. Mais tout ce qui m’inspire nourrit mon travail et ce que les gens, j’espère, trouvent en lui, tout cela a une origine artistique.

Comment se fait-il que vous vous habillez toujours en noir?

C’est une question que je ne résoudrai peut-être jamais, même si j’ai souvent essayé de l’analyser. Quand vous travaillez avec autant de couleurs, vous vous créez une sorte d’uniforme. Mon appartement est aussi très minimaliste, avec des murs blancs et des parquets en bois, il n’y a que très peu de couleurs. J’ai besoin de me détacher de mon travail, comme pour laver ma palette. Ce qui ne veut pas dire que je ne porte jamais d’imprimés. Je porte parfois un foulard, et si je sors, j’ajouterai toujours une touche de couleur. Mais au quotidien, le noir est la meilleure manière de mettre toute ma créativité et mes couleurs dans mon travail.

Comment le fait d’habiter à Londres et d’avoir étudié à Central Saint Martins vous ont-ils aidée à construire votre carrière?

Ce sont d’incroyables plateformes pour bâtir votre carrière depuis vos études jusqu’à l’établissement de votre propre marque. Vous y recevez les soutiens et le rayonnement nécessaires pour faire connaître votre travail auprès des marchés internationaux, ce que cette ville prouve depuis plusieurs années déjà. Vous travaillez aussi parmi un collectif de designers très créatifs et cela vous pousse, chaque saison, à repousser vos limites.

Vos robes ressemblent à des tableaux. Avez-vous le sentiment d’avoir des paysages intérieurs?

Un jour, après m’avoir suivie pendant le développement d’une de mes collections, mon petit ami m’a dit que je devais me trouver dans un endroit très joyeux dans ma tête. Oui, les formes que je développe et mon langage visuel sont intimement liés à mon esthétique personnelle. Il s’agit de donner à voir un monde au-delà de la mode. Les imprimés que je crée pourraient facilement être transposables, cela pourrait être une peinture sur le mur, ou une image animée. Ce n’est pas qu’un imprimé, c’est tout un mode d’expression, un paysage surréaliste, un assemblage d’éléments qui créent quelque chose de singulier et d’unique.

Quel rôle jouent l’humour, la légèreté et la surprise dans votre travail?

Quand j’ai débuté dans la mode, je n’avais pas vraiment encore de recul vis-à-vis de mon travail et, chaque saison, j’ai essayé d’analyser ce que je faisais. Plus tard, quand j’ai créé des jupes en forme de lampe, ou des imprimés avec des drapés de rideaux, mes facéties étaient plus conscientes. C’est bon de s’amuser dans la mode, beaucoup de gens la prennent très au sérieux – ce qui est important – mais on peut être ludique avec ce que l’on porte ou ce qui nous inspire si l’on crée. J’essaie d’être ouverte, pour chaque collection, à ce qui peut stimuler mon imagination, sans me fixer de limites.

En 2010, vous avez gagné le Swiss Textiles Award. Qu’est-ce que cela a signifié pour le développement de votre carrière?

Ce prix est venu à un moment vraiment important dans mon développement. Je me suis retrouvée dans une lignée de gens d’un calibre incroyable qui ont gagné ce prix avant moi. De par cette exposition, cela a permis à mon travail d’être considéré sous une lumière différente. Ce prix m’a conféré de la légitimité. Financièrement, cela nous a permis d’avoir de meilleurs moyens de production, de travailler avec des fournisseurs auxquels nous n’aurions jamais eu accès ou des maisons de textiles suisses formidables, comme Schlaepfer.

Parmi les designers de votre génération, à Londres, nombreux sont ceux qui travaillent avec les imprimés. Même si chacun d’entre vous a une approche très différente, pourquoi sont-ils si populaires selon vous?

La différenciation de ces approches n’est devenue possible que très récemment car, au début, ça ressemblait surtout à des photos imprimées sur le corps, ce n’était pas très séduisant et ça n’avait pas grand-chose à voir avec la mode. Les gens ont mis du temps à maîtriser les techniques et trouver leur propre signature. Beaucoup de designers ont recours à l’imprimé car c’est une formidable manière de distinguer son univers. Il est important de pouvoir se singulariser, surtout au début d’une carrière. La technologie a permis d’utiliser l’imprimé de manières très différentes. C’est pourquoi c’est devenu tellement en vogue, à Londres, où il y a beaucoup de jeunes designers. Et ça dure car, d’une saison à l’autre, on peut explorer de nouveaux territoires.

«Les motifs créent une illusion autour du corps»

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