Studio harcourt

«Harcourt, c’est une expérience»

En 2007, le studio Harcourt est en train de péricliter. Bernard Arnault est en lice pour le reprendre. Mais c’est Francis Dagnan, un homme d’affaires actif dans l’immobilier, qui remporte la mise. Entretien

Le Temps: Harcourt est un studio mythique, mais qui est le produit d’une époque révolue, les années 30. Pour quelles raisons l’avez-vous racheté en 2007?

Francis Dagnan: Je suis passionné de photo depuis mon adolescence et j’ai eu l’occasion de croiser la route de Harcourt en tant que client. Je m’étais fait photographier avec mes filles. J’ai noué des liens avec la propriétaire de l’époque (Anne-Marie de Montcalm, ndlr). Puis il s’est trouvé que le studio devait être repris…

Comment avez-vous réussi à acquérir Harcourt en dépit du fort intérêt que lui portait le patron du groupe LVMH, Bernard Arnault?

C’est un hasard factuel. Je n’ai ni les compétences ni la fortune de Bernard Arnault, mais à un moment précis, la comtesse de Montcalm me l’a proposé. Je n’avais que quelques jours pour me décider. Je ne me suis pas basé sur des audits compliqués. J’y ai cru. C’est une intuition d’entrepreneur. J’ai accepté de reprendre la société, et pas seulement la marque. Depuis on a équilibré les comptes et on a obtenu des résultats d’exploitation positifs.

Avec vos cabines photographiques conçues sur le modèle du Photomaton, vous avez démocratisé la marque.

Studio Harcourt est connu des personnes qui sont âgées de plus de 40 ans, car il a photographié toute la bourgeoisie française et européenne. Or, nous cherchions à donner un petit accès à l’univers Harcourt à un public plus jeune. Cette cabine reproduit schématiquement le procédé Harcourt avec une lumière continue.

Peut-on considérer un portrait Harcourt comme l’équivalent, pour la bourgeoisie, des portraits que l’aristocratie commandait à des peintres afin de transmettre le souvenir idéalisé de ses ancêtres?

Nous nous inscrivons clairement dans la lignée des peintres classiques. Dans les années 30, la bourgeoisie avait le désir d’accéder à des codes aristocratiques. Je pense que la demande des clients, encore aujourd’hui, montre une constante: laisser une trace magnifiée de soi. Harcourt, c’est plus qu’une photo: c’est une expérience. Celle d’être traité comme une star: chez nous, ce sont les mêmes photographes qui font le portrait des clients privés et ceux d’Alain Delon, de Marion Cotillard, ou de Jean Dujardin.

Ce sont aux portraits de stars que l’on pense avant tout quand on mentionne le nom Harcourt.

La photo Harcourt est issue de l’univers lié aux acteurs des années 30. A l’époque, ils étaient considérés comme des dieux. Et c’est de là que découle l’iconographie Harcourt: pas de référence au temporel, pas d’accessoires. Les dieux ne sont pas traversés d’émotions ambivalentes comme on peut l’être dans la vie, et donc ils ne sourient pas. Nous ne sommes pas dans le descriptif mais dans l’interprétation.

Votre esthétique s’inscrit dans le réalisme poétique des années 30-40. Mais comment la faites-vous évoluer?

L’iconographie Harcourt évolue. Légèrement. Par exemple, à l’époque, on pratiquait beaucoup le «flou net». Vous aviez les yeux, le nez et la bouche nets, et le reste partait dans le flou. Le photographe Calba (Henry Calbadian, ndlr), qui a longtemps travaillé chez Harcourt, m’a expliqué qu’ils utilisaient des bas Dior, je ne saurais pas vous dire pourquoi, qu’ils posaient sur l’objectif et trouaient avec une cigarette. Ils ajustaient ensuite le trou sur le visage. Mais cette technique n’est plus d’actualité. Si l’on a un flou, aujourd’hui, il est dû à la profondeur de champ de l’appareil.

Il faut du temps pour obtenir un portrait Harcourt. En venant chez vous, une certaine clientèle habituée à la satisfaction immédiate de ses désirs doit apprendre à se plier à la contrainte du temps.

C’est un artisanat d’art! Si vous commandez des chaussures, ou un costume sur mesure, cela va prendre un certain temps. Un portrait chez nous demande entre vingt et vingt-cinq heures de travail. Mais c’est aussi cela, le luxe…

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