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Robert de Luxembourg dans ses vignes.
© Alain Benoit

Tradition

«Haut-Brion est la plus ancienne 
marque de luxe du monde»

Domicilié à Vevey, le prince Robert du Luxembourg dirige le célèbre Grand cru classé bordelais qui appartient à sa famille depuis 1935. Il est l’ambassadeur de son style classique «sur l’élégance et la complexité, comme de la soie»

Robert de Luxembourg est prince mais il n’est pas précieux. Quand il évoque le Château Haut-Brion, acheté par son arrière-grand-père Clarence Dillon en 1935, il commence par évoquer les spécificités du sol caillouteux des Graves, à proximité immédiate de la ville de Bordeaux. C’est là qu’il a passé ses vacances, enfant, à arpenter les vignes, collectionner les pierres typiques de la région (les graves, justement) et à s’imprégner de l’odeur entêtante du chai.

C’est tout naturellement que ce résidant suisse – il vit à Vevey depuis 2004 – est devenu administrateur du célèbre Grand cru classé. C’était en 1993 et depuis lors tout ou presque a changé à Bordeaux. Installé dans un fauteuil confortable de l’Hôtel des Trois Couronnes le Prince Robert évoque son parcours avec la finesse et la précision d’un grand chasselas – un cépage qu’il a appris à aimer. Entretien exclusif.

Le Temps: A quand remontre votre premier souvenir en lien avec le vin?

Robert de Luxembourg: Ma mère (ndlr: Joan, petite-fille de Clarence Dillon) a toujours été très impliquée dans la marche du domaine Clarence Dillon. Elle en a repris la gestion en 1975. A l’époque, la famille possédait uniquement Château Haut-Brion. J’avais 7 ans. Je vivais au Luxembourg, mais je passais l’été sur place pendant que ma mère s’occupait de redécorer le château. Pendant la Deuxième guerre mondiale, il avait été utilisé par l’armée française, qui l’avait transformé en hôpital pour officiers. On l’a récupéré en mauvais état, très sale. C’est à cette période que j’ai senti du vin pour la première fois. Pas goûté, juste senti. Ça m’a tout de suite beaucoup intéressé. J’ai senti que c’était important.

– Dans quelles circonstances avez-vous repris les clés du domaine?

– Jusqu’en 1992, je vivais aux Etats-Unis. J’écrivais des scénarii pour le cinéma avec ma femme. Notre carrière commençait à décoller. On travaillait principalement à Los Angeles. C’est à ce moment-là que mon grand-père m’a sollicité. J’en ai longuement parlé avec lui. J’ai dû faire un choix: c’était maintenant ou jamais. Nous sommes rentrés en Europe. Je me suis dit que je pourrais toujours reprendre l’écriture si ça ne marchait pas.

– Haut-Brion est une affaire de famille: l’actionnariat est composé exclusivement des descendants de Clarence Dillon, une cinquantaine de personnes au total. N’est-ce pas une difficulté de gestion supplémentaire?

– Je suis le seul membre de la famille qui est actif au sein de la société, comme directeur général dès 2002 puis comme président dès 2008. Alors bien sûr, je ne fais pas que de la gestion. Une partie de mon travail consiste à entretenir des relations avec la famille et de leur transmettre les informations nécessaires. La dimension relationnelle est très importante, d’autant que beaucoup de choses ont changé en une génération. A l’origine, nous n’avions qu’un vignoble, Haut-Brion. Il n’y avait pas de bureau sur place. On avait un comptable qui venait deux fois par semaine chez mon arrière-grand-père à Paris et une personne qui s’occupait des relations publiques au château. Le premier bureau sur place a été ouvert au milieu des années 1970, quand le château a été rénové.

En 1983, il y a eu le rachat du Château La Mission Haut-Brion, le domaine voisin. Depuis lors, tout a changé. Nous sommes passés d’une trentaine d’employés à 175. Nous possédons plusieurs sociétés et filiales: Clarence Dillon Wines, société de négoce, crée en 2005; Château Quintus, à St-Emilion, issu de la réunion des vignobles de Tertre Daugay et du château L’Arrosée, rachetés en 2011 et 2013. Enfin, en 2015, nous avons ouvert l’hôtel Dillon à Paris, avec le restaurant Le Clarence. Mais là je suis moins impliqué. Ce sont des métiers à part.

– Haut-Brion, c’est aussi une histoire de famille pour la gestion du vignoble, avec des Delmas qui se succèdent de père en fils…

– Oui, Jean-Philippe représente la troisième génération de la famille dans la fonction de chef d’exploitation. Contrairement à moi, il n’a pas de comptes à rendre à son père: il est à la retraite (rire). Avant de reprendre les rênes de la partie viticole du domaine, en 2003, il a travaillé 10 ans avec son père Jean-Bernard, qui a commencé son activité en 1961. Son grand-père Georges était arrivé au domaine en 1923. La dimension familiale se mesure difficilement. Mais cela donne une âme à un domaine. C’est quelque chose d’inexplicable, mais les gens le ressentent. Cela ajoute au plaisir que l’on prend de boire tel ou tel vin. En tant qu’amateur, j’aime connaître la personne qui le produit, connaître son histoire. J’aime aussi déguster dans la cave avec le producteur. Ça amène une dimension supplémentaire au vin.

– Justement, les vins des grands châteaux bordelais ne sont pas présentés à l’aveugle lors des dégustations primeurs organisées chaque printemps. N’est-ce pas une façon d’influencer les dégustateurs? Il est difficile de mettre une note médiocre à un mythe qu’on admire…

– Je peux entendre cet argument, mais ce n’est pas la seule vérité. C’est un débat dans lequel il n’y a pas de réponse définitive. J’aime bien faire le parallèle avec l’art. Si je vais au musée et que je passe devant un tableau de Léonard de Vinci, je ne suis pas sûr de le remarquer. Si on me le dit, j’aurai un autre regard, une autre appréciation. Je pourrai le mettre dans un contexte historique, avec des références par rapport à d’autres œuvres qu’il a pu exécuter. C’est la même chose avec un grand vin. Même si on est extrêmement fort en dégustation, on peut passer à côté. Si vous devez déguster une cinquantaine de cuvées en parallèle, vous aurez tendance à privilégier les plus faciles à comprendre, celles qui ont du fruit, parfois un léger sucre résiduel…

Haut-Brion n’est pas du tout dans ce profil-là. Face à des vins plus modernes, on risque de le rater. Par ailleurs ce qui accompagne le vin joue aussi un grand rôle. Il y a quelques semaines, j’ai participé à une dégustation à l’aveugle d’une vingtaine de Premiers grands crus classés âgés d’une quinzaine d’années. D’abord en salle de dégustation puis à table. L’appréciation des vins s’est manifestée de manière très différente dans les deux contextes. Haut-Brion s’est révélé pleinement à table. C’est un vin qui est fait pour être bu à table avec plusieurs années de bouteille.

– Quel regard portez-vous sur le système des primeurs?

– C’est un système qui nous est envié dans le monde entier. Cela donne un focus extraordinaire sur le dernier millésime. J’étais à Bordeaux cette année en avril. On a reçu 1500 personnes sur 5 jours. Elles venaient d’absolument partout. C’est une force commerciale exceptionnelle pour Bordeaux. Une force de vente aussi. Les maisons de négoce vendent nos vins à travers la planète sans qu’on finance cet effort. C’est exceptionnel! Le système a fait ses preuves dans les moments difficiles et dans les millésimes exceptionnels. Bien sûr, il y a des périodes plus délicates que d’autres, comme c’est le cas pour tous les marchés dans le monde.

– Comment gère-t-on le fait d’être devenu un produit de luxe, avec des prix qui se sont envolés ces vingt dernières années?

– On a toujours essayé d’éviter que nos vins deviennent des produits financiers. Ils sont produits pour être bus. Mais la spéculation a toujours existé. Haut-Brion est la plus ancienne marque de luxe du monde. Il occupe une place fondamentale dans l’histoire du vignoble girondin. L’an dernier, j’ai lancé un concours pour trouver les traces les plus anciennes possibles attestant la vente de vin sous ce nom. Jusque-là, on avait trouvé une référence remontant à 1660 dans le livre de cave de Charles II. Grâce aux nouvelles recherches, on est remonté jusqu’en 1521 et en 1526, soit avant même le rachat par la famille de Pontac. Ça nous a coûté 50 000 francs en vin, mais on a gagné un siècle et demi d’histoire! Ce qui est très intéressant, c’est qu’à l’époque déjà, les vins du domaine coûtaient plus cher que les vins des environs. On parlait déjà d’un style particulier, avec plus de couleur et de structure que les clairets de l’époque.

– Et quel est le style Haut-Brion?

– Haut-Brion est souvent difficile à comprendre. C’est un vin d’intellectuel. Il est sur l’élégance et la complexité, comme de la soie. Le Mission Haut-Brion est plus charmeur, sur le velours. C’est fascinant, car ce sont deux propriétés voisines avec le même propriétaire et la même équipe d’œnologues. Pourtant, leurs expressions sont très différentes. C’est un excellent exemple de l’effet terroir.

– Vous êtes résidant suisse depuis 2004. Quel regard portez-vous sur les vins suisses?

– Je suis ébloui par la qualité des vins blancs suisses. J’aime beaucoup le chasselas, cépage que j’ai vraiment découvert grâce à Jérôme Aké Beda, le sommelier de l’Auberge de l’Onde à Saint-Saphorin. Je suis aussi un énorme fan de païen et de petite arvine. J’ai goûté des merveilles. Mais c’est un secret bien gardé: la quasi-totalité de la production est bue en Suisse. J’en profite pleinement.


Le mythe en chiffres

Le vignoble de Haut-Brion recouvre 48,35 hectares, dont 2,9 hectares plantés en blanc (sémillon et sauvignon blanc). Parmi les cépages rouges, le merlot représente 45,4% de la surface, le cabernet sauvignon 43,9%, le cabernet franc 9,7% et le petit verdot 1%. L’âge moyen des vignes est de 30 ans, 1,5 ha du vignoble est replanté chaque année. Depuis 1977, Haut-Brion cultive une collection de clones dans ces différents cépages, ce qui permet au domaine de sélectionner les plants convenant le mieux à l’élaboration du grand vin.

Le vin

Le domaine produit quatre vins, deux rouges et deux blancs. Le Château Haut-Brion rouge occupe le sommet de la pyramide au niveau qualitatif et quantitatif, avec une production comprise entre 120 000 et 140 000 bouteilles selon le millésime. Le Clarence de Haut-Brion est le second vin, rebaptisé ainsi en 2007 en l’honneur de Clarence Dillon (jusque-là, il s’appelait Château Bahans Haut-Brion). Sa production annuelle est comprise entre 60 000 et 80 000 bouteilles.

Le Château Haut-Brion Blanc est une merveille malheureusement très rare et donc très onéreuse. La production est estimée entre 6000 à 7000 bouteilles. Le Clarté de Haut-Brion, enfin, nommé ainsi à partir du millésime 2009, est issu du mariage des seconds vins blancs du Château Haut-Brion et de la Mission Haut Brion. La production annuelle est de l’ordre de 14 000 bouteilles.

Le prix

Le Château Haut-Brion est devenu un produit de luxe, comme tous les Premiers Crus classés de Bordeaux. Leur prix a augmenté de plus de 700% en 30 ans, sans doute un record mondial. La bouteille de Mouton Rothschild 1982 était ainsi vendue à 45 francs suisses en primeurs – une autre époque. Le millésime 2015, actuellement en vente, est vendu 540 euros. Mouton Rothschild 2010 a atteint le montant record de 945 euros, exactement le même prix que Château Haut-Brion.

Le saut a eu lieu au début des années 2000. Selon la «Revue des vins de France», qui a listé l’évolution des prix dans son numéro de septembre 2016, la bouteille de Haut-Brion est passée de 93,60 euros en 2002 à 390 euros en 2005 jusqu’au sommet stratosphérique, mais éphémère, de 2010. (P.-E. B)

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