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La haute couture et ses paradis perdus

La semaine de la haute couture automne-hiver 2015 vient de prendre fin à Paris. Une étrange saison entre enchantements et ascèse. Comme à chaque époque perturbée, la mode choisit sa manière de répondre, ou de résister, oscillant entre libération des corps et contraintes. Entre le désir et la raison. Ou la déraison

La haute couture et ses paradis perdus

La semaine de la haute couture automne-hiver 2015 vient de prendre fin à Paris. Une étrange saison entre enchantements et ascèse. Comme à chaque époque perturbée, la mode choisit sa manière de répondre, ou de résister, oscillant entre libération des corps et contraintes. Entre le désir et la raison. Ou la déraison

La mode est le reflet exacerbé d’une époque et il n’est pas étonnant qu’avec les temps troubles que nous traversons, la mode tourne son regard vers les Eden oubliés. «On a envie d’esprit, de fantaisie. On vit des temps atroces et cette collection est une résistance relativement joyeuse et solaire», explique Bertrand Guyon, le nouveau directeur artistique de Schiaparelli, qui fait briller des soleils dans le dos des femmes. C’est Elsa qui l’inspire, la femme dont l’extravagance conviendrait bien à l’époque. «Si elle vivait encore aujourd’hui, elle porterait un perfecto, c’est certain», relève Farida Khelfa, l’ambassadrice de la marque, en évoquant celui qu’a dessiné Bertrand Guyon avec son dos brodé.

Certains couturiers et créateurs maîtrisent parfaitement l’art du storytelling. Raf Simons a commencé une saga en arrivant chez Dior et poursuit son œuvre, un chapitre après l’autre. Sa dernière collection haute couture convoque les peintres primitifs flamands dans un décor qui aurait pu être peint par Jackson Pollock. Son défilé semble un conte de fées complexe dont l’issue serait tout sauf certaine. D’amples manteaux-capes empruntent leurs couleurs aux palettes des peintres flamands et leurs plis ont des envolées baroques. Ce n’est pas par hasard que Raf Simons intitule cette collection «Le jardin des délices», une évocation du fameux triptyque de Jérôme Bosch. On y passe du paradis perdu à l’Enfer, en s’arrêtant dans un jardin étrange. Cela pourrait être une allégorie de notre quotidien. «J’étais intrigué par l’idée de fruit défendu et par ce que cela peut signifier de nos jours, explique Raf Simons dans le dossier du défilé. Comment l’idée de pureté et d’innocence s’oppose à celle d’opulence et de décadence […].» Le créateur semble choisir le parti de l’innocence, évoquée par de longues robes virginales à peine protégées par des bijoux cottes de maille. Un défilé à clés, où, par-delà son évidente beauté, il faudrait prendre le temps d’en décrypter les multiples symboles.

Le défilé Atelier Versace est un joli sortilège, à mi-chemin entre le songe d’une nuit d’été, le festival de Coachella et le conte médiéval. Surprenant d’ailleurs, quand on sait combien Donatella Versace revendique la «sexitude» comme marque de fabrique. Robes de mousseline effilochées dans des teintes pastel, robes de fées, dos ornés de fleurs de velours, diadème floral, un défilé touché par la grâce.

«Grâce» est l’un des mots qui reviennent souvent pour évoquer les défilés de cette saison. Il habille merveilleusement la collection de Yiqing Yin, qui a effectué un virage à 180 degrés la saison passée, en faisant basculer sa haute couture dans le prêt-à-porter avec ses robes fragiles à la transparence faite pour habiller des corps qui dansent la vie. «Grâce» est aussi le seul mot qui vienne à l’esprit après le défilé de Bouchra Jarrar. Au chaos, la couturière oppose le calme de sa vision et ses harnais de plumes semblent la réminiscence d’un paradis perdu.

Les défilés haute couture n’ont pas vraiment choisi leur camp entre l’Enfer et l’Eden. John Galliano joue avec la dualité des choses et des âmes, entre le beau et le laid, le riche et le pauvre. La collection «Artisanal» de Maison Margiela est faite de ces contrastes-là. Le couturier réussissant à mettre de la fulgurance dans des matériaux de récupération les plus ordinaires, comme cette robe en sac de toile de jute imprimée, ou cette cape en film de plastique transparent. Transmutation du déchet, passage de la poubelle au podium, une allégorie troublante quand on connaît le parcours du couturier.

Elie Saab s’inspire de sa propre histoire, avec sa collection «Shades of Gold» aux accents byzantins: l’or et l’amour comme leitmotivs. Sa robe de mariée est une évocation de celle que portait Claudine Saab, son épouse, lors de leurs noces. Le 4 juillet, jour du défilé, marquait leur 25e anniversaire de mariage. Et lorsque l’on voit passer ses robes de dentelle d’or aux manches bordées de vison, on songe au tableau Les Epoux Arnolfini de Jan Van Eyck.

Déclaration d’amour aussi chez Alexis Mabille, qui présentait une collection créée sur mesure sur les femmes de sa vie. Alexandre Vauthier chante l’amour à sa façon, instinctive, sensuelle, et lance sur le podium une collection «sauvage». Une de celles qui transforment les hommes en loup de Tex Avery. Les femmes portent des bijoux indiscrets de diamants et d’émeraudes qui se glissent dans les décolletés dessinés par le couturier pour le joaillier Mellerio dits Meller.

C’est étrange de voir combien les couturiers ont ressenti le besoin de convoquer les grands maîtres de la peinture cette saison, en regard de leurs collections. Julien Fournié et ses héroïnes sorties d’un tableau expressionniste, Giambattista Valli, sa vision psychédélique et ses robes à traînes comme des monochromes, Giorgio Armani et ses robes couleurs de scarabée à la manière d’un tableau en ailes de papillon de Damien Hirst, Karl Lagerfeld, pour Fendi qui faisait défiler sa collection «Haute Fourrure» devant une reproduction gigantesque du fameux tableau Piazza d’Italia de Giorgio De Chirico. Viktor & Rolf, eux, le font à leur façon, de manière littérale, et habillent leurs mannequins de tableaux déconstruits et façonnés en robes. Un exercice de style: «Nous sommes des artistes de la mode et nous avons voulu pousser cette expression à l’extrême», disent-ils après leur défilé performance.

Enfin, il y a eu Chanel, qui répondait au temps présent par le passé et le futur. Dans un casino vide, Geraldine Chaplin, Isabelle Huppert, Vanessa Paradis, Julianne Moore, entre autres stars, portant des robes dessinées sur mesure par Karl Lagerfeld, se sont mises à jouer à la roulette comme s’il ne devait pas y avoir de lendemain. Puis les mannequins sont apparus, sorte d’androïdes vêtus de tailleurs en métal fritté créés en 3D grâce à une nouvelle technologie (selective laser sintering). Les épaules carrées rappelaient les années 40 et les longues robes de mousseline certaines silhouettes portées par Coco Chanel dans les années 30. Et de tout cela naît une dangereuse beauté.

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