La haute couture prend la parole

Les collections haute couture printemps-été 2015 ont été présentées dans un Paris meurtri. Mais au lieu d’une collision attendue de mondes que tout oppose, elles étaient emplies de sens cachés, de poésie, de beauté pure. Comme un appel à toutes les libertés

Quel étrange télescopage: juste après les attentats qui ont frap­pé Paris début jan­vier commençait la Fashion Week. Le prêt-à-porter homme d’abord, puis la haute couture. Dans les longues files d’attente, en ouvrant son sac devant les vigiles, au moment de présenter son passeport et son carton d’invitation, deux sujets de conversation faisaient passer le temps: le défilé de Rick Owens, qui a dévoilé le sexe des hommes (46 ans après qu’Yves Saint Laurent a fait défiler sa robe aux seins nus en 1968*), et les attentats parisiens.

Quand Atelier Versace a ouvert le bal dimanche soir, on se demandait comment appréhender cette semaine. Tous ces fourreaux de tapis rouge avec leurs découpes dévoilant des courbes et des pans de peau destinés à quelques happy few au corps parfait, toutes ces robes sur lesquelles des artisans avaient passé des centaines d’heures – un mois pour la traîne de la robe de mariée Chanel –, ces pièces hors norme étaient-elles hors sujet?

C’est d’ailleurs la question que s’est posée la couturière Stéphanie Coudert juste après les attentats (LT du 20.09.2014). «Quand c’est arrivé, je me suis demandé si j’allais défiler. Puis j’ai appelé mon attachée de presse et lui ai dit que j’aimerais tellement défiler à l’Institut du monde arabe (IMA), si c’était possible. J’ai passé dix ans de mon enfance en Iran et en Irak», dit-elle, comme pour expliquer sa démarche.

Sa collection se veut un pont entre Orient et Occident. C’est aussi un questionnement autour de l’empreinte de la féminité: les filles marchent sur demi-pointes, comme pour exister sans déranger dans ce lieu où reposent les livres saints, Coran et Torah, tandis que quelques vers, extraits des sept poèmes préislamiques des Mu’allaqât, défilent sur les murs «en adéquation hasardeuse avec les modèles», dit-elle. «Oui, j’ai bu du vin vieux, après la retombée/Des ardeurs du jour, contre bel argent frappé.»

Et puis il y a ces calligraphies peintes à même le tissu que l’on ne comprend pas, mais dont la beauté suffit. La mode peut-elle transmettre des messages comme le feraient des mots? «Mais oui, répond Stéphanie Coudert, on peut faire passer des messages discrets, secrets, des calligraphies instinctives sur des robes.»

Orient rêvé

Certaines collections nous interrogent sur notre perception de l’Orient. Une confrontation douce et poétique, comme pour conjurer l’actualité. Julien Fournié a choisi de faire défiler un Orient rêvé peuplé d’odalisques aux robes parcourues de calligraphies, de grandes voyageuses, d’impératrices et de déesses que l’on croirait sorties d’un tableau orientaliste du XIXe siècle.

Mais celui qui en parle le mieux, de son Orient rêvé, c’est Elie Saab. Sa collection était un chant nostalgique, une ode à son pays lumière, le Liban, et sa ville Beyrouth, qu’il souhaiterait voir vivre en paix. «Aujourd’hui, lorsque j’observe le déroulement de l’histoire du Liban avec ses hauts et ses bas, ses périodes prospères et celles plus fragiles, je ressens pour Beyrouth un puissant élan d’espoir mais aussi de gratitude, explique le couturier. J’ai créé cette collection pour célébrer Beyrouth, comme un hommage aux bâtisseurs qui n’ont jamais cessé de croire en cette ville et en sa reconstruction. Mon vœu le plus sincère est que ce défilé transmette un peu de l’esprit de cette ville, son élégance et sa douceur de vivre.»

Sa collection est légèreté et transparence, avec un motif récurrent, la tulipe: «Ce motif est celui d’une robe de soie noire imprimée de tulipes – discrète, cintrée à la taille, évasée en corolle – que portait ma mère dans les années 1960. C’est peu dire que ce souvenir m’a marqué: il m’a façonné, s’est imprimé au plus profond de mon être et de ma vision de couturier. A chaque fois que je me suis lancé dans une nouvelle collection, le souvenir de la robe à tulipes de ma mère m’est revenu comme une sorte d’idéal.» L’idéal d’une époque où la vie semblait être devant soi.

On retrouve la tulipe, la rose, la pensée, ou ces «fleurs que la nature n’a pas eu l’idée de créer», dixit Karl Lagerfeld, dans plusieurs collections: Chanel, Dior, Alexis Mabille, qui fêtait les 10 ans de sa maison, Frank Sorbier, ou Viktor & Rolf, et leurs fleurs en trois dimensions taillées dans un wax créé pour eux, qui chantent la quintessence d’un été surréaliste. L’immense pop-up floral autour duquel défilaient des fées vêtues en Chanel, glissant sur leur bas de cuir, lui aussi était surréaliste. Il évoquait peut-être un monde où les fleurs ne seront plus qu’un beau souvenir de tissu. A moins que ce ne soit un acte poétique. «Je voulais faire un pop-up, ça fait rêver», confie Karl Lagerfeld après le défilé.

Les collections haute couture printemps-été 2015 parlent de libertés: celles des corps et de l’esprit, en évoquant le pouvoir des fleurs, ce Flower Power replacé dans un système, nos sociétés du XXIe siècle, dont l’entropie devient maximale. La convocation des années 1970, et l’esprit libertaire qui régnait alors, a permis à Raf ­Simons de poursuivre une réflexion sur le temps, et les ponts jetés entre les époques, initiée depuis plusieurs saisons. Un merveilleux champ de liberté. «Je voulais pour la haute couture et les femmes une vision plus sauvage, plus sexuée, plus étrange, et sans doute plus libérée», explique-t-il dans le dossier accompagnant le défilé.

Liberté. Jamais ce mot n’a-t-il été autant prononcé que pendant cette semaine de la couture. Et toutes ces références aux années 1970, vues chez Atelier Versace, Stéphane Rolland, Dior, étaient une façon de justifier le propos. D’en extraire la quintessence. Et l’une des manières de l’exprimer, c’est de révéler les femmes, la peau des femmes.

Liberté chérie

Quand on demande à Yiqing Yin si sa collection, qui convoque sur le podium l’esprit d’une femme ancestrale, libre, tribale avec des tatouages de tissus créés à même la peau, est une forme de réaction à l’époque, elle acquiesce. «On vit une période où il faut exprimer ses valeurs. J’ai envie de célébrer la beauté de la femme dans sa liberté, dans toute sa splendeur, dans toute sa complexité et tous ses paradoxes.»

La guerre versus la paix, la liberté, le bonheur, la poésie. On pouvait lire tout cela dans la trame des défilés haute couture printemps-été 2015. Et les couturiers ont utilisé le vocabulaire qu’ils connaissaient le mieux pour envoyer sur le podium leurs messages à peine codés: soie, tulle, organza, gazar, satin duchesse. Dans les corps dévoilés, dans la robe de Bouchra Jarrar, où un sein apparaît sous le tulle noir brodé de pétales, on pouvait remonter l’histoire, et suivre la trace de cette robe aux seins nus dessinée par Yves Saint Laurent pour la collection automne-hiver 1968-1969. Lorsque la rue était un terrain d’expression, un lieu où venir faire exploser les carcans d’une société, où réclamer des libertés. Toutes les libertés.

* La robe aux seins nus, en soie transparente, dessinée par Yves Saint Laurent pour la collection automne-hiver 1968-1969, fit scandale au point que les journaux américains refusèrent de la publier. Le mannequin Danielle Luquet de Saint Germain, qui avait défilé avec cette robe, l’a vendue aux enchères chez Drouot le 14 octobre 2013, pour une somme de 118 750 euros.

,

Elie Saab

Couturier

«J’ai créé cette collection pour célébrer Beyrouth, en hommage aux bâtisseurs qui n’ont jamais cessé de croire en cette ville et en sa reconstruction»