Design

La HEAD, 
10 ans 
et toujours 
à la mode

La Haute Ecole d’art et de design de Genève a fait du fashion design l’une de ses priorités. Elle fête cette année son anniversaire en organisant vendredi le grand défilé de ses diplômés

Le rendez-vous est devenu incontournable, selon la formule consacrée. Vendredi 18 novembre, la Haute Ecole d’art et de design de Genève (HEAD) organisera le dixième défilé de ses diplômés en design mode. Une parade en deux passages – un à 18h, l’autre à 20h30 – à l’issue de laquelle le Prix Bachelor HEAD Bongénie et le Prix Master HEAD Mercedes Benz seront décernés. L’anniversaire colle plus généralement avec celui de la HEAD dans son entier. Les 10 ans qui se sont écoulés ont vu l’ancienne Ecole supérieure des beaux-arts entrer dans le réseau des HES de Bologne, et beaucoup d’énergie consacrée à bousculer les mentalités.

La cheville ouvrière de ce grand bouleversement c’est lui, Jean-Pierre Greff, directeur survitaminé de cette institution dont il a dessiné les nouveaux contours en poussant notamment l’enseignement de la mode dans un pays où la tradition vestimentaire se cantonnait aux particularismes régionaux. «Je restais persuadé qu’il y avait ici un public pour la mode, une attente de la part des gens, explique ce dernier. Et qu’il fallait la positionner dans le champ du design. Revendiquer l’appellation Fashion Design était une manière de l’extirper de sa tradition couture et haute couture.»

Succès grandissant

Les débuts sont comme tous les débuts: un poil bricolés. Le premier défilé se déroule en 2006 dans la cour de l’école. Le deuxième gagne en confort: la HEAD a réquisitionné la salle de gym qui se trouve en face de ses locaux, sur le boulevard James-Fazy. Mais c’est vraiment en 2008, lorsque le show se déplace dans le Bâtiment d’art contemporain, que les choses sérieuses commencent. Et que le défilé HEAD gagne ses galons d’événement le plus couru de la saison. Un succès qui se mesure en données statistiques.

Déjà par la jauge des salles qui va aller en s’agrandissant. Des 400 places au Centre d’art contemporain, il est passé à 1000 lorsque le défilé était organisé dans une halle à Sécheron. Depuis 2015, il profite des 3500 places que peu contenir l’Espace Hippomène situé dans le parc Gustave et Léonard Hentsch dans le quartier de Châtelaine. Ensuite par sa résonance médiatique. «Depuis deux ans, la presse suisse nous suit. L’année dernière, on a vu arriver les médias internationaux, notamment italiens et français, venir scruter cette mode en train de se faire», observe Jean-Pierre Greff.

«Genève est idéalement située entre Paris et Milan»

Le directeur voulait faire de la fringue, le fleuron de la HEAD. Pari gagné. Ses étudiants se retrouvent régulièrement finalistes au Festival international de Hyères qui repère les jeunes pousses de la branche et qui a vu avant tout le monde les talents des Belges Viktor & Rolf et du Portugais Felipe Oliveira Baptista, président du jury du défilé HEAD 2016. Ses meilleurs diplômés rejoignent de grandes maisons (Sophie Colombo bosse désormais pour Givenchy).

Lire aussi: Felipe Oliveira Baptista, le styliste du crocodile préside le jury du défilé HEAD

Tandis que d’autres montent leurs marques, comme Jennifer Burdet, patronne de DYL, ou encore Magda Brozda et Pauline Famy, à la tête de Worn. Sans parler du sponsoring de Mercedes-Benz, Bongénie, Nars et plus récemment de Chloé – «une vraie reconnaissance» – et des partenariats avec les autres écoles européennes qui forment au design. «Genève est idéalement située entre Paris et Milan. Et puis nous tirons aussi profit d’un certain déficit qui frappe en ce moment les écoles de mode en France et en Italie.»

La ruche des petites mains

C’est le cas de Claire Lefebvre, qui vient de Lille, et a choisi d’apprendre le fashion design à Genève «parce qu’en France la HEAD jouit d’une excellente réputation», explique l’étudiante qui fait des essais de matériau, teste des choses molles. Sur le mood board de sa place d’atelier elle a épinglé des images de serviette-éponge, de carreaux de faïence et des photos de poils entortillés. «La salle de bains m’inspire. C’est un endroit injustement ignoré alors qu’il recèle un nombre incalculable de possibilités.»

Ses créations ne seront pas présentées jeudi. La Lilloise entame sa 3e année de bachelor. Les pièces qui passeront sous les lumières sont celles des diplômés bachelor et master qui ont achevé leur cursus et pour certains déjà quitté l’établissement avant l’été.

«Demain, on caste les mannequins qui vont donner vie à tout ça»

De la ruche où les petites mains cousent, découpent, tricotent et suent sur leur projet de fin d’année, on passe justement au mausolée, là où se trouvent les vêtements du défilé. Dans une salle au premier étage de la HEAD, les 25 collections hommes, femmes et même enfants sont strictement rangées et emballées sur des rangées de stenders. Fixées aux murs, les photos des modèles indiquent à la responsable cabine Laurence Imstepf qui va avec quoi.

«Demain, on caste les mannequins qui vont donner vie à tout ça», explique la gardienne de ces créations qui cadence leurs passages sur le podium. Styliste plus connue sous le nom de son label Mademoiselle L, elle a appris la mode ici à la HEAD. Diplômée en 2006, les défilés de l’école, elle connaît: en dix ans elle les a tous réglés.

Show professionnel

Laurence Imstepf est aussi la preuve que la mode suisse existe et que grâce aux efforts d’établissements comme la HEAD, elle se porte de mieux en mieux. Mais pas de grandes écoles de stylisme sans un excellent pilote. A l’origine, c’est la théoricienne de la mode et designer Leyla Belkaïd qui a mis en place le fashion design à la HEAD. A partir de 2008, Christiane Luible lui succède. Pendant cinq ans, elle va affiner le programme et donner un grand coup d’accélérateur à la filière avec l’aide du designer Bertrand Maréchal qui va faire du défilé un événement rythmé et pro avec DJ et light show. En 2013 la créatrice Ying Gao, ancienne diplômée de la HEAD, la remplace. Elle restera un peu plus d’un an.

«Est-ce qu’il y a un style HEAD? Je dirais déjà que le niveau est extrêmement élevé»

Depuis la rentrée 2015, le département est dirigé par Léa Peckre, 32 ans, Grand Prix du jury de Hyères en 2011. La styliste née à Paris est passée chez Jean Paul Gaultier, Givenchy et Isabelle Marant. Jeudi, ce sera son tout premier défilé. «Est-ce qu’il y a un style HEAD? Je dirais déjà que le niveau est extrêmement élevé. Et qu’ensuite on développe ici une mode très précise, honnête et sans esbroufe. Tout ceci constitue une réelle identité», analyse celle qui possède une marque de vêtements qui porte son nom.

«Mes habits s’adressent à des femmes plutôt sophistiquées. Je travaille beaucoup la coupe tailleur, j’aime le noir et les bleus sombres et jouer avec les transparences.» De toutes les responsables mode à être passées dans l’école, Léa Peckre est sans doute celle qui entretient le lien le plus fort avec le business. «C’est très important pour nos étudiants d’avoir comme interlocuteur quelqu’un qui est confronté tous les jours à l’économie de cette profession», reprend Jean-Pierre Greff.

Dure réalité

Léa Peckre a d’ailleurs mis en place pour les candidats au master de l’école un exercice grandeur nature. Son but? Réaliser ensemble une collection entière pour homme et pour femme, du prototype au produit fini en passant par le graphisme du carton d’invitation et les contacts avec les fournisseurs. Histoire de pousser tout le monde dans le bain de la dure réalité d’un métier où les appelés sont nombreux mais les élus beaucoup moins.

D’autant que la HEAD entretient cette particularité d’être une école d’art qui enseigne la mode. D’où cette impression, du moins pendant les premières années, qu’à Genève le concept marquait le pas sur le fashion. L’ambiance a ensuite évolué. Les inclinations se sont faites, disons, moins arty pour s’orienter vers un stylisme davantage en phase avec le marché. «Nous ne l’avons pas pensé comme ça, répond Jean-Pierre Greff. Si nous avons progressé, c’est pour aller vers plus de professionnalisme pour gagner en crédibilité et en légitimité.»

«Les deux shows ont affiché sold out en quelques heures»

Ce qui fait aussi qu’en 2016 les dates du défilé se sont déplacées dans le calendrier. Auparavant, elles occupaient des cases en octobre, pile pendant les fashion weeks de Londres, Milan et Paris. Ce qui n’arrangeait personne, et surtout pas les pros de la branche qui débarquaient à Genève en surchauffe. Il est aussi devenu payant: 20 francs la place assise, 10 pour assister au show debout. Les étudiants de l’école ont chacun reçu un billet. Ceux qui défilent, deux.

«La Saint Martins à Londres, La Cambre à Bruxelles… Toutes les autres écoles font payer leur défilé. Et encore, nous sommes les meilleur marché, assure le directeur. Pour nous, c’est aussi une manière de simplifier notre organisation en étant sûrs d’avoir un public motivé et intéressé. Les gens l’ont bien compris: les deux shows ont affiché sold out en quelques heures.»

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