Le verdict est tombé mardi. Travaillant à distance par écrans interposés, le jury des annuels Prix Mode de la Haute Ecole d’art et de design de Genève (HEAD) a distingué cinq lauréates sur les 28 diplômés de la filière design mode et accessoires: deux au niveau bachelor et trois en master. Pour propulser ces jeunes talents, les prix de la HEAD combinent plusieurs types de sponsoring alliant soutien financier et visibilité stratégique. En plus des enveloppes des groupes Firmenich et Bongénie, la marque de vente par correspondance La Redoute accompagne la réalisation et la commercialisation d’une mini-collection via ses canaux. Le salon international du vêtement et des accessoires Who’s Next, à Paris, offre, lui, un espace personnel au sein de sa prochaine édition, et donc un accès de choix aux acheteurs internationaux. Quant à la plateforme digitale pour la jeune création Eyes on Talents, elle suit son lauréat avec un programme de mentorat.

L’école romande ne cesse de grandir, tant au niveau de sa réputation internationale, du nombre d’inscrits, que des collaborations fructueuses avec des partenaires extérieurs. Au-delà des retombées positives accumulées par l’institution, ces prix en dessinent la cohérence. Les différentes visions de la mode semblent s’accorder sur un même ton. Autant d’univers esthétiques qui abordent les questions sociales et écologiques de notre temps, s’inscrivent dans une approche profondément personnelle et honnête, avec un souci constant de durabilité et de recherche de sens, sans oublier une appétence pour l’innovation qui ne cesse de séduire.

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Héroïnes de métal

Prenez les cyborgs sexy de Sarah Bounab, l’une des deux lauréates ex æquo du Prix Master Firmenich. La créatrice a transformé sa fascination pour le monde numérique en élisant sa propre «Digital Queen» (reine digitale). Elle imagine une créature hyper-féminine inspirée autant par les pin-up humanoïdes du dessinateur japonais Hajime Sorayama que par les scènes d’anthologie du film de science-fiction Blade Runner, de Ridley Scott. Ses imprimés sont créés à l’ordinateur, à travers la distorsion, comme ce motif léopard qui a été «glitché», c’est-à-dire brouillé pour donner un effet flou, mouvant et méconnaissable. Ses tissus se colorent de rose grâce à la teinture végétale faite maison avec des fanes de carottes. Inspiration robotique oblige, le métal est omniprésent et se décline à travers une logique anti-gaspillage pour minimiser les chutes. Il se fait sac ou ceinture, se tresse en chaînes en superposition sur une robe. Ces surfaces métalliques subliment ainsi des looks de soirée en reflétant la lumière, mais également grâce à leur délicat tintement.

La sensualité du métal figure aussi dans l’approche upcycling de Victoria Davies. Il s’agit d’une portière de voiture, une Citroën, coupée à l’aide d’un chalumeau dans l’atelier métal de l’école. A partir de ces bouts de carrosserie, la créatrice imagine un bijou de corps en les liant par de petits anneaux. De ses visites dans une casse automobile, elle a également ramené le cuir de sièges de voitures et en a exploité la forme originale pour extraire des silhouettes jouant avec les courbes. Parmi ces matériaux en fin de vie, il y a aussi le nylon des airbags, qui se mue en chemises. Certains tissus sont minutieusement froissés, chiffonnés, pour rendre honneur au paysage saisissant de ces tas de ferraille écrabouillée. Si ce projet a remporté le prix qui met un accent fort sur la durabilité, celui d’Eyes on Talent, l’exigence d’une production raisonnée, tant par la récupération que par un important travail manuel, s’applique désormais de manière systématique à toutes les propositions des étudiants.

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Entre durabilité et intimité

Lauréate du Prix HEAD x La Redoute, Céline Schmid récupère par exemple le jean – textile dont la fabrication figure parmi les plus polluantes de l’industrie de la mode – et le coupe en bandes pour le travailler en tressage. Elle colle aussi plusieurs pantalons ensemble pour créer un volume plissé. Ses créations s’inspirent aussi de toutes sortes de maladresses vestimentaires, du collant filé à l’étiquette visible en passant par la chemise trop serrée qui bâille entre les boutonnières. Elle évoque brillamment ces incidents banals, en tricotant par exemple un pull en laine dont la maille n’est pas droite, comme si elle avait été déformée, car portée trop longtemps, et dont les manches sont plus courtes, comme rétrécies à cause d’un lavage à une température trop élevée. Encore une fois, dans une société d’images retouchées, les étudiants magnifient la singularité par l’irrégularité, comme les erreurs qui parsèment leur parcours d’expérimentations et dont ces collections couronnent l’aboutissement.

La collection Le tigre aussi a besoin de sommeil de Lou Chartres, l’autre lauréate du Prix Master Firmenich, est le fruit de sa réflexion sur la fonctionnalité du sac, démarrée avec une collection précédente mêlant l’univers de la literie à celui du code vestimentaire de bureau. Imaginant une businesswoman stressée, la designer avait élaboré un attaché-case qui pouvait également servir d’oreiller. Ses derniers travaux de maroquinerie enfantent des objets doudous, des sacs ergonomiques qui se transforment en coussin de voyage ou en dossier confortable.

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Après ces univers qui appellent au dynamisme et à l’humour, une note plus mélancolique avec le Prix Bachelor Bongénie, qui revient cette année à Fatma Elshabbi. Le travail de cette diplômée d’origine libyenne se réfère à la révolution de 2011 dans son pays natal, qu’elle a finalement quitté pour la Suisse. Habitée par une nostalgie grandissante, elle s’accroche aux souvenirs de sa maison d’enfance, de ses grands-parents, en reconstituant certains détails liés à cette demeure cossue. Les cordelettes de la ceinture évoquent les attache-rideaux, des cônes en métal attachés aux anses de ses sacs font référence aux lustres. Le confort du nid familial s’exprime à travers des tissus fluides comme la soie, des drapés qui viennent sublimer le corps comme dans des tableaux de la Renaissance. La force du souvenir semble rebrousser chemin vers les canons du classicisme, vers une dimension se trouvant hors du temps, une beauté archaïque.