les gars de la marine

Des hommes à part

Basés en Bretagne, les fusiliers marins commandos français sont plus connus sous le nom de «bérets verts». Ils ont pour tâche une partie des missions confiées aux Forces spéciales de l’Hexagone, sur les points chauds de la planète. Rencontre avec des soldats d’élite

Un rodéo sur mer, au large de Lorient. Dans le sillage d’un ferry «Compagnie océane», les embarcations ultra-rapides des hommes cagoulés en tenues camouflées avancent, dos au navire, pour ne pas être détectées par le radar. Concentration extrême. Pleins gaz, les Zodiacs tapent sur les creux, rebondissent sur les vagues. Un à un, ils viennent se ranger sur le flanc du navire en pleine course, collés ­contre la coque, pour y faire embarquer les commandos. La manœuvre est fulgurante. Simple observateur à bord au milieu des soldats d’élite de la Marine française, je suis cramponné, secoué dans tous les sens.

La guerre en Bretagne? Une prise d’otages des civils qui se rendent sur l’île de Groix voisine? Rien de tout ça. Il s’agit d’un «simple» exercice d’assaut en mer. La routine pour les commandos français, qui s’entraînent, comme chaque jour, au large de leur base de Lanester, près de Lorient. Sous les yeux des passagers civils du ferry, médusés.

Je suis en compagnie des fusiliers marins commandos – les «commandos marine» –, plus ­connus sous le nom de bérets verts. Ceux qu’on appelle également les «Fusco» (fusiliers commandos) sont l’une des composantes des Forces spéciales françaises. Ces soldats d’élite répètent en permanence leurs chorégraphies martiales, quand ils ne sont pas déployés à l’étranger. Ils interviennent partout dans le monde sur ordre de la Marine nationale ou du COS (le Commandement des opérations spéciales). Ils sont, entre autres, spécialisés dans les opérations de contre-terrorisme et de libération d’otages, la lutte contre les narcotrafiquants et la piraterie maritime.

Le «GIGN des confins»

De la protection des zones de pêche françaises au large des Seychelles à celle des cargos en mer Rouge, en passant par la libération des otages (le Ponant en 2008 au large de la Somalie, par exemple), ils interviennent partout sur (et sous) mer. Mais leurs missions ne se limitent pas aux espaces maritimes. Comme un «GIGN des confins», la force est présente aussi sur terre, partout où les intérêts de la France sont menacés, hors métropole. Tous sont brevetés parachutistes.

Les Fusco ont passé douze ans ininterrompus en Afghanistan à y conduire des «opérations spéciales», dont ils ne donnent aucun détail. On sait en revanche que la prise des aéroports de Gao et de Tessalit l’an dernier au Mali dans le cadre de l’opération Serval est à mettre à leur crédit, comme la capture du bras droit de Radovan Karadžić en 2000. L’opération Sangaris, en République centrafricaine, les occupe, toujours à l’heure actuelle, en permanence.

Ils se disent «comme les autres», pourtant tout ou presque les en distingue. Les autres, ces simples mortels. Ephémères, ils le sont en tout cas. Les noms gravés sur les monuments aux morts et les hommages officiels de la Nation, qui ne connaît d’eux au fond pas grand-chose, en témoignent. Ils ont choisi une vie extrême par esprit d’aventures, le goût du grand air et d’un destin en mouvement continu, un esprit de cohésion et des rapports humains authentiques, des idéaux.

Pas autant médiatisés que leurs alter ego américains, les Navy Seals (qu’ils côtoient dans tous les endroits pourris du globe), les «Fusco» sont tout aussi à la pointe. La plupart des films à grand spectacle les présentent comme des surhommes bodybuildés qui dégoulinent de testostérone et défouraillent en permanence à tout va. Une image loin de la réalité, selon eux. Les opérations d’urgence qu’ils mènent sont toutes ciblées, et surtout aussi rapides qu’intenses. Le film Zero Dark Thirty (sur l’élimination de Ben Laden par les commandos américains) est l’un des seuls à refléter, toujours selon eux, une image assez fidèle.

Autre exercice, cette fois à terre: le visage est fermé, la concentration maximale, la réflexion permanente. Dans la pièce où il vient de pénétrer seul en équipement de combat, le soldat n’a aucune idée de ce qui l’attend. En situation de stress (on lui a réservé un certain nombre de surprises et de pièges), il est sur le qui-vive, le doigt sur la détente de son fusil d’assaut, à évaluer la situation à chaque seconde et à y adapter ses décisions. Le but de la manœuvre? Récupérer un criminel de guerre en milieu hostile une arme à la main, sans perdre son calme et sa capacité de réflexion.

La maîtrise du feu

«Sam» (tous les commandos resteront anonymes), l’un des instructeurs qui supervisent, est lui un habitué de ce genre de traquenards, en situation réelle: «On arrive en hélico, en pleine nuit. On est dix à intervenir, on se retrouve dans un compound où ils sont moult. Des flingues sont planqués dans les couffins. Il y a du bétail, ça court dans tous les sens, ça tire de tous les côtés. Vous connaissez le «civcas», le civil qui tombe? ( civilian casualties , ndlr). Nous, on nous embauche pour éviter ça. Notre truc c’est la maîtrise du feu, le tir sélectif, la petite seconde de réflexion avant d’appuyer sur la détente, et même une fois la détente en action, pouvoir la relâcher si la situation évolue. On n’a pas envie de voir des gosses sous la bâche plastique après un assaut.»

L’homme qui nous parle a 41 ans. Cuir tanné, physique râblé. Rustique, dur au mal, évidemment. Il a une connaissance des armes à feu, des explosifs, du combat rapproché, etc. sur le bout des doigts. Aussi une femme et un enfant de 5 ans. Il fait partie du commando Trépel, l’un des six commandos de la Marine, spécialisé dans le contre-terrorisme et la libération d’otages. «Une fois, j’ai enchaîné deux séjours de quatre mois en «Afgha» avec quatre mois en France au milieu. Quand on m’a demandé de repartir dans la foulée, j’étais bien sûr d’accord. C’est ma femme qui l’était moins.»

France oblige, les 35 heures, ces fonctionnaires connaissent bien. Sauf qu’ils effectuent ce temps de travail très souvent en deux jours. Ils habitent, en famille, tous à proximité de la base. En alerte en permanence, ils ont six heures quand ils sont sollicités pour être prêts à être projetés n’importe où sur la planète. Renoncer à ce sacerdoce? Pour rien au monde. La seule limite est physiologique. «Sam» est depuis dix-huit ans ininterrompus actif dans les Forces spéciales, ce qui est très rare: «J’ai de la chance, le physique suit. Aucune blessure sérieuse. Mais là, j’arrive au bout physiquement. J’arrête l’an prochain.» La suite? «Une reconversion, je quitte. Je préfère partir et changer de métier. Même si l’entrée dans la vie civile, ça va changer de la famille commando.» Vers quoi? «Peut-être conseiller… la sécurité…» On n’en saura pas plus.

Rythme effréné, opérations qui s’enchaînent aux quatre coins de la planète. La réponse est pourtant non, ce ne sont pas des sur­hommes, ils le répètent à l’envi. Malgré leurs aptitudes, résistance et polyvalence extrêmes: «On n’est pas des champions du monde, dit l’un d’eux, cagoule sur la tête, après un exercice de descente en rappel depuis un hélicoptère. Juste très motivés et très bien préparés.»

On peut par ailleurs être commando et être déstabilisé. Passer du terrain en milieu hostile aux situations courantes de la vie civile ne se fait pas toujours facilement. Autre difficulté: quitter le statut opérationnel. Le maître principal «X», 55 ans, toujours en béret vert, ne part plus en opération. L’homme a fait partie du commando Hubert, le plus prestigieux, celui des nageurs de combat. De sa blessure par balles qui a ravagé une bonne partie de ses organes internes, on ne voit au moment de lui parler, par l’échancrure de sa veste camouflée, que la trace de la trachéotomie qu’il a dû subir en urgence. «Devenir inapte aux opérations, ça a été très dur. On passe par des moments très difficiles dans ce métier», raconte-t-il sans la moindre fausse pudeur.

La fosse aux lions

C’est la raison pour laquelle les commandos sont extrêmement bien encadrés, «un véritable cocon». Depuis septembre 2001, la date d’entrée de plain-pied de l’armée française dans le monde des Forces spéciales en Afghanistan, les Fusco sont encadrés par des psychologues. «Nous y avons tous recours, raconte l’un d’eux sans aucune gêne. C’est vrai qu’on vit un peu dans un milieu particulier où il n’est pas courant de montrer la faille. C’est la fosse aux lions. Mais les psys sont utiles, je n’ai pas honte, je le revendique. Ça fait partie du package. Aucun tabou avec ça. Il y a par exemple deux mecs, des gars super, qui ont quitté après leur séjour en Afgha, car ils se sont rendu compte que ce n’était pas fait pour eux. C’est honorable de leur part.»

Et de poursuivre, sur un divan improvisé au milieu du camp d’entraînement, entre les soldats un peu partout à l’exercice, équipés de toutes sortes d’armes qu’on ne voit habituellement que dans les films américains: «On n’est pas nés pour tenir un flingue et abattre quelqu’un, c’est faux. Nous les humains, on n’est pas des tueurs, faut arrêter la télé. Ce n’est ni un geste anodin ni un geste naturel. Ok, on est entraînés, le geste est mécanisé, tout répond très vite. Mais là-haut (en pointant du doigt son front), ça travaille. Du coup, on nous encadre. Quand on rentre de mission, on est pris en compte, débriefé par des psys. On y vient de nous-mêmes.»

On leur offre aussi la possibilité de souffler et de faire une pause dans leur carrière. «Se mettre au vert», faire autre chose un temps et réintégrer un commando, à condition d’avoir gardé le niveau. Pour eux, et aussi souvent pour leur famille, le temps de retisser les liens que les opérations permanentes finissent forcément par distendre.

Le profil recherché, c’est le ­contre-amiral Olivier Coupry, commando et patron de la Force maritime des fusiliers marins et commandos marine en personne – le pacha –, qui nous l’explique: «Nous sommes les héritiers des premiers commandos français, formés par les Anglais pendant la Seconde Guerre mondiale. Nous avons conservé quelque chose de britannique, en plus de la coquetterie qui consiste à porter notre béret vert insigne à gauche, comme eux. Il y a le pragmatisme, le sang-froid, la rigueur et un solide sens de l’humour, dont nous avons hérité. Mais au-delà de ça, nous recherchons des qualités d’homme. La force, pas uniquement physique, mais aussi et surtout mentale, celle qui permet d’aller au bout de la mission. La ténacité, l’audace, le courage. L’esprit d’initiative, qu’on développe chez nos jeunes commandos et qui va de pair avec l’esprit d’équipe. Une dernière qualité, peut-être la plus importante: l’intelligence des situations. Cette capacité à analyser, à comprendre une situation et à prendre la bonne décision, dans l’instant.»

Des gens globalement calmes, équilibrés, mais capables d’être agressifs. Et de comprendre très vite. Tous sont capables de «restituer» quasi immédiatement tout ce qu’on leur montre. «Rien ne sert d’être un tireur d’élite et un grand nageur, si on a le vertige. Ou vice-versa. Toute lacune est éliminatoire. Les gars sont bons en tout.» Face à l’exigence des missions, l’entraînement est drastique. La sélection des élus impitoyable. Deux stages commandos sont organisés chaque année pour repourvoir les effectifs des six commandos. Sur 100 postulants ultra-motivés, seuls 10 coiffent le béret vert à l’issue. Le stage? Neuf semaines ininterrompues (jour et nuit) d’épreuves…

Toutes les unités commandos sont gelées tous les deux ans. Elles ne participent plus aux opérations, le temps d’être réévaluées. «Pour garantir le professionnalisme dans nos missions, nous sommes testés, et, quand il le faut, nous retournons en formation. Après des opérations en Afrique par exemple, où on ne plonge pas, nos savoir-faire liés à la mer s’érodent.»

Une adaptation permanente

La marque de fabrique des commandos, c’est la remise en question personnelle et collective permanente. «On ne se sent jamais arrivés. On apprend tout le temps, on cherche toujours à s’adapter aux nouveaux défis et à s’améliorer.» Car celui qui ne progresse pas s’en va. Pour chaque degré de progression, un nouveau stage, éliminatoire. Aucune autre équipe des Forces spéciales au monde n’a ce type de couperet au moment de gravir les échelons.

Caste unique, coterie exclusive de fait auto-excluante, ils sont le sommet de la pyramide de la force armée. On les envie, on les jalouse: malgré la crise, les enveloppes budgétaires de la Défense sont pour eux reconduites chaque année jusqu’ici. L’infrastructure vétuste de leur camp de base? Ils ne semblent même pas la remarquer.

Commandos de la Légion étrangère, GIGN, Navy Seals, etc. «Pour être honnête, la question peut vous effleurer à 20 ans de savoir qui est le plus fort, résume l’un d’eux. A nos âges (35-40 ans en moyenne pour les opérationnels des missions les plus délicates, ndlr), on a suffisamment à faire pour ne plus avoir le temps de nous poser cette question.»

Et les femmes? On nous le jure, les portes leur sont ouvertes. Et que celles qui ont essayé le test d’entrée n’ont pas réussi. «Ces épreuves ne sont pas faites pour les empêcher de venir aux commandos. C’est capital d’être capable, avec tout l’équipement, de courir 8 kilomètres en moins de quarante-cinq minutes. Quand on est sous le feu d’un tir de mortier en opération, on doit pouvoir porter un camarade blessé.»

Hors terrain, c’est souvent la déconnexion totale. «Chez moi, je ne porte plus de montre. J’ai les cheveux qui poussent et des géraniums dans la tête. A la maison, c’est madame l’adjudant, je n’ai pas honte de le dire. On est comme tous les Français, pas plus pas moins. Mais notre récente médiatisation nous a fait du mal. Avant, nos femmes ne savaient pas ce qu’on faisait vraiment. Maintenant qu’elles sont au courant, c’est devenu plus compliqué de partir.»

Resequam, necullitae exerio quis por si

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