Techniques

En horlogerie, l’ultra-fin justifie les moyens

Les montres les plus fines du monde font bien plus que défier l’entendement avec leurs records d’épaisseur. Elles stimulent toute l’horlogerie, à commencer par les marques qui les produisent

En moins de dix ans, la montre ultra-fine est passée de spécialité de niche au statut de registre horloger à part entière. Sous la barre des 6 mm d’épaisseur, une foule de modèles déploient des charmes divers et fascinants. Car en comparant les millimètres d’une boîte, même si la différence se joue à un cheveu près (soit un dixième de millimètre), il est possible d’établir des records.

Lire aussi: Piaget veut dépasser les records horlogers (17.01.2018)

«La montre la plus fine au monde» est un titre disputé et remis en jeu à chaque salon horloger. Il est même devenu indispensable de préciser si la pièce en question est à remontage manuel, automatique et quelle est sa complication. La montre ultra-fine compte désormais autant de disciplines que l’athlétisme. Ainsi, les superlatifs se suivent et ne se ressemblent pas. Et surtout, la raison pour laquelle ils sont recherchés a évolué. De simple objectif technique et marketing, la finesse est devenue un outil d’innovation et de management.

Retour aux sources: Piaget

Dans les années 1950, l’horlogerie était en quête d’un nouvel axe de progrès. Durant trente ans, la réduction en volume des mouvements avait occupé tout le secteur, qui basculait de la montre de la poche au poignet. C’est alors que Piaget a lancé une idée nouvelle: faire vraiment fin. Dès 1957, la marque a lancé son calibre 9P, de 2 mm d’épaisseur.

«Nos records d’aujourd’hui sont construits sur ces bases historiques. Lorsque nous avons relancé notre manufacture en 1998, nous les avons utilisés comme vecteurs de crédibilité», explique Quentin Hébert, responsable Marketing horlogerie de Piaget. En parallèle, Jaeger-LeCoultre avait bâti une vaste expertise sur les calibres très fins, qui finissaient souvent dans des montres de tiers comme Cartier ou Vacheron Constantin. Avec ces marques, la finesse avait trouvé son registre: l’élégance.

Haro sur le micron

Un second régime minceur s’est emparé de la montre mécanique en 2012-2013. En pleine expansion, celle-ci cherchait la performance pour la performance. Breguet, Piaget, Jaeger-LeCoultre, Vacheron Constantin se sont lancées dans la mêlée. A coups de dixièmes de millimètre, ces maisons ont revendiqué des titres de gloire, créant une ruée vers le plat. Car quand on tutoie les sommets, on se fait de la publicité.

Puis est intervenue Bulgari. Silencieuse jusque-là, la marque italienne a enchaîné les podiums avec ses Octo Finissimo. Elle est aujourd’hui seule avec Piaget à pousser la finesse horlogère dans ses retranchements. Le résultat est probant. Chez Piaget, les Altiplano, la gamme des ultra-fines, pèsent 30% du chiffre d’affaires de l’horlogerie. Chez Bulgari, les Finissimo représentent 50% de la collection Octo, la ligne horlogère la plus importante de la marque, et connaissent la progression la plus forte.

Mais l’ultra-fin n’est pas à la portée de tous. C’est d’abord un état d’esprit qui réinterprète le meilleur du passé. Pour avancer encore, Piaget a répliqué le principe de la Swatch, qui l’avait emprunté à la Delirium. Née en 1978, cette montre à quartz suisse est longtemps restée la plus fine de toutes avec 2 mm, grâce à une construction révolutionnaire. Au lieu de la recette classique du sandwich horloger (fond de boîte, platine, ponts, cadran), Piaget a usiné le fond de boîte pour en faire la platine. Puis elle a intégré le cadran dans le mouvement. Résultat, l’Altiplano 900P mesure 3,65 mm d’épaisseur et reste la plus fine de toutes les montres mécaniques actuelles.

Projets extrêmes et records battus

La mutualisation des fonctions d’un même composant est un point commun de ces projets extrêmes. C’est ainsi qu’Audemars Piguet a développé la Royal Oak RD#2. Son mouvement à quantième perpétuel mesure 2,89 mm d’épaisseur, seulement 0,44 mm de plus que le calibre automatique éprouvé qui lui sert de base. «Nous avons combiné les roues et les cames des jours et des mois. Ainsi, on est passé de trois à un seul étagement», explique Claudio Cavaliere, Brand Ambassador de la marque. Le module n’a pas de platine, car ses percements sont réalisés dans le dos du calibre de base. Résultat, une Royal Oak à complication classique de seulement 6,3 mm d’épaisseur, à peine plus que son bracelet.

Mais les recettes classiques fonctionnent aussi très bien. Un des plus vieux calibres encore en production, l’ETA 7001, mesure 2,5 mm d’épaisseur et autorise des boîtiers très fins, sous les 7 mm, à des prix modiques. Autre preuve, lors de l’actuelle édition de Baselworld, Bulgari a battu un double record. Celui de la montre automatique la plus fine et celui de la montre à tourbillon la plus fine, avec l’Octo Finissimo Tourbillon Automatic. 1,95 mm pour le mouvement et 3,95 mm pour la boîte, sans remettre en cause de principes fondamentaux.

Au-delà du seul record

La finesse est-elle alors une fin en soi? Longtemps, il a fallu battre des records pour exister, pour légitimer sa production intellectuelle et horlogère. Mais l’intérêt est plus vaste. Ces projets représentent des buts simples à comprendre et fédérateurs. C’était un objectif de la Piaget Altiplano Ultimate Concept, une montre prototype fonctionnelle de 2 mm d’épaisseur tout compris.

«En interne, quand ce projet a été rendu public après une période de confidentialité, ça a eu un effet énorme, relate Quentin Hébert. C’est un élément de cohésion des équipes.» Second effet positif, la création de nouvelles perspectives. «La Royal Oak RD#2 nous ouvre des territoires, s’enthousiasme Claudio Cavaliere. Ça nous permet de jouer sur un tableau plus fin, plus discret, qu’on peut étendre à de nouveaux segments de produit.»

Toutes les limites

L’ultra-fin pose des contraintes particulières. Tous les composants sont abaissés à leur limite, de rigidité, de structure, de torsion. Usiner une roue de 0,1 mm, plane (et qui le reste) est une gageure. «Ces projets sont des frontières, explique Guido Terreni, directeur général de Bulgari Watches. C’est toujours une motivation énorme parce que nous travaillons sur tous les extrêmes de nos métiers.»

En ce sens, l’ultra-fin est un aiguillon, qui impose de nouvelles manières de travailler et qui rayonne en profondeur. «Notre manufacture du Sentier travaillait sur de petites quantités de grandes complications. En intégrant les Finissimo, avec des séries plus longues, nous avons transformé et pérennisé cette manufacture», poursuit Guido Terreni.

Laboratoires du fin

Chez Piaget, la démarche déborde sur l’expérimental. L’Altiplano Ultimate Concept ne peut être produite en l’état et ce n’est pas le but. C’est un outil de progrès, qui aura des retombées techniques dans un second temps. «Comme une Formule 1, on ne la conduit pas en ville, poursuit Quentin Hébert. Aujourd’hui, l’ennemi de l’ultra-fin, c’est la fiabilité et la réserve de marche. Le projet nous aide à réduire les frictions, à fiabiliser les étagements, à travailler avec des tolérances encore plus basses.» L’objectif n’est donc pas de battre des records, même s’ils sont de puissants outils de communication. Car une montre ultra-fine se choisit comme une autre.

L’adhésion du client final reste l’aune de sa pertinence. «Est-ce que le client fait la différence entre une montre de 7 mm et une autre de 4 mm? Oui, mais il n’achète pas une épaisseur. Il achète une allure, une marque, un design», poursuit Quentin Hébert. Le résultat en termes de design est également le point focal chez Bulgari. «Les records donnent une visibilité supérieure à notre travail, explique Guido Terreni. Mais notre recherche est avant tout le beau. La technique sert l’esthétique.» L’ultra-fin a mûri, enfin.

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