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Houellebecq/le Joker

Et si les créateurs qui nous inspirent n’étaient que des avatars? C’est la question que se pose cette chronique. Aujourd’hui: l’auteur de «Sérotonine»

Michel Houellebecq, on aimerait bien prendre un bâton de rouge à lèvres et lui dessiner une bouche trop grande. Pas pour lui donner un air de travesti titubant dans un petit matin ébréché (même si ça lui irait assez bien). Mais pour révéler le personnage qui sommeille en lui: le Joker.

Le Joker, c’est l’alter ego maléfique mais indispensable du très bon, très gentil et très bienfaiteur Batman (je caricature, pardon). Le Joker, c’est l’un des méchants les plus populaires du monde, avec sa bouche débordante de rouge baveux, ses airs de clown épouvantable et ses cheveux verts (dans une vie antérieure aussi, Michel Houellebecq a sûrement eu les cheveux verts). Le Joker, pour reprendre une formule connue, c’est «celui qu’on adore détester».

Michel Houellebecq aussi, on a fini par aimer l’avoir en horreur. Les chiffres de vente de son dernier roman, Sérotonine, le prouvent. Ce livre, comme l’a écrit la critique du Temps, c’est le constat que la sérotonine ne remplace pas Dieu. C’est l’histoire d’un ingénieur agronome qui traverse une France qui détruit ses campagnes, bousille ses traditions, enlaidit ses villes et vacille au bord de l’explosion. Comme l’a bien décrit Catherine Millet, Houellebecq sublime notre vulgarité, il transcrit ce mélange d’espoirs avortés, de plaisirs élémentaires… et d’incorrigible naïveté que la plupart d’entre nous, lui compris bien sûr, remuons au fond de nous-mêmes sans bien savoir ou oser.

On l’a même vu sourire

En termes de figures identificatoires (je laisse la critique littéraire à ceux dont c’est le métier), Houellebecq n’est pas l’avatar 2019 de Cassandre, cette prophétesse qui disait vrai mais que personne ne croyait. Houellebecq est celui dont nous savons qu’il dit vrai. Et c’est pour cela que nous chérissons le vague dégoût que nous inspire cet écrivain qui s’est construit un vrai style vestimentaire. Ce faisant, nous reconnaissons la part de notre ombre qu’il incarne, mais nous la gardons soigneusement à distance. Comme pour n’importe quel méchant de n’importe quelle histoire.

Sauf que Houellebecq, récemment, s’est rendu plus aimable: il a publié une photo de son mariage tendrement endimanché, il a donné de lui des images moins foutraques, mieux coiffées, on l’a même vu sourire. Il s’est mis, tout doucement, à se faire adorable… Se faire détester par des gens qui adorent cela, c’est facile et courant. Devenir celui qu’on déteste aimer, c’est franchir un pas de plus dans le sadisme, la cruauté et la vérité. Cela n’est donné qu’à quelques rares talents. Qu’à quelques rares méchants de l’histoire. Ou à seulement une poignée de créateurs. Le Joker et Houellebecq? Tissés dans cette même étoffe de héros géniaux.


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