Monsieur Hubert de Givenchy ne donne plus d’interview depuis longtemps. Mais pour le lancement de son livre To Audrey with love1, il a fait une exception. Une seul e: celle que l’on peut lire ci-dessous.

Ce livre qui dévoile des croquis de robes et de costumes que le couturier a dessinés pour l’actrice est un gage d’amitié. Car c’est bien d’amitié dont il est question ici. Celle qui est née entre la jeune actrice, venue à Paris à la recherche d’un nouveau look pour le film Sabrina qu’elle s’apprêtait à tourner, et un jeune couturier du même âge, Hubert de Givenchy. C’était en 1953, cette liaison durera jusqu’en 1993, année de la disparition d’Audrey Hepburn. Sénèque dans ses Lettres à Lucilius disait à son correspondant: «Je pourrais te citer beaucoup d’hommes à qui a manqué non pas un ami, mais l’amitié. Cela ne peut arriver que quand une même volonté de rechercher le bien unit deux âmes.»

Au-delà des robes sublimes habillant de rêves de soie sa muse, le génial couturier, a su, au fil des créations qui lui étaient dédiées, mettre au jour sa personnalité, l’originalité de cette «Drôle de frimousse» mais aussi pénétrer le cœur d’une femme et devenir son double masculin.

C’est avec une grande constance et cette extrême délicatesse qui le caractérise qu’Hubert de Givenchy a décidé de rendre hommage à celle qui a accompagné, pendant quarante ans, sa vie professionnelle et privée. Il nous offre ainsi un «sketch book» intitulé To Audrey with love, comme une dédicace à une amitié éternelle qu’une série de croquis inédits et dessinés spécialement pour le livre illuminent. Cet homme de 87 ans, à l’élégance d’un autre siècle, a accepté de nous recevoir chez lui, le temps d’un voyage dans les souvenirs heureux.

Le Temps: Votre première rencontre avec Audrey Hepburn a eu lieu dans vos ateliers, c’étaient les débuts de votre Maison de couture. Pourriez-vous nous raconter ce moment?

Hubert de Givenchy: Un jour, je reçois un appel de Gladys de Segonzac, qui avait travaillé comme directrice chez Schiaparelli où j’avais moi-même travaillé pendant quatre ans. Elle s’intéressait au cinéma, rencontrait les actrices et les grandes compagnies comme Paramount, Metro Goldwin Mayer. Elle me dit: «Hubert, j’ai une amie, actrice, Miss Hepburn.» Sans la moindre hésitation, j’ai immédiatement, pensé à Katharine Hepburn que j’adorais et admirais! Elle avait un chic fou, elle était habillée par des couturiers américains, je ne pouvais songer à l’existence d’une autre Miss Hepburn, puisque le film Vacances romaines n’était pas encore sorti en France. Donc j’attends, non sans impatience, cette rencontre avec Katharine Hepburn. Le jour arrive enfin, la porte s’ouvre… Et c’est Audrey Hepburn! Sur l’instant, je suis désappointé. Gladys m’explique qu’elle est l’héroïne de Vacances romaines, qu’un autre projet de film est en préparation, Sabrina, et que pour celui-ci il faut que Miss Audrey Hepburn soit habillée dans «l’esprit de Paris».

Quelles impressions avez-vous ressenties lors de cette première rencontre?

D’abord elle m’est apparue gracieuse, gracile, différente de ce que l’on avait l’habitude de voir. Elle était si mince, si menue si j’ose dire, grande, des yeux enchanteurs, une silhouette délicate, néanmoins vêtue de façon curieuse. Elle était chaussée de ballerines et portait un pantalon court, s’arrêtant au-dessus des chevilles, un t-shirt qui laissait entrevoir son nombril et un grand chapeau de gondolier avec une inscription «Venezia» sur un ruban rouge. Puis nous commençâmes à parler, elle m’expliqua le scénario du film Sabrina et de quelles tenues elle avait besoin. Rapidement je dus l’arrêter: «Je suis désolé, mais je n’aurai pas la possibilité de vous habiller parce que je n’ai pas suffisamment d’ouvrières pour faire 15 ou 20 robes dans les semaines qui viennent. «Faites ce que vous pouvez, mais j’aimerais que ce soit vous qui m’habilliez.» Elle me vit hésitant et me demanda alors de l’accompagner dans un restaurant dont on lui avait parlé.

Comment vous a-t-elle convaincu de dessiner ses vêtements?

Pendant le dîner, j’ignore si c’est son charme qui a opéré, mais elle me persuada que je devais absolument faire ses robes. Le lendemain, elle revint, on regarda ensemble dans les vêtements de la collection à venir, elle essaya un tailleur, c’était parfait: elle avait une taille exceptionnelle. Les mêmes proportions que le mannequin. Ensuite on a passé en revue les robes du soir. Elle aimait tout ce que je lui présentais. Je lui ai alors proposé de créer d’autres robes pour elle au fur et à mesure du tournage. Nous commençâmes ainsi notre collaboration. Le film connut un vif succès, mais Edith Head, fameuse costumière d’Hollywood qui s’était vu attribuer la création de toutes les robes du film, se vit récompensée d’un Oscar pour son travail. Audrey était furieuse. J’étais moi-même un peu désappointé mais heureux de ce travail «à quatre mains» en quelque sorte et de l’amitié née de cette belle rencontre. Audrey, avec cette loyauté qui la caractérisait, a exigé que je l’habille dans tous ses futurs films. Après Sabrina, ce fut Love in the Afternoon, Charade, Funny Face… Cette amitié ne fit que croître, évidemment: on se comprenait, je dessinais, parfois elle voyait des choses dans la collection et je les modifiais pour elle. Par la suite, on voyagea beaucoup ensemble: l’Espagne, la Californie, l’Italie… De film en film, le succès d’Audrey allait grandissant, tout le monde voulait lui ressembler, son talent éclatait et surtout l’aura d’Audrey! Les hommes comme les femmes étaient amoureux d’elle. Elle ne ressemblait à aucune autre star de l’époque, elle était unique. Elle pouvait tout jouer. J’habillais beaucoup d’autres actrices, mais je n’ai jamais lié une telle amitié, une telle complicité avec quiconque. Et ce style nouveau, cette manière nouvelle de s’habiller, sa façon de se mouvoir sont nés en parallèle.

La complicité qui existait entre vous transparaît à travers les costumes que vous avez créés pour elle.

Oui. Audrey, pour moi, est toujours présente. C’est quelqu’un que l’on ne peut jamais oublier pour mille raisons qui ne tiennent pas uniquement à sa beauté, à son jeu d’actrice, à son talent. Le plus important est ailleurs: elle était avant tout humaine, profondément, viscéralement humaine comme elle l’a montré toute sa vie. Elle a beaucoup œuvré pour l’Unicef. Lorsqu’elle se rendait au Bangladesh, en Ethiopie ou dans d’autres parties du monde où les conditions de vie des enfants, des femmes sont terribles, elle en revenait profondément choquée, consciente de son impuissance face à l’horreur, aux atrocités, à l’Enfer. Elle voulait se battre, mais savait le combat perdu d’avance. Je l’accompagnais souvent dans de grandes réceptions aux Etats-Unis. Avant de prendre la parole, comme nous étions l’un à côté de l’autre, on se tenait la main sous la table, elle serrait la mienne très fort et racontait, racontait avec ses mots l’inacceptable. Elle dépensait une énergie incroyable pour essayer de changer le monde, elle passait souvent à la TV, à la BBC pour parler de l’Unicef, de son action. Elle ne faisait pas cela pour la publicité, ou pour en tirer une quelconque gloire. Elle allait partout où on l’envoyait, traversait des endroits risqués, allait à la rencontre des enfants malades, les prenait dans ses bras, elle ne refusait rien parce qu’elle avait cet amour profond des autres.

Ce livre est un hommage?

Audrey est une personne comme on en rencontre peu au cours de son existence. Aujourd’hui encore, lorsque j’aperçois son image dans ces publicités pour les montres ou les briquets Dupont avec son sourire et ses larges lunettes, je lui fais un petit signe.

J’ai voulu lui rendre un hommage en établissant un «sketch book» dans lequel je dessinais des robes pour elle, qui les avait aimées, et si bien portées. De nombreuses robes de films demeuraient dans mes ateliers. Elle m’en avait également beaucoup donné. J’ai pensé que le plus souhaitable serait non pas de les mettre dans un musée mais de les vendre au profit d’œuvres caritatives. Nous en avons vendu au Sénégal, au Brésil. J’ai également rencontré Dominique Lapierre, qui m’a demandé la vente d’une robe d’Audrey pour les enfants de Calcutta. Nous avions donné une des robes de Breakfast at Tiffany’s, qui a été vendue aux enchères chez Christie’s 800 000 euros. C’est Monsieur Bernard Arnault qui l’a rachetée. Je crois qu’Audrey aurait aimé. C’est une manière de faire perdurer notre histoire, lui dire que je ne l’oublie pas.

Elle disait qu’habillée par vous, elle n’avait peur de rien.

Je ne sais pas si elle disait vraiment cela, mais je sais qu’elle se sentait protégée par les vêtements que je créais pour elle. Avant une apparition télévisée pour l’Unicef, par exemple, elle m’appelait pour me dire qu’elle se sentait en confiance dans la petite blouse en satin que je lui avais dessinée. Peut-être parce que tout était basé sur une amitié profonde, une complicité réelle et une véritable confiance. Son image, au fur et à mesure des films, a évolué. En incarnant la perfection, elle est devenue la perfection. Elle se connaissait très bien, elle savait, par exemple, quel était son meilleur profil. Souvent au cours des séances d’essayage elle se regardait longuement, s’inspectait, elle marchait et savait avec exactitude ce qui convenait le mieux.

Elle avait l’air à la fois fragile et très forte.

Son aspect fluet pouvait donner cette impression de fragilité, comme une fine tige de fleur que la moindre brise pourrait briser. Je cherchais parfois à dissimuler cette gracilité pour la protéger. Mais elle ne voulait pas: «Pourquoi me montrer différente de ce que je suis?». Elle était à l’aise avec ce corps délicat. Cette indifférence quant à son absence de courbes «voluptueuses», comme celles des autres actrices de l’époque, la rendait gracieuse parce qu’en parfaite harmonie avec elle-même et de là finalement très forte.

Il y avait quelque chose de mélancolique dans son regard.

Je ne dirais pas qu’elle était mélancolique. Mais je pense que des jeunes gens qui connaissent la guerre sont marqués à vie. Elle en parlait peu, c’était plutôt dans des actes, très forts de sens, que l’on voyait qu’elle avait été traumatisée, par exemple, elle n’a jamais accepté de travailler en Allemagne. De plus, le père d’Audrey avait des idées pro-allemandes très affirmées, sa mère pas du tout. Après la guerre, son père s’est exilé en Angleterre et pendant des années, malgré son succès, elle ne l’a plus revu. Quand elle a eu son fils Shawn, elle a voulu qu’il connaisse son grand-père, qui habitait à Edimbourg. Elle s’y est rendue avec son époux, Mel Ferrer, et Shawn pour qu’il ait une image de son grand-père. J’ignore si cela a été salutaire, mais elle avait une ligne de conduite en tout. Elle avait le sens du devoir, son engagement pour l’Unicef en témoigne. En fait elle ne savait pas comment remercier le Ciel pour ses deux enfants; elle avait eu beaucoup de difficultés pour les avoir. Travailler pour l’Unicef était une manière de remerciement pour avoir connu le bonheur d’être mère. A son tour, elle faisait don d’elle-même. Elle avait tout, Audrey. Elle était humaine, généreuse, très prévoyante aussi, je le sais puisqu’elle m’avait demandé d’être son légataire testamentaire: j’ai donc vu comment elle avait organisé toute sa vie pour que ses enfants ne manquent jamais de rien et soient toujours protégés par le fruit de son travail. Elle avait connu de telles épreuves de privation pendant la guerre, qu’elle ne voulait pas que ses enfants connaissent une situation identique. Même après sa mort, elle prenait soin d’eux.

Ce métier de couturier, c’est celui que vous avez toujours voulu faire?

J’ai été très privilégié, d’abord parce que j’ai fait un métier merveilleux, et puis j’ai eu une mère extraordinaire qui m’a toujours compris, soutenu et a accepté totalement ce choix, contrairement au reste de la famille. Elle m’a juste dit: «Si tu fais ce métier, tu dois le faire bien et ne jamais te plaindre!» Je ne me suis jamais plaint et je pense l’avoir fait correctement. Ce n’était pas évident, les portes ne s’ouvraient pas facilement. Mon rêve, jeune, était de travailler avec Monsieur Balenciaga. Cela ne s’est pas fait mais c’était mieux ainsi. Lorsque j’ai voulu le rencontrer, j’étais alors âgé de 11, 12 ans: je suis parti de Beauvais avec des croquis, je n’ai pas été reçu, évidemment. Bien des années plus tard, après avoir travaillé dans différentes maisons, j’ai eu la chance de le croiser à New York. Il ne parlait pas anglais et moi très mal, mais c’était extraordinaire! J’ai travaillé dans plusieurs autres maisons. Le plus important, c’est l’atmosphère qui se dégage de chacune. J’ai pu rentrer chez Jacques Fath, un homme charmant et amusant, ce fut une année de bonheur, ensuite chez Robert Piguet, puis chez Madame Schiaparelli, c’était encore différent, autre personnalité, autre travail. L’élégance, le raffinement étaient portés à leur paroxysme.

Souvent les gens pensent que la mode n’est que frivolité et superficialité…

La mode est passionnante, certainement pas futile. D’abord il y a la beauté des tissus, puis leurs odeurs. Monsieur Balenciaga, qui avait toujours des phrases extraordinaires, disait: «Le tissu a une vie, ne le contrariez pas.» En effet un tissu doit vivre, respirer, épouser la forme d’un corps. Il est une matière vivante qui deviendra œuvre d’art. M. Balenciaga aimait enseigner, transmettre, parce que c’est aussi cela la mode, c’est une transmission de savoir. Alors non ce n’est certainement pas futile. Souvent il me répétait, tel un mantra: «Soyez honnête avec vos clients.» Lorsqu’il comprenait que vous aimiez vraiment votre métier, il était prêt à donner de son temps, de son savoir, en un mot à vous guider.

Votre parfum L’Interdit a-t-il été créé pour Audrey Hepburn?

Oui tout à fait, c’était l’époque où j’ai lancé deux parfums parce que je pensais que si l’un ne se vendait pas, l’autre se vendrait mieux. En réalité, les deux ont rencontré un vif enthousiasme de nos clientes, le second était le parfum de la Duchesse de Windsor et de Mme McCarty. J’ai vraiment été chanceux. La rencontre avec Audrey à cette époque a été déterminante, je pensais que son image s’harmonisait avec l’essence même de cette fragrance. Associer l’image d’une actrice à un parfum était novateur. Après il y a eu Catherine Deneuve, Liz Taylor. Audrey avait accepté de se prêter au jeu de L’Interdit. Mais ce parfum, qui avait été créé au départ pour elle, n’était pas destiné à être vendu. Imaginez le paradoxe: interdire «L’Interdit»! Mais imaginez aussi l’impact commercial d’un parfum créé pour Miss Hepburn, création unique pour une personne unique et qui de plus porte le nom «L’Interdit»! Tout le monde veut transgresser les interdits. Et tout le monde a voulu s’autoriser cet interdit, tout en s’identifiant à son héroïne.

Puis-je vous demander le nom du parfum que vous portez?

A l’époque, je portais (je ne devrais pas le dire) l’«Eau de Balenciaga» parce que Monsieur Balenciaga se parfumait avec cette eau de toilette et j’avais l’impression que si je la mettais aussi, alors j’aurais plus d’inspiration. Malheureusement, ils ne la font plus. Pourtant, j’en aurais besoin: je pourrais ainsi travailler un peu mieux.

S’il vous était donné d’adresser un message à Audrey Hepburn aujourd’hui, quel serait-il?

Ce qu’elle a toujours su: que nous nous aimons et qu’elle est toujours présente dans mon cœur. Il en sera toujours ainsi.

1. «To Audrey with love», Hubert de Givenchy, éd. Imagine Editions, 240 p. 29 septembre 2014. Avec la complicité de Christiane de Nicolay-Mazery, directrice artistique.