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Grand Prix du jury Première Vision, le Japonais Wataru Tominaga recouvre les tissus qu’il froisse d’une sorte de matière scotch colorée.

Mode

Hyères, où s’écrit la mode de demain

Le Festival international de mode et de photographie récompense les jeunes talents dans l’air du temps. Cette année, il confirme celui d’Annelie Schubert, sa précédente lauréate (avec vidéo et photos)

And the winner is… Wataru Tominaga. Contrairement aux précédentes éditions, c’est un créateur de mode masculine qui a remporté le Grand Prix du jury Première Vision du festival d’Hyères. Un Japonais qui a fait ses études à Saint Martins, un passionné de Madame Grès qui a inventé une nouvelle manière de faire des plis, spectaculaire. Sa réflexion sur le tissu, qu’il froisse, recouvre d’une sorte de matière scotch colorée, qu’il déchire ensuite pour obtenir des plis qui occupent l’espace comme des sculptures, son expression poétique et radicale ont séduit le jury. Et pas seulement le jury. Cette victoire est un bon indicateur de l’évolution de la mode masculine depuis quelques saisons. «Le point de départ de ma collection est l’exploration des textures et des différences entre la mode masculine et féminine, notamment en ce qui concerne les tissus. Et comment ce qui peut constituer une garde-robe masculine peut devenir plus fluide», explique-t-il.

Zéro consommation

Au festival d’Hyères, le plus passionnant, ce n’est pas de savoir qui va gagner ou pas, mais plutôt de découvrir les profils sélectionnés par les membres du jury et ce que leur choix dit de notre époque. A chaque édition, on retrouve certaines catégories: il y a toujours un ou deux créateurs qui auront mis au monde une collection zéro consommation faite de bric et de broc d’une poésie et d’une brutalité infinies. Cette année, ce rôle fut tenu par les Finlandais Hanne Jurmu et Anton Vartiainen, lauréats du Prix Chloé et de la mention spéciale du jury Mode. On voit aussi toujours passer une collection épurée et fluide comme un jardin japonais, à l’image de celle présentée par la Suédoise Amanda Svart, Prix du public de la ville d’Hyères, ou des propositions d’une extravagance absolue comme la collection du lauréat, Wataru Tominaga.

Quand on demande à Julien Dossena, directeur artistique de Paco Rabanne et président du jury du 31e festival d’Hyères si cette récurrence de catégories est un fait exprès, il rit: «Nous n’avons pas un cahier des charges avec des croix à remplir. Exprimer des interrogations contemporaines dans le vêtement, c’est toujours compliqué. Si elles sont présentes dans tous les dossiers proposés, c’est qu’il y a une certaine légitimité à poser ces questions-là. Ce qui est intéressant, c’est d’observer la façon dont chacun essaie d’y répondre selon sa propre sensibilité. C’est là où la différence se fait dans les choix des dossiers.»

Il prend pour exemple la collection des deux Finlandais Hanne Jurmu et Anton Vartiainen, qui se sont interrogés sur la manière d’intégrer l’écologie dans tout le processus créatif avec une collection faite d’éléments de récupération: «Nous avons utilisé des matériaux que nous avons trouvés en marchant dans les villes, même des fleurs qui ont été jetées, que l’on a pressées et recouvertes d’une protection», explique le duo créatif. Le résultat? Un manteau, comme un herbier de fleurs séchées d’une poésie folle, ou cette veste de costume faite «de vêtements qui ont été fabriqués et jetés dans les écoles de mode et que l’on a récupérés».

Une mode non reproductible mais c’est un propos que les deux ex-étudiants de l’Université Aalto revendiquent. «L’écologie, ce n’est pas un thème nouveau dans la mode, sauf qu’eux ont une manière personnelle et radicale de l’aborder. Ils proposent de nouveaux types de vêtements, une nouvelle manière de les produire, de les vendre, de les troquer», note Julien Dossena.

Absolue liberté

«C’est hyper enthousiasmant de voir comment ces jeunes qui arrivent à peine dans le métier conçoivent le vêtement, se l’approprient, le livrent de façon aussi pure, directe, souligne Pierre Hardy, créateur et membre du jury Mode. Il y a quelque chose de très honnête dans chacune des démarches. Ces collections ne sont pas liées aux lois du marché, ni à l’identité d’une marque. Ce sont des expressions fortes.»

Ce qu’il y a de touchant dans toutes ces créations c’est en effet l’absolue liberté dans laquelle elles ont pu prendre forme, sans souci de reproductibilité. Quand la question de la fabrication en série se posera, que deviendront les plissés magnifiques de la Française Laura Boned, diplômée de la HEAD, la mode mixée du Japonais Shohei Kinoshita, les vêtements s’illuminant au rythme des battements du cœur de la Franco-Américaine Clara Daguin, l’alliance de la rigueur militaire et de la fragilité des fleurs de la Suissesse Clémentine Küng (sortie elle aussi de la HEAD) , les merveilleux nuages aiguilletés de la Japonaise Akino Kurosawa, l’interrogation poussée au paroxysme du lien entre mode et réseaux sociaux du Japonais Yuhei Mukai?

Talent à suivre

Ils ont le temps d’y réfléchir. Ce qui n’est pas le cas d’Annelie Schubert, lauréate du Grand Prix l’an passé, dont le talent a été confirmé de manière magistrale cette année avec une collection immédiatement commercialisable. Elle a fait l’unanimité absolue avec ses vêtements conçus grâce aux ateliers d’art de Chanel: le brodeur Lemarié, le plisseur Lognon, le bottier Massaro, et le fabricant de cachemire Barry.

Un vestiaire aux lignes pures, mélange de courbes et de droites. Des monochromes relevés de touches de couleur grâce aux bottines qu’elle a cocréées avec le bottier Massaro. Des rouges couleur de romanée-conti, des ors de Byzance, des gris de cieux parisiens traversés de stratus. Des plissés émouvants réalisés avec des matières épaisses qui n’ont pas l’habitude d’être contraintes et de prendre des formes de soleil. «Hyères a tout changé pour moi, explique Annelie Schubert. Avant, je n’avais aucune visibilité, or c’est important de pouvoir montrer son travail». «Si j’étais une grande maison, je l’engagerais tout de suite, s’enthousiasme Jean-Pierre Blanc, le fondateur du festival. Annelie est un talent à protéger.»

A Hyères, on prend aussi le pouls de la mode. Et avec cette 31e édition, on réalise à quel point on a atteint un point de rupture. Chacune des démarches pose une question: celle du mode de production, la vente, l’importance des réseaux sociaux, la pertinence du «see now buy now». «Les points de rupture sont toujours les plus intéressants, souligne Julien Dossena. Depuis quinze ans, il y avait peu de nouvelles propositions de style, de modèles de distribution, de vente. Il y a désormais des prises de liberté face à un système qui s’est mis en place de façon assez organique pour s’adapter à d’énormes groupes qui ont des centaines de boutiques dans le monde et qui vont présenter six collections par an car il faut alimenter le désir de la cliente et remplir les boutiques. En parallèle à cela, de jeunes créateurs ou de petites maisons partent du principe que ce système leur convient moins et vont se positionner un peu à côté pour répondre à leurs propres besoins. Et je trouve cela tout à fait normal.»


 «Le festival a des idées pour dix ans»

Jean-Pierre Blanc est l’âme du festival d’Hyères, son créateur, son fondateur aussi. Il est très fier de la 31e édition mais essaie de ne pas le dire trop fort. Rencontre au soleil

Le Temps: Le jour de la nomination d’Anthony Vaccarello, ex-lauréat d’Hyères, chez Yves Saint Laurent, vous avez écrit sur votre compte Facebook un message drôle et ironique destiné à ceux qui se demandent à quoi sert Hyères. Il y a encore des gens qui se posent la question?

Jean-Pierre Blanc: Oui, bien sûr qu’il y a des gens qui se demandent à quoi ça sert. Pourquoi ça se passe comme ça? Pourquoi c’est moi qui – soi-disant – décide de tout? Ça m’amuse parce que je n’ai jamais cherché quoi que ce soit, jamais fait de plan de carrière. Ce sont les hasards de la vie qui ont fait que je me suis retrouvé à cet endroit. Evidemment, la nomination d’Anthony chez Yves Saint Laurent, c’était spectaculaire et ça m’a amusé de le souligner mais c’était un peu une private joke.

- Comment faites-vous la sélection des dossiers? Y a-t-il des sélections en fonction de thématiques: une collection écolo, une collection épurée, une autre déjantée?

- Non, on ne fait pas de quota. On prend les dix dossiers que l’on préfère parmi tous ceux que l’on a reçus. C’est subjectif. Mais ce que vous dites est assez juste par rapport non seulement à Hyères mais aussi à la réalité de la mode. On retrouve toujours ceux qui font de la récup, ceux qui épurent et ceux qui délirent. Le festival d’Hyères est peut-être un reflet de ce qu’est la création contemporaine aujourd’hui, et cela passe par ces schémas.

- C’est frappant de voir l’influence d’Instagram et des réseaux sociaux sur la mode elle-même. C’était flagrant avec la collection du Japonais Yuhei Mukai, qui s’est autoportraitisé à l’extrême, jusque dans le tissu.

- Il est particulièrement fin et drôle et il en rit beaucoup, mais en effet, c’est une nouvelle page qui est en train de s’écrire, d’influencer notre manière de vivre et de fonctionner. Mais je ne suis jamais inquiet des choses: on est en plein dedans, il faut le vivre pleinement et puis peut-être que dans trois ou quatre ans, on sera passé à autre chose.

- Etes-vous content de cette 31e édition?

-  Très content! Et vous savez pourquoi? Pour beaucoup de choses bien sûr, mais aussi parce que lorsque nous avons annoncé que Chanel était l’invitée d’honneur l’année dernière, vous n’imaginez pas le nombre de gens qui m’ont dit: «Ça y est, ton festival est fini, tu ne pourras pas te renouveler après!» Cette année, c’est une forme de réponse que l’on fait à ces gens. Je suis très content que Chanel soit là. C’est magnifique ce qu’ils ont fait avec Annelie Schubert. Avec Julien Dossena et la maison Paco Rabanne, on a renouvelé l’histoire. Le festival d’Hyères montre, s’il en avait besoin, qu’il a un peu grandi, qu’il est fort, qu’il a des envies, qu’il se renouvelle et qu’on a des idées encore facilement pour dix ans. 

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