Imbroglio au cœur de la Vieille-Ville, une saga et des mystères

Genève Un édifice du XVIIIe abritant une quinzaine d’appartements au confort sommaire devrait se transformer en résidence de luxe

Les locataires se battent et les autorités en font un emblème sur fond de marché immobilier exsangue

Parmi les façades XVIIIe siècle de la Grand-Rue, artère escarpée qui relie les Rues-Basses au centre historique de Genève, on remarque à peine l’état de décrépitude avancée de l’immeuble d’angle, au numéro 16, donnant sur la rue du Cheval-Blanc. Il faut s’arrêter devant l’entrée en bois noircie, et lever les yeux pour mesurer la dégradation de l’édifice qui paraît battu par le temps: murs de mollasse effrités, chéneaux percés lui donnent un air de désolation majestueuse. Car malgré sa vétusté, l’édifice inscrit dans le tissu médiéval affiche ses atours, superbe exemple d’architecture XVIIIe: un ordonnancement parfait de fenêtres hautes et généreuses, en nombre impair, signe de distinction et des ornements de pierre, allèges et refends, typiques de l’époque.

A l’intérieur, contrairement à de nombreux immeubles voisins livrés au secteur tertiaire, celui-ci a conservé sa substance d’origine, comme l’explique l’historienne de l’art Anastazja Winiger-Labuda: «La cage d’escalier est très belle avec son mur noyau séparant les deux volées d’escalier. Il y a des moulures dans l’entrée, des ferronneries à chaque étage. Le traitement donné à la cour est soigné avec ces pans coupés pour faire entrer la lumière.»

Comment en est-on arrivé à laisser se dégrader de la sorte, sur plusieurs siècles, un immeuble entier au cœur de la Genève touristique? L’enquête s’avère tortueuse lorsqu’on interroge les acteurs clés qui tiennent chacun en main le destin de ce bâtiment, cristallisant autour de lui peurs, fantasmes et un enjeu majeur: maintenir des logements abordables au centre-ville à l’heure où investisseurs et spéculateurs s’en disputent les plus beaux morceaux.

D’un côté campe la société propriétaire qui souhaite se débarrasser d’un bien immobilier devenu fardeau financier puisque devant être rénové à grands frais. Et, par la même occasion, déloger ses locataires car elle a déposé un projet d’aménagement de six appartements de luxe (dont un en attique de 126 m2 avec salle de jeu dans les combles). De l’autre, l’Association des locataires, dont plusieurs au bénéfice de baux précaires, certains depuis trente ans, et vivotant dans des conditions de confort spartiates (chauffage au charbon ou à mazout, appartements de 20 à 30 m2) mais dans un des plus beaux immeubles de la Vieille-Ville.

L’acteur principal, le propriétaire, est une société anonyme du nom de Burval SA comprenant un seul actionnaire et possédant un seul immeuble, et qui se veut le plus discret possible. Interrogé par Le Temps, son avocat, Me David Lachat, s’est exprimé laconiquement refusant d’être cité. Il faut préciser que la société est en liquidation depuis 1997 (mais non en faillite), les liquidateurs (chargés de clore les affaires en cours de cette société qui ne remplit plus les conditions légales) démissionnant les uns après les autres.

Les motifs de ces défections sont inconnus à ce jour mais pourraient concerner l’estimation de l’immeuble ou l’endettement de la société.

Autre acteur de choix, la Ville de Genève qui n’a révélé son intérêt que récemment, le conseiller administratif Rémy Pagani ayant ses bureaux à deux pas et s’étant fait interpeller par un des locataires dans la rue. «J’ai mandaté une analyse précise, par souci de préserver l’état des immeubles de la Vieille-Ville où passent des milliers de touristes et aussi dans le souci de sauvegarder dans ce secteur des immeubles locatifs qui puissent accueillir une population ordinaire», explique le magistrat, ajoutant: «Par acquit de conscience, j’ai téléphoné à l’avocat de Burval SA, Me David Lachat, qui nous a dit: «Faites-nous une offre.» Mais au vu de l’état locatif et des travaux à faire, si je fais une offre c’est 1 franc symbolique… Un propriétaire doit entretenir son bien et, malheureusement, il l’a laissé à l’abandon. Il n’a pas refait le toit par exemple, alors que c’est une obligation.»

D’autant plus que l’immeuble a été classé fin 2013. Et le propriétaire doit urgemment entreprendre des travaux de rénovation, comme l’explique David Klein, négociateur en biens immobiliers pour la Ville de Genève: «Burval SA est bien obligée d’agir car quand un immeuble classé devient délabré, le Conseil d’Etat peut ordonner des travaux d’urgence qui seront ensuite facturés au propriétaire. Et si le propriétaire n’est pas en mesure de payer, le bâtiment est saisi.»

Du côté des locataires, en plus de se battre pour conserver leur logement, ceux-ci s’inquiètent que l’immeuble soit cédé à un investisseur étranger. Plane l’ombre d’un milliardaire chinois qui a payé cash plusieurs immeubles commerciaux de la rue du Rhône. Ce qui semble impossible compte tenu de la LFAIE (loi fédérale sur l’acquisition d’immeubles par des personnes à l’étranger) stipulant qu’un étranger ne peut acquérir d’immeuble d’habitation. «On ne fait pas la distinction entre une personne physique et une personne morale. Donc c’est forcément des capitaux suisses et une personne domiciliée en Suisse (avec permis C) ou de nationalité suisse», assure David Klein. Ce qui n’élimine pas la menace: un éventuel recours à un prête-nom (ou homme de paille) alimente les fantasmes.

Un locataire, souhaitant rester anonyme, évoque ses craintes: «Notre bâtiment ne rapporte rien à la régie et rien au propriétaire et ça dure depuis plus de vingt ans! Le propriétaire veut vendre cet immeuble coûte que coûte. La solution qu’il a trouvée, c’est de vider l’immeuble de ses habitants (il n’y en a plus que 7 sur les 15, les autres appartements sont loués à des marchands de sommeil). Nous avons recouru contre l’autorisation de rénovation qui a été délivrée en 2013. Nous avons perdu et maintenant nous faisons recours à la Chambre administrative de la Cour de justice. Qui peut acquérir un immeuble en Vieille-Ville rénové et entièrement vidé de ses locataires? Ce n’est pas en Suisse qu’on le trouvera car la loi interdit de le louer à des prix trop élevés. Seul un étranger richissime peut acquérir l’immeuble et se permettre de le laisser inoccupé. Dans les années 80, l’immeuble a été acheté et vendu plusieurs fois par des spéculateurs. Comment la Ville peut-elle autoriser ça à deux pas des canons et de l’Hôtel de Ville? La solution serait que la Ville rachète l’immeuble qui ne vaut rien en l’état et le cède à une fondation qui a de l’argent pour le rénover. Ainsi la Ville resterait propriétaire de son propre terrain.»

Le négociateur de biens immobiliers pour la Ville, David Klein, ne comprend pas quant à lui le recours des locataires visant l’annulation de l’autorisation de construire qui a été délivrée récemment: «L’état locatif après travaux sera extrêmement modeste car il s’agit d’un immeuble existant qui doit être rénové et donc soumis à la LDTR (loi sur les démolitions, transformations et rénovations), qui fixe le loyer maximum après transformation pendant une période de trois à cinq ans. Donc les loyers seront gelés.»

Des arguments contradictoires qui laissent songeur. Entre craintes, fantasmes et articles de loi, où se situe exactement la vérité? Si l’on se tourne du côté de l’avocat des locataires, Me Cristobal Orjales, d’autres éléments ressortent: «Dans le cadre de notre recours, le principal argument invoqué est que le projet en question implique la suppression d’un nombre hallucinant de logements. On n’hésite pas à expulser les locataires actuels qui sont des personnes aux ressources modestes pour satisfaire les appétences hédonistes de privilégiés. A notre époque où les politiques de tout poil font de la lutte contre la pénurie de logement leur principal cheval de bataille, cautionner de tels projets qui mettent les gens à la rue pour bâtir des logements de luxe en Vieille-Ville est révoltant. A mon sens, cela heurte de front l’article 1 alinéa 1 de la LDTR qui fait de la préservation du logement et des conditions actuelles de l’habitat un principe fondamental et intangible.»

L’avocat ne conteste cependant pas le fait que l’immeuble est vétuste et mérite une rénovation et une réfection complètes. «La désagréable impression que nous avons c’est que Burval SA profite de l’état de l’immeuble et du caractère urgent qu’il y a à le rénover pour faire passer coûte que coûte un projet qui n’est pas conforme aux intérêts du logement à Genève», ajoute-t-il.

Le problème majeur est que les baux précaires prendront fin automatiquement une fois l’autorisation de construire entrée en force. A partir de ce moment-là, les locataires ne sont plus considérés comme tels, donc il n’y aura plus d’obligation de les reloger… Crainte confirmée par les déclarations de Burval SA en audience stipulant qu’une fois les baux résiliés ce serait aux locataires de fournir des efforts pour retrouver un logement.

Me Orjales conclut: «La Vieille-Ville doit refléter le tissu social et culturel de notre canton et non pas, pour caricaturer, devenir un agrégat de garçonnières. Nous devons pouvoir compter sur nos élus pour faire en sorte que les locataires ne soient pas jetés à la rue.»

L’enquête s’avère tortueuse lorsqu’on interroge les acteurs clés qui tiennent chacun en main le destin de ce bâtiment

«Cautionner de tels projets qui mettent les gens à la rue pour bâtir des logements de luxe en Vieille-Ville est révoltant»