Voyage

Inhotim, le jardin excentrique de l’art

A Inhotim, au Brésil, le milliardaire Bernardo Paza construit un spectaculaire musée à ciel ouvert perdu au milieude nulle part. Visite d’un «Disneyland» de l’art contemporain

Un bruit sourd, parfois entrecoupé de grondements, peut-être des échos venus des mines de fer environnantes. Le visiteur tend l’oreille pour écouter les sons qui remontent des entrailles de la terre, le long d’un trou de 202 mètres de profondeur, jalonné de micros. Voici Sonic Pavilion, installation sonore posée sur une colline brumeuse de Brumadinho, modeste ville minière à 60 km de Belo Horizonte. L’artiste californien Doug Aitken l’a conçue spécialement pour Inhotim, ce spectaculaire musée à ciel ouvert – parmi les plus grands au monde – qui sert d’écrin à la collection d’art contemporain du milliardaire brésilien Bernardo Paz. De la Japonaise Yayoi Kusama au Tchèque Dominik Lang, et de Lygia Pape à Adriana Varejão, piliers de la création contemporaine brésilienne, plusieurs générations d’artistes se côtoient dans cet immense jardin botanique paysager perdu au milieu de nulle part.

Ermite excentrique

C’est dans cette région que Bernardo Paz, propriétaire de mines et d’aciéries, a bâti sa fortune. L’«empereur d’Inhotim» vit sur place. Seul, sans son épouse (la sixième) et leur jeune fils (son septième enfant). Le sexagénaire au regard azur cultive une image d’ermite excentrique et humaniste, comme pour faire oublier sa sulfureuse réputation. Un temps, il fut soupçonné de fraude fiscale (dans deux de ses entreprises), voire même de blanchiment d’argent par le biais de l’expansion effrénée d’Inhotim, dont la superficie, aujourd’hui de 140 hectares, a plus que décuplé. Des rumeurs démenties par l’intéressé et qui ne semblent pas émouvoir les généreux sponsors de son musée, parmi lesquels des entreprises publiques.

Bernardo Paz a voulu ici un «Disneyland» de l’art contemporain. N’étant pas connaisseur, il s’est entouré d’une équipe de curateurs, dont le New-Yorkais Allan Schwartzman. Inhotim commissionne également des œuvres. «Aucun autre musée du Brésil ne serait en mesure d’assembler une telle collection, véritable panorama de l’art contemporain international», observe Ricardo Resende, curateur du musée public Bispo-do-Rosário, à Rio. La visite se fait à pied ou en voiture électrique. Les œuvres sont dispersées dans la luxuriante végétation, plantée d’un millier d’espèces de palmiers. On les découvre presque par hasard. Un peu moins de la moitié des 1300 pièces de la collection sont exposées. Inhotim, terre de démesure, délire mégalo? Ici, tout paraît possible. Comme ce Beam Drop de Chris Burden, un bouquet de 71 poutres d’acier qui jaillit du sol. Pour reproduire cette installation de 1984, le performeur américain a lancé les poutres une à une dans le ciment frais, perché sur une grue à 45 mètres de hauteur.

Kapoor dans les cartons

Il y a aussi vingt-trois pavillons dédiés individuellement à une œuvre ou à un artiste. Encore dans les cartons, Shooting into the Corner, l’installation-performance d’Anish Kapoor, aura sa propre galerie. Le Danois Olafur Eliasson et l’Allemand Gerhard Richter également. «Ces galeries exclusives permettent de collectionner en profondeur et d’exposer en permanence nos artistes, explique Rodrigo Moura, directeur artistique du musée. Peu de musées peuvent en faire autant.» «Inhotim est un lieu quasiment unique au monde, où les artistes n’ont pas de contraintes, renchérit Maurizio Rigillo, un des associés de la galerie toscane Continua, joint au téléphone par Le Temps. Un lieu où peuvent exister leurs œuvres les plus ambitieuses. Le plus souvent, de telles œuvres doivent être démontées ou détruites après les expositions, faute d’espace.» Le galeriste italien se dit frappé également par leur présentation, «au plus près de ce que veut l’artiste».

Depuis son inauguration en 2006, Inhotim a reçu plus de deux millions de visiteurs. Beaucoup d’entre eux viennent «surtout pour la nature», comme Fátima, une retraitée de Brumadinho (ville où Inhotim est le second employeur). Un couple belge regarde le paysage se démultiplier dans les facettes de Viewing Machine, le kaléidoscope d’Olafur Eliasson. Davide et Elien font partie des 13% de visiteurs étrangers du parc. Ils sont là pour deux jours, le temps nécessaire pour une visite en profondeur. Ils ont un peu galéré pour arriver sur place (l’accès au site n’est pas aisé), ils trouvent la visite plutôt chère, mais l’endroit leur paraît «magnifique». «C’est plus exotique qu’en Europe, dit Davide. C’est une autre échelle aussi. Et puis, il n’y a pas de queues!»

Valeurs sûres

Pour l’artiste brésilien Marcius Galan, le jardin d’Inhotim facilite le contact du public non initié à l’art contemporain. «Ici, la relation à l’art est moins sérieuse que dans d’autres musées. On ne se dit pas «il faut y aller, il faut comprendre». Le public aborde les œuvres tout en déambulant dans le parc, il peut respirer entre l’une et l’autre, il ne sort pas fatigué de la visite.»

Dans le milieu, nul n’ose critiquer ouvertement un acheteur comme Bernardo Paz. «Sa collection a privilégié des œuvres monumentales, d’une force incroyable, mais sans trop se soucier d’homogénéité», regrette un connaisseur. «Il n’y a aucune prise de risque, déplore un autre. Inhotim n’investit que dans les valeurs sûres du marché. Le musée ne s’intéresse pas aux nouveaux talents.» «D’autres institutions font déjà ce travail», rétorque Rodrigo Moura. Il nie que Bernardo Paz puisse se défaire un jour de sa collection, prêtée en commodat à Inhotim pour vingt ans. Mais si, après cette période, le «mécène» perdait tout intérêt pour l’art contemporain? En 1998, il s’était défait d’une précédente collection, dédiée à l’art moderne, le plasticien Tunga l’ayant convaincu de renoncer aux «artistes morts».

Y aller

Vol Zurich-Belo Horizonte et retour, 1435 fr. environ, www.swiss.ch

Accès au musée par bus, depuis Belo Horizonte: 60 réis aller-retour (1 real = 0,26 fr.). www.inhotim.org.br

Y manger

Trois restaurants, deux cafés et une pizzeria sont disponibles sur le site du musée. Les deux restaurants principaux sont le Tamboril (buffet: 58 réis) et l’Oiticica (38,90 réis).


Y loger

Les hôtels se trouvent à Brumadinho, tout proche du centre d’art:

Estalagem do Mirante,

www.estalagemdomirante.com

Estrada Real Palace HotelRod,

www.hotelembrumadinho.com

Ville de Montagne Hotel

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